Chapitre III

1281 Mots
IIIMorgane Stercoz avait réfléchi longtemps et puis elle avait fini par accepter l’étrange mission. Pierre Nanty la conduisit auprès du malade. Ce dernier était dans le coma. Elle resta seule à le garder. Des minutes lourdes de silence. Lui entre la vie et la mort, elle entre le doute et l’ennui. Son esprit gambergea pendant ce temps. Elle essayait de deviner de quoi était fait cet inconnu, de percer son âme. « T’es quoi, mon gars ? T’es qui ? D’où tu viens ? Vers où tu vas ? T’es en bois dont on fait les pipes ? T’es un mort-vivant qui fout le bordel ? T’es un affabulateur ? T’es un éjaculateur précoce qui force le destin ? T’es en or ou t’es en tôle ? Il va falloir être plus précis, mon garçon. J’ai besoin de savoir. De bonnes réponses aux questions. » Voulant aider son ami chirurgien, elle resta ainsi, suspendue, des heures et des heures. Elle avait apporté un bouquin : Gros-Câlin, d’Émile Ajar. Elle adore. Elle dévore. Elle apprécie les possibilités qu’il offre. S’embarquer avec lui. Sur l’onde. Sur les ondes. Son radeau. Elle raffole d’autres écrivains aussi : Gabriel García Márques, Erik Orsenna, Prévert. Mais lui, c’est son préféré, un cran au-dessus des autres. Quelqu’un qui la fait b****r. De belle façon. Qui d’autre ? Léna, la demandeuse d’emploi pour l’instant, une âme d’artiste, ses élucubrations lunaires la fascine, elle appareille avec elle pour ne plus toucher terre. Parfois, elle a envie de femme. Parfois, elle a envie d’homme. C’est à la mode, la bisexualité. Une tendance actuelle. Elle veut faire un bout de chemin avec Léna. Elle en était là de ses cogitations quand Anton se réveilla. Il était dans le cirage, mais un peu de clairvoyance l’éclaira. Il dit en la voyant, comme s’il avait perdu son français : — Qui vous z’êtes ? Il poursuivit : — Peu importe. Il vous faut le délivrer. Je vous donne l’adresse. Elle était conne, elle aurait mieux fait de laisser tomber, le mec avait reçu un cheval sur la tête, ça l’avait encombré. Mais quelque chose la retint, du domaine de la lutte. Ce chirurgien peut-être, ils avaient couché ensemble… deux ou trois fois… ou moins. De ce fait, celui-ci s’était cru autorisé à l’investir d’une mission. Elle avait accepté. Conne de chez conne ! Elle nota l’adresse : « Anton Combes 18, rue des Libellules à Ménimur, à Vannes. » *** Mario trouve le temps long de chez très long, il s’étire comme une pelote de laine de maman quand elle tricote. Il imagine un tas d’histoires dans sa petite tête, dont la moindre n’est pas la mort en fin de “conte”. Et si le monsieur à la grosse tête ne revenait pas. Il a dû dire : « je vais revenir », uniquement pour lui faire plaisir. Il tourne en rond dans cette maison aveugle. Il a fini le pot de Nutella. Il n’aura bientôt plus à manger ; à boire si, l’eau du robinet. Il a lu des trucs, on tient une semaine et puis on meurt. Aïe ! Il essaie de téléphoner en imaginaire à ses parents, il paraît que ça existe. Il a lu ça dans le “Dimoitou” de Ouest-France. Mais l’Australie, c’est trop loin par-dessus la mer. Il n’y a plus que tante Agathe. Elle va prévenir les flics et ils vont venir le délivrer. Mais il ne faut pas trop compter là-dessus, car elle est absorbée dans sa peinture et par la fumée de ses cigarettes. Un jour, elle en mourra, c’est sûr ; il espère, pas avant qu’on le retrouve… *** Le commandant Rosko reçut une visite bizarre ce matin-là. Il s’agissait d’une femme d’une cinquantaine d’années. Elle était arrivée tout affolée. Il fallut que le lieutenant Destrac la calme, avec toute la psychologie dont il savait faire preuve. Il l’avait accompagnée dans le bureau du commandant. Elle se mit tout de suite à parler avec un débit très rapide. — Je croyais qu’il était parti jouer et dormir chez un copain, il m’a déjà fait le coup. Je suis une artiste, vous comprenez. Je suis depuis plusieurs jours sur un très grand tableau qui me tient à cœur. Dans ces moments-là, je suis hyperconcentrée, plus rien n’existe autour. Ni personne, baissa-t-elle le ton pour arriver à une phrase presque inaudible. Jacques, mon fils, est à un stage de tennis. Quand c’est comme ça, j’oublie tout le reste. Ses parents font une excursion dans le Bush, on ne pourra pas les joindre. Mon