26 - Le bouc des Étangs gris

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26 Le bouc des Étangs gris (Port-sur-Saône) Barthélemy Bouvrey de Flagy, avocat à Vesoul, commandant de la garde nationale de Breurey-les-Faverney, racontait l’étrange aventure que voici : « Au commencement de la révolution, je revenais un soir très tard de Breuray à Flagy, et je traversais seul, à pied, la grande forêt qui existe entre ces deux communes. Quand j’arrivai aux Étangs gris, l’obscurité était si profonde que je m’égarai, et que j’errai longtemps dans les broussailles, sans pouvoir retrouver mon chemin. Voilà que tout à coup j’aperçois à une centaine de pas une clarté extraordinaire, et que j’entends toutes sortes de bruits discordants. J’approche machinalement, et je ne tarde pas à apercevoir une grande table autour de laquelle buvaient et mangeaient une centaine de convives. Comme ils avaient tous la figure barbouillée de suie, je n’en reconnus aucun. « Telmy, me crie une voix ; viens t’asseoir à notre banquet : voilà ton couvert. » J’acceptai sans façon l’invitation ; mais il me fut impossible d’avaler ni liquide ni solide, tant l’odeur des breuvages et le goût des mets étaient détestables. Je ne comprenais rien à ce que l’on disait, ni à ce que l’on chantait. On se faisait mille grimaces toutes plus grotesques les unes que les autres. Je devinai toutefois, sans peine, en me rappelant que ce jour-là était un samedi, que je me trouvais au sabbat. Au bout de la longue table se tenait un bouc affreux, qui semblait présider la réunion, avec une chandelle entre les cornes. Quand le repas fut terminé, le bouc monta sur la table et chaque convive venait tour à tour lui rendre hommage en lui baisant au derrière. Je ne pouvais me résoudre à pratiquer ce cérémonial dégoûtant, et quand mon tour arriva, je m’approchai du bouc et je lui plantai mon couteau à l’endroit où les autres avaient mis leurs bouches. « Telmy, dit le bouc en se retournant furieux, et je reconnus la voix qui m’avait appelé à l’infernal banquet, Telmy, tu es venu ici sans avoir fait ta barbe et un poil de ta moustache m’a piqué. » Au même instant le bouc s’élança entre mes jambes et m’emporta dans les airs. J’avais beau lui donner des coups de pied, des coups de poing, des coups de couteau, le coursier diabolique montait, montait toujours. Nous étions certes parvenus ainsi à des hauteurs incommensurables, quand l’idée me vint de faire le signe de la croix. Je n’eus pas plus tôt fini que le bouc poussa un cri terrible et redescendit vers la terre avec une telle rapidité que sans un miracle, j’aurais été certainement fracassé en arrivant. Il n’en fut rien. Quand le bouc m’eut déposé sur le sol où il m’avait pris, il disparut. Il n’y avait plus ni tables ni convives. Il ne restait dans l’air qu’une étrange odeur de soufre. L’angelus sonna dans les villages voisins, et, avant le lever du soleil je pus rentrer chez moi. » (ALEXIS M. ).
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