Mauvais pressentiment

1421 Mots
Il est deux heures passées de cinquante minutes. La fête continue de battre son plein. Raphaël vient de finir la vente de sa dernière marchandise et se dirige vers le vieux lampadaire où avait eu lieu son entrevue avec Mr Thomas quelques heures plus tôt. Le trentenaire n'est pas encore sur les lieux. L'air est frais et Raphaël se frotte les mains en attendant celui qui allait l'aider. Trente minutes passent sans que l'homme ne pointé le bout de son nez. Raphaël commence alors à s'impatienter et l'air frais de janvier n'arrange en rien son humeur. « Est-ce qu’il a changé d’avis ? » se demande t-il. La patience n'a jamais été son point fort et malgré ses efforts, il lui arrive de monter une grande impulsivité et un empressement que lui reproche souvent ses amis. —Hey, mec, l'interpelle soudain quelqu'un. Il reconnaît Willi, l'un de ses compagnons de galère. Ce dernier, accompagné de deux femmes se dirige vers lui. —Qu’est-ce que tu fais là ? Il fait trop froid et toi, au lieu de prendre du bon temps pour te réchauffer, tu reste là à congeler tout seul. —J’attends quelqu'un, répond Raphaël. Son interlocuteur affiche un sourire niais. —Je vois, dit-il sur un ton plein de sous-entendu. Raphaël, dans l'obligation de garder le secret sur la raison de sa présence à ce endroit, ne contredit pas Willi. Lui aussi sourit, faisant croire lui aussi à un sous-entendu. —Si tu sais ce que je fais ici, pourquoi est-ce que tu me pose encore la question ? —Ok. Ok. Pardon, mon pote. J'espère qu'elle vaut la peine que tu reste là comme un enfant abandonné. —Elle en vaut la peine. Maintenant, vas t'en. Tu as mieux à faire que parler avec moi, non ? Il fixe les deux femmes qui accompagnent son ami. —Ah oui. Bref, faut bien t'amuser, mon frère. Y'a que ça de vrai dans la vie. Dougbè. —Oui. Toi aussi. Raphaël le suit du regard et lorsque le trio n'est plus dans son champ de vision, il lâche un juron. —Tchrum. « Ce que je fais ici là, en quoi ça te regarde ? Je ne suis pas debout sur ta tête. Quand tu mets tout le temps ta tête entre les cuisses d'une femme, c'est normal que tu sois si bête et si pauvre. » pense t-il. Après quoi, il regarde l'heure sur son téléphone portable. —Trois heures trente huit, murmure t-il. Mais qu’est-ce qu'il fout ? Excédé, il appelle son ami Isaac. Au bout de trois appels, le jeune homme ne décroche pas. « Il est peut-être occupé. » se dit-il. Raphaël commence à désespérer. Et alors qu'il pense à quitter les lieux, celui qu'il attendait vient à sa rencontre non pas en sortant de la maison où se déroule la fête mais, de la route adjacente à celle sur laquelle se trouve Raphaël. Quand il le voit, Raphaël est partagé par un sentiment de soulagement et l’envie de lui sauter à la gorge pour lui demander des explications à propos de son retard. Mais, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il garde son calme. —Tu m'as beaucoup attendu. Toutes les excuses. J’étais occupé. Viens avec moi. Mr Thomas s’efforce de ne pas afficher son sourire satisfait. Son plan, il a fini de l’élaborer et il ne lui reste qu’à l'appliquer. —Nous allons où ? demande t-il, suspicieux. Et où est Isaac ? A cette question, Mr Thomas craint que le jeune homme ne se ravise. Alors, il joue le rôle du sauveur agacé par la méfiance de celui qu'il devrait sauver. —C’est toi qui a besoin de mon aide et non Isaac. Je t’emmène là où il faut mais, si tu es trop froussard, je te serai gré de ne pas me faire perdre mon temps, morveux. Raphaël serre le dents. Le ton hautin et supérieur que prend cet homme ne lui convient pas. La seule chose qui lui vient à l'esprit est de lui répondre. Néanmoins, il n'en fait rien, conscient que cet homme est sa porte de sortie de la misère. —Je ne suis pas un froussard. Allons-y. —Très bien. Mais, je préfère te prévenir. Tu n'as pas intérêt à raconter quoi que ce soit à personne de ce que tu vas voir, même à ton pote Isaac. Sinon, tu es un homme mort. La menace est sérieuse. Cet homme ne rigole pas, il le sait. —Ouais. Sur ses gardes, Raphaël suit monsieur Thomas jusqu’à une range rover blanche garée un peu plus loin. L'autre ouvre la portière côté conducteur, s'installe puis ouvre celle du côté passager. Le jeune homme imite le propriétaire de l'auto. Lorsque ses fesses se posent sur le siège, l’étrangeté de la situation le frappe car, c'est bien la première fois qu'il entre dans une voiture comme celle là. « La seule fois où je suis monté dans une voiture, c’était quand j'avais pris le car pour venir à Cotonou. Je veux une voiture comme ça aussi. » pense le campagnard qui est en lui. On peut dire que cette nouveauté a renforcé son ambition de devenir riche. La voiture est mise en marche et le trajet se déroule dans le plus grand des silences ; un silence pesant durant lequel Raphaël examine à coups d'œil furtifs les traits de son voisin. La méfiance qui serre son cœur n'a pas disparu et les doutes sur cet homme continuent d'affluer. Il n'en fait pas suffisamment cas, déterminé dans sa quête. La voiture roule depuis plus d'une heure. Les paysages, toujours plongés dans l'obscurité paraissent inconnus. Soudain, l’automobile s’arrête. —Descends, ordonne monsieur Thomas. Perplexe, Raphaël obéit. Après être sorti, il allume la lampe de son téléphone afin d'observer l'endroit où il sont. Tout ce qui les entoure n'est que buissons ; des buissons assez hauts pour qu'il ne soit pas possible de déterminer s'il existe des habitations aux alentours. Devant la voiture se trouve un étroit sentier. —Eteins ta lampe et laisse tes affaires dans la voiture. Nous allons continuer à pied. —Ok. Mr Thomas est parvenu à emmener le garçon à cet endroit. Il ne lui reste qu’à appliquer la seconde partie du plan. Il se tourne vers les buissons qui entourent le sentier qu’ils doivent prendre. « Bientôt, je serai encore plus riche. » pense t-il. Raphaël obéit en scrutant cet homme qui lui parait de plus en plus louche. « J'ai un mauvaise pressentiment. » se dit il. Toujours sur ses gardes, le jeune homme fait semblant de laisser son téléphone dans son sac et le met dans la poche intérieure de son pull-over après l'avoir mis sur silencieux. Le sac, il s'en fiche pas mal car ce dernier ne contient aucune affaire personnelle. Il ne sert qu’à transporter la marchandise. Après quoi, les deux se mettent en route. Raphaël marché à bonne distance derrière Mr Thomas, prévoyant de fuir au cas où. Pendant la traversée du sentier, il réfléchit sur la nature de l'aide que l'on allait lui apporter. Plusieurs questions se bousculent alors dans sa tête. Où vont ils ? Chez qui ? Et pour quoi faire ? Il se dit qu'au vu de l'endroit désert dans lequel ils se sont rendus, que l'homme est peut-être sur le point de l’initié dans une sorte de secte où de l'embarqué dans ces cérémonies ou rituels sacrificiels. L’idée de devoir ôter la vie d'un être humain, l'a toujours répugné. Même s'il est devenu un dealer, Raphaël a sans arrêt mis un point d'honneur à respecter l'un des principes fondamentaux que lui a appris son père : le respect de la vie humaine qui est sacrée. Si ses craintes se révèlent fondées, il prévoit déjà de partir sans demander son reste. « Mais, pense t-il soudain, et si c'est moi, le sacrifice ? » Raphaël avait déjà entendu ces histoires selon lesquelles des personnes qui pensaient pouvoir être initié à ces rituels devenir elles mêmes les agneaux pour le sacrifice. « Je dois vraiment rester sur les gardes. » L'homme devant lui continue toujours de marcher à pas pressés. Il fait trop sombre pour que le jeune homme puisse distinguer sa silhouette au complet. Mr Thomas lance un regard en coin à sa gauche puis à sa droite. Il entend le les cris d'un criquet. Ce son, c'est le signal que tout est prêt pour la dernière partie de ce plan. Il tousse alors trois fois pour donner le signal.
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