3. Sortie de prison d’Albert Emery

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3. Sortie de prison d’Albert Emery Dans le couloir, on entendait les roues mal graissées du chariot du petit déjeuner couiner de cellule en cellule comme tous les matins à six heures et demie. Les deux bols de café de la geôle D 674 fumaient sur la table. Hocine s’empara du sien et s’accouda près de la fenêtre à barreaux. Il aimait bien observer les HLM environnants dans la lumière rose des premiers rayons de soleil. Une à une les lumières s’allumaient. Hocine imaginait la vie qui reprenait dans les appartements : les réveils qui sonnaient, les enfants qui se dirigeaient vers la cuisine les yeux mi-clos, les mères de famille mal coiffées qui beurraient des tartines tandis que les pères se rasaient dans la salle de bains en écoutant la radio. Albert Emery, son codétenu, émergeait de sa nuit agitée. Il demeurait couché, les yeux ouverts, le drap sur la tête, suivant le bruit du chariot couineur qui s’éloignait. Ce n’était pourtant pas n’importe quel jour pour lui. On était le 12 janvier. Le jour de sa levée d’écrou. Hocine ne comprenait pas comment Albert, après deux ans de détention à Fleury-Mérogis, pouvait encore rester couché. Il se rapprocha de la table, prit un bol et secoua le drap qui recouvrait son codétenu. – Eh ! T’es encore vivant ? Tu veux ton café ? Pour toute réponse, une main musclée émergea lentement du drap pour venir enserrer à tâtons le bol ébréché. Albert Emery venait de purger sa peine. Deux ans fermes pour des braquages en b***e organisée. Pourtant, sortir ne l’enchantait pas plus que ça. Dehors, il serait seul. Sa mère était morte durant sa détention, « à cause de sa détention », aurait dit le père d’Albert. Cette femme était restée dévouée à son fils unique malgré l’adversité. Durant ces deux ans, elle n’avait jamais hésité chaque semaine à faire plusieurs centaines de kilomètres en train ou en voiture pour croiser le regard de son fils au parloir. Elle était morte, il y avait quelques mois, d’une bête crise cardiaque survenue dans son sommeil. Albert s’était rendu aux obsèques à Amiens, à l’écart de ses proches, entre deux gendarmes, les bracelets aux poignets. Depuis qu’Albert avait été arrêté, son père, lui, avait toujours refusé de le voir. Cette âme rigide n’avait pas voulu surmonter la honte qui l’avait envahi. Retraité des universités, ancien maître de conférences en géographie, spécialiste des territoires ruraux, l’homme ne sortait désormais plus guère de son appartement bourgeois du centre d’Amiens. Assis dans son fauteuil club, souffrant d’arthrose, seul, il se repassait en boucle les étapes de sa carrière, aigri de ne pas avoir été suffisamment reconnu par ses pairs qui ne l’avaient jamais élu professeur. Albert jeta un coup d’œil à la page de magazine défraîchie qu’il avait scotchée à côté de sa tête. Il avait posé au mur cette photo de Nouvelle-Calédonie dès les premiers jours de détention. Une plage de sable blanc très fin avec des palmiers sur un ciel d’azur. Une photo banale comme il en existe des millions. Albert ne connaissait pas la Nouvelle-Calédonie, mais le fait qu’elle se trouvât aux antipodes suffisait à le satisfaire. Chaque jour avant de se lever, il regardait le cliché pendant une dizaine de minutes, se promettant qu’une fois libéré, il irait refaire sa vie là-bas sur des bases saines. Il s’y rendrait en voilier pour jouir de la distance. Avant de quitter la France, Albert avait deux choses à régler. La première, récupérer une embarcation. Ça, ce n’était pas le plus difficile. Son oncle Marcel, la seule personne à qui Albert tenait encore un peu ici, lui avait donné son voilier. Le vieil homme à la santé déclinante n’en avait plus l’usage. Le voilier, baptisé facétieusement le Metella par cet amateur d’opéra-comique, attendait sagement Albert à un crochet du port d’Ault sur la côte picarde. La seconde était plus complexe mais tout aussi indispensable. Albert souhaitait retrouver l’un de ses anciens complices, dit François le Boulanger. Le seul des trois de la b***e à avoir évité l’arrestation. Il s’était carapaté et n’avait jamais plus donné signe de vie. D’après Fredo, le troisième homme, qui goûtait aux joies de la centrale à Châteaudun, François le Boulanger devait se planquer entre Dunkerque et Le Tréport, bien au chaud chez un ami. Albert avait la ferme intention de retrouver le Boulanger car ce dernier possédait certains actifs qui lui revenaient. À