J'ai dormi tard. Évidemment. Mon corps me l'a imposé. Mon esprit, lui, a voulu savourer le silence. Pas de client aujourd'hui. Pas de rendez-vous. Pas de prétexte à jouer. Juste moi. Moi, nue sur mes draps froissés, une jambe en travers du matelas, les rayons du soleil qui pour cent les rideaux et viennent chatouiller ma peau encore sensible. Je sens encore les échos d'hier soir. Pas dans la douleur. Non. Dans la détente. Un vide délicieux. Comme si tous mes nerfs avaient crié en même temps, et qu'ils s'accordaient enfin une pause. Je me suis levée sans me presser. J'ai bu mon café debout, dans la cuisine, juste en tee-shirt, sans rien d'autre. J'aime ce moment. Ce moment où je ne suis personne pour personne. Ni une amante, ni une p****n, ni un fantasme. Juste Eva. Une femme avec un bol brûlant entre les mains, et le regard perdu par la fenêtre.
La ville vit sans moi. Les klaxons, les chiens qui aboient, les voix étouffées d'enfants. Moi, je me contente de respirer. J'ai ouvert un vieux livre. Un de ceux que j'ai récupérés dans une brocante sans nom, avec les pages jaunies et l'odeur de poussière. J'aime les mots autant que les corps. Mais ils ne me résistent plus. Les mots, eux, me regardent sans juger. Ils me prennent comme je suis. Je suis resté là une bonne heure, à surligner des phrases que je ne comprenais qu'à moitié, mais qui me serraient la gorge. Peut-être parce qu'elles parlaient de manque. Ou de liberté. Ou de ces espaces flous entre les deux. Je n'ai pas encore mangé. J'ai traîné en culotte sur le canapé. J'ai laissé tourner une vieille playlist que je n'avais pas écoutée depuis des mois. Des voix rauques, des guitares brutes, des soupirs entre les notes. Ça colle à l'humeur. Ce genre de journée, je me les offre une fois par semaine. Pas parce que je suis fatiguée. Mais parce que j'ai besoin de me rappeler que je suis à moi. Qu'avant d'être offert, je suis entière. Vivante. Libre. Parfois, je me parle à voix haute. Je m'assieds par terre, devant le miroir. Je m'examine. Mes yeux. Mes hanches. Les marques sur mes cuisses. Je ne me juge pas.
Je prends note. C'est tout. Un inventaire sans tristesse. Et puis je me lève. Je change les draps. Je passe l'aspirateur. Je rattrape un bouton décousu sur une de mes robes. Des gestes simples. Des gestes de femme normale. Et pourtant, dans chacun d'eux, je sens une force. Celle d'exister sans désir à satisfaire, sans rôle à tenir. Juste moi, qui fais tourner mon petit monde sur son axe. Ce soir, je ne sortirai pas. Pas besoin. Le feu en moi s'est calmé. Il dort. Je serai présent. Mais il n'a pas disparu. Il ne disparaît jamais vraiment. L'après-midi s'étirait doucement. Je me suis allongée au sol, sur le carrelage froid. Je n'avais pas envie du canapé, ni du lit. J'avais juste envie de sentir quelque chose de brut contre ma peau. Le froid. Le dur. Le réel. Mon tee-shirt s'est retroussé un peu quand je me suis tournée sur le côté, et j'ai laissé faire. Je n'ai pas lutté. Aujourd'hui, rien n'est à cacher.Je me suis demandé si d'autres femmes faisaient ça. Rester allongées, seules, sans téