Le jugement des deux femmesSalomon attendit deux ans avant d’avoir l’occasion d’intervenir de nouveau. Ce jour-là, il était assis à sa place, comme d’habitude, au pied du trône, près de son père, quand vinrent deux femmes. L’une d’elles portait un bébé dans les bras. L’autre s’avança :
– Roi David, je demande justice. Cette femme et moi habitons la même maison. Nous nous sommes trouvé enceintes en même temps et avons accouché la même nuit. Toutes deux avons donné naissance à un fils. Mais pendant la nuit, cette femme a étouffé son bébé, sans s’en apercevoir, entre ses seins. Et quand elle s’est réveillée, elle l’a trouvé mort. Alors elle est descendue chez moi, a pris mon bébé, qui était vivant et a mis le mort à sa place. Roi David, je demande justice. L’enfant qu’elle a dans les bras est le mien, le sien est mort. Je réclame mon enfant ! Roi David, je demande justice !
La femme hurlait de souffrance.
La salle était pétrifiée, David désemparé. L’autre femme s’avança :
– Elle ment ! Le bébé vivant est à moi ! Ce qu’elle a dit, c’est elle qui l’a vécu. C’est elle qui a senti l’enfant mort entre ses seins ! Elle ! C’est elle qui a volé le mien, mon fils vivant ! Roi David, juge entre nous ! Juge entre nous !
David, hagard, regardait une des femmes puis l’autre, sans rien dire.
Alors Salomon se tourna vers son père et murmura :
– Papa, je sens que je peux juger cette affaire.
– Chut ! Laisse donc, chuchota David, le regard courroucé. Et il balaya l’interruption d’un mouvement de main.
Mais Salomon insista avec une tranquille fermeté :
– Papa, je sens que je peux juger cette affaire.
Il tremblait de la tête aux pieds, mais non de peur. Il ne connaissait pas ce tremblement. Il vibrait de tout son être, comme un instrument de musique. Il resta ferme, pourtant. Son père le voyant ainsi, céda :
– Salomon, je t’ai dit, un jour, que la justice est importante pour les rois. Tu vas t’asseoir sur ce trône, et tu vas voir ce que les rois d’Israël voient quand ils jugent. Et si tu veux toujours juger, tu jugeras.
David se leva et Salomon s’assit sur le trône d’Israël. Il vit alors dans l’espace devant lui, invisible pour tous sauf pour lui, la splendeur qui le faisait tant vibrer : l’Épée de justice. L’Épée flamboyante. On dit qu’elle tourne sans cesse. On dit que sa pointe est dirigée sur le cœur du roi quand il juge. On dit qu’elle tombe si le jugement est acheté, tordu, ou trop maladroit.
David devina dans la profondeur des yeux de son fils, dans son visage soudain rayonnant, qu’il avait vu l’Épée. Il en fut impressionné. Alors il s’assit à sa petite place, au pied du trône, et laissa l’enfant juger. Salomon avait sept ans. Il se redressa sur le trône, et déclara :
– Qu’on m’apporte un sabre !
Et on lui apporta un sabre.
– Qu’on m’amène l’enfant !
Et on lui amena l’enfant.
Il le prit et le tint pendu par les pieds, la tête en bas. Il leva le sabre sur lui et dit :
– Femmes, depuis le commencement des temps, Dieu a prévu votre querelle. C’est pourquoi il a fait tout être humain en symétrie : deux pieds, deux jambes, deux bras, deux yeux, deux de tout, pour que si je tranche au milieu, vous en ayez chacune la moitié.
Puis il attendit, impassible. La salle a murmuré :
– Mais il est trop petit !
– Mon Dieu, il est inconscient !
– Malheur sur la ville dont le prince est un enfant !
Mais les femmes se sont approchées. La première a dit :
– Tue-le ! Personne ne l’aura !
L’autre a dit :
– Donne-lui ! Qu’il vive ! Je le regarderai grandir, je l’entendrai rire, je le verrai courir. Donne-lui ! Qu’il vive !
Alors Salomon se leva. Il déposa l’enfant dans les bras de cette femme-là qui venait de parler, les étreignit ensemble, et dit :
– C’est toi, la mère véritable !
Alors la salle comprit et murmura, submergée de respect :
– Bonheur sur la ville dont le prince est un homme libre !
Tous ceux qui étaient assis se levèrent spontanément et restèrent silencieux pour rendre hommage à la source de cette sagesse.
David frissonna de la tête aux pieds de joie autant que de bonheur, en sentant que son enfant était inspiré par le divin. Ce jour-là, il sut, en son for intérieur, que ce dernier enfant devrait lui succéder sur le trône au lieu d’Absalon l’aîné. L’Épée de justice, visible par les seuls rois, confirmait son intuition.