peu près 50 000 euros. Outre la question de principe, Albert aurait besoin de cette somme pour se rendre à Nouméa et y vivre les premiers temps. De sa main libre, Albert rabattit le drap d’un coup sec. – Hocine, fais péter le sucre, s’te plaît ! – Bouge ton cul, mon vieux, j’suis pas ta boniche ! – p****n, tu fais chier, je me casse dans deux heures et tu me traites comme un mendiant… Albert, qui appréciait bien son compagnon de détention et qui n’avait pas l’intention de se brouiller avec lui à quelques heures du départ, se leva pour atteindre la boîte de carton blanc ouverte sur la table. Il s’assit en soupirant sur l’un des deux tabourets à quatre pieds en métal gris que possédait la cellule. – Qu’est-ce que tu vas faire dehors ? demanda Hocine. – Je sais pas. Je vais peut-être retourner sur un bateau. – T’aimes ça, toi, la mer, hein ? – Ouais, si on veut, répondit Albert après s’être envoyé une rasade de café tiède. * * * Une fois dehors, Albert prit le temps de respirer. L’air sec et glacé piquait comme une claque sur l’oreille. Il enfonça ses mains engourdies dans son blouson de cuir aux reflets bleus et se dirigea vers le bus qui le conduirait au RER. Les rares passants filaient droit emmitouflés dans d’épais manteaux. Ils avaient sur le visage la même expression que les gens qu’il venait de quitter. Avant sa levée d’écrou, Albert avait promis à Hocine qu’une fois dehors, il irait voir une femme et qu’il passerait deux jours entiers à faire l’amour avec elle. Dès les formalités de sortie au greffe, sa promesse lui parut mal engagée. Le greffier ne lui avait remis que 20 euros, exactement la somme qu’il avait dans ses poches au moment de son arrestation. Albert n’avait que deux solutions : séduire vite ou trouver une professionnelle low cost. Séduire sans un sou lui semblait impossible dans son état et le recours à une prostituée, qui plus est bas de gamme, ne l’enchantait pas. Il remisa ses aventures érotiques à plus tard. Il écrirait des bobards à Hocine pour le faire rêver. L’essentiel pour Albert était de récupérer le voilier et son argent. Par chance, les deux se trouvaient a priori dans le même coin, quelque part sur la côte entre Le Tréport et Boulogne-sur-Mer. Le mieux était de remonter directement là-haut. Dans le RER tricolore qui le conduisait vers le centre de Paris, Albert redécouvrait la vraie vie : le visage contracté des passagers, leurs eaux de toilette bon marché, les sièges bleus électriques des voitures, les arbustes maladifs en bordure du ballast rouge, les barres d’immeubles fatiguées… Tout lui sautait à la tête, d’un coup, sans transition, provoquant chez lui une sorte d’overdose et de nausée. Arrivé à Châtelet-les-Halles, Albert descendit sur le quai. Après avoir erré quelques minutes à la recherche d’une sortie, il finit par remonter divers escalators et se retrouva face à l’église Saint-Eustache. Il s’assit sur un banc de pierre à proximité de l’église. L’air saisissant de janvier lui fit du bien. Il neigeait légèrement. Avec la faible température, les flocons s’accrochaient sur le sol et le toit des voitures. S’accrocher comme un flocon, pensa-t-il. Dans son souvenir, le train pour Boulogne-sur-Mer partait de la gare du Nord. Il aurait pu prendre le métro mais il éprouvait le besoin de rester dehors. Les passants marchaient à l’aveugle, le visage fermé. Ils évoluaient dans un monde distinct de celui d’Albert, au rythme d’une horloge différente. Dans la rue, on le frôlait. Les voitures le pressaient de traverser. Il se sentait klaxonné, bousculé, malmené. Quand quelqu’un croisait son regard, il s’en détournait rapidement comme si le jeune homme portait encore la prison sur son front. À un arrêt de bus, sur une affiche publicitaire, il aperçut le sourire arrogant d’un animateur de radio. Dessous, en lettres blanches, « 365 jours, 150 éclats de rire, trois émissions hebdomadaires, un Lionel Vincent ». Lionel Vincent, le crétin surexcité qui parlait dans le poste tous les matins quand Albert prenait son café avec Hocine. Il avait donc cette tronche-là, Lionel Vincent… S’il avait eu un marqueur, Albert aurait ajouté à l’énumération la mention « un demi-cerveau ». Cette pensée saugrenue l’amusa. Tout en remontant le boulevard de Sébastopol, Albert croisa des affiches du même type avec d’autres animateurs de la station. Il imaginait à chaque fois la mention à ajouter : Maxime Florin, « une demi-couille », Arnaud Saint-Clair, « un centilitre de sang-froid », Steve Klein, « une pincée de sens moral », Roger Labranche, « un zeste d’empathie »… Il faisait froid. À l’intersection entre les boulevards de Sébastopol et Saint-Martin, Albert entra dans un café pour se réchauffer. Le patron, sec et voûté, portait un pull lie-de-vin à maille fine et une chemise bon marché à rayures bleu et blanc. Sa raie sur le côté était impeccablement tracée. Il avait l’œil petit et des lèvres pincées sans pigmentation. Midi était passé et le coup de feu débutait. Il s’activait derrière le bar aidé en salle par une grosse bonne femme au visage allongé, à la poitrine difforme, qui portait à bout de bras en soufflant des assiettes de jarret de porc. Des écrans plasma accrochés aux murs défraîchis passaient en boucle des images de tennis. Albert commanda un express au comptoir. À gauche, deux collègues en bras de chemise et cravate buvaient leur troisième demi. Ils étaient accompagnés d’une jeune femme d’origine thaïlandaise, à la peau bronzée et au tailleur noir. Cette dernière venait d’être recrutée après cinq ans d’études supérieures et deux ans de chômage. Elle souriait d’un air gêné à leurs allusions graveleuses, détournant la tête pour échapper à leurs postillons. L’un des deux collègues, les pupilles dilatées, tenta de prendre à partie Albert à leur petit jeu salace. L’ex-détenu détourna le regard. Ces deux idiots l’énervaient. Il avait une envie folle de leur rentrer dedans. Albert Emery était un faux calme. Il était habité par une colère sourde qui se réveillait parfois pour des motifs insaisissables. Beaucoup de choses l’agaçaient, le révoltaient. Il se contenait jusqu’à ce que la colère explose. Il n’était pas bon alors de se trouver sur son chemin. Énervé, le jeune homme entrait dans des états quasi seconds où il perdait toute mesure. Cela avait commencé dès l’enfance. À cet âge, ses parents désarmés le voyaient casser ses jouets de rage puis, quand il n’en avait plus, s’attaquer à ceux de sa sœur. Cette tendance expliquait en grande partie le parcours chaotique du jeune homme. Ses cinq années passées chez les commandos marines lui avaient appris à mieux maîtriser cette pulsion. Il était tombé sur des durs qui lui avaient fait rapidement comprendre qu’à ce petit jeu-là, il ne sortirait pas gagnant. Sur ce plan-là du moins, son passage sous les drapeaux lui avait fait du bien. Une vieille femme vêtue d’un imperméable sale entra dans le café avec deux énormes sacs à chaque main sans regarder personne. De l’un d’entre eux dépassait une couverture. Elle les plaça sur le sol et s’installa au bar à côté d’Albert. Les deux collègues et leur souffre-douleur thaïlandaise s’écartèrent d’un air dégoûté. De son ongle noir, la vieille femme gratta une vague croûte sur le comptoir, qualifia ce dernier de dégueulasse, puis commanda un café et se rendit aux toilettes. L’atmosphère redevenue respirable, les deux crétins reprirent leur petit jeu. Leur pauvre jeune collègue semblait résignée à endurer. Il valait encore mieux cela que le chômage. Albert tapotait des doigts sur le comptoir. Il avait envie de mettre une tête à ces deux débiles. Il détourna le regard vers l’écran. Il fallait rester calme. Pour Albert, l’entreprise, c’était l’enfer. Il n’y avait pourtant jamais mis les pieds. Il s’était promis de ne jamais le faire. Vu son caractère révolté, son espérance de vie dans un tel milieu devait se compter selon lui en jours, voire en heures. Après la Marine, Albert, à la recherche d’un travail, s’était embarqué par hasard sur un navire de pêche qui débarquait son poisson un matin sur un quai de Boulogne-sur-Mer. Il était resté marin de base, sur le pont, dans le froid et l’eau de mer, pendant trois ans jusqu’à ce que ses frasques avec le gang des pêcheurs ne le conduisent à Fleury-Mérogis. La vieille femme aux sacs revint des toilettes et reprit sa place au bar. La Thaïlandaise étouffa un haut-le-cœur. L’odeur était vraiment intenable. Ses deux collègues sifflèrent le reste de leur bière et tous partirent en laissant la monnaie sur le comptoir. La vieille femme se vida dans la bouche deux bâtonnets de sucre en poudre puis avala d’un coup son café froid par-dessus. Après avoir récupéré ses sacs par terre, elle sortit enfin en vérifiant à maintes reprises que la porte était bien fermée, comme s’il eut agi de celle de son appartement. Finalement, elle avait empêché Albert de faire sa première erreur depuis sa sortie de prison.
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