Dieu… Je suis confuse. Aidez-moi, Monsieur le commissaire, sinon je m’en voudrai à vie. — Calmez-vous ! répéta plusieurs fois le commandant. Mais l’artiste était difficilement maîtrisable. Apparemment, elle avait commis une énorme bêtise, plus grosse que son tableau, et il eut bien envie de l’envoyer promener après lui avoir passé un savon dont il a le secret. Il avait en face de lui, assise la plupart du temps, mais souvent debout ou alors prostrée, dans les nuages, une belle femme, longiligne, svelte, racée. Elle avait un visage fin, casqué de cheveux roux. Et des yeux… Ah, des yeux. Ils vous auraient emporté sur leurs ailes et vous auraient fait voyager à travers le monde, vous prédisant mondes et merveilles. Elle lui fit une description confuse, mais relativement fiable de l’enfant. Elle finit par sortir une photographie de son sac à main. Le gamin avait dans les 6 ans. — Son prénom ? tonna-t-il. — Mario… Mario « quelque chose… », son nom se perdit dans les larmes de sa tante. Il ne parvint pas à calmer son inquiétude, mais il lui promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour retrouver l’enfant. « Il avait dû tromper sa vigilance et il n’allait pas tarder à rentrer. Si ça se trouve, il pointera son nez de lui-même et fera comme si de rien n’était. Parti peut-être se promener dans la campagne et il n’aura pas vu le temps passer ou il se sera égaré dans les chemins creux. Allez savoir… » * Rosko en avait à peine fini avec cette femme – Agathe Unetelle – que se pointa Morgane Stercoz – la détective privée – dans son téléphone, qui demandait à le voir. Elle appréciait Johnny Rosko sur le plan professionnel. Ils avaient failli avoir une nuit d’amour. Elle le trouvait bandant. Mais trop de lui l’aurait insupportée. Elle aime bien se protéger. « Ne rien construire de durable avec ce mec sous peine de désenchantement. » Ils étaient partis chacun vers d’autres fleurs à butiner. Elle lui avait donné rendez-vous à l’hôpital, à la cafétéria plus exactement, ce lieu neutre qui peut vous faire penser que vous êtes ailleurs. Elle détestait le milieu hospitalier – elle le dénommait “inhospitalier” – et tout ce qui va avec : les codes, les conventions, le catalogue des couleurs, celui des douleurs… Elle entra tout de suite dans le vif du sujet : — Anton Combes est un bien curieux bonhomme… — Bonjour, également ! Elle passa outre. — Il tient parfois des propos incohérents mais, pendant ses instants de lucidité, il parle de l’histoire d’un gamin enfermé à cause de lui, séquestré par sa faute. J’ai commencé à mener mon enquête, mais je n’ai rien trouvé de probant. On n’a pas signalé de disparition d’enfant ces temps-ci ? Elle avait proféré ces paroles entre l’affirmation et le questionnement. Rosko avait déjà opéré le rapprochement entre cette femme lunaire qu’il venait tout juste de rencontrer il y avait quelques heures et ce que lui affirmait Morgane. Serait-il possible que… ? Non, ce serait une coïncidence trop flagrante. Mais la vie n’est-elle pas faite aussi de cela ? Il avait eu souvent l’occasion de vérifier des faits paradoxaux. — Ce serait trop gros. — Pardon ? — Un certain Mario Vigel a disparu. Morgane Stercoz resta un instant stupéfaite. Elle aurait donc été en passe d’avoir raison : suivre son sixième sens féminin, croire en l’histoire abracadabrante du comateux, Anton Combes. Le commandant voulait également approfondir, aller vérifier par lui-même… Ils se rendirent donc auprès du chirurgien, Pierre Nanty. — Vous a-t-il donné un nom, un prénom ? — Non, il parle toujours du gamin, de l’enfant, de son âge, mais son identité semble avoir peu d’importance. — Pouvons-nous le voir, Docteur ? Avec l’assentiment du praticien, ils se rendirent au chevet de l’opéré. Il était endormi. Ils restèrent auprès de lui de longues minutes à l’issue desquelles ils finirent par parler de choses et d’autres. Chacun devisant sur les avantages et les inconvénients de son métier. Alors qu’ils commençaient à trouver le temps long, ayant épuisé plusieurs sujets de conversation, Anton Combes se réveilla. Les yeux hagards, regardant les deux visiteurs tour à tour, il bégaya : — Où il est ? Il est où ? Le petit Mario…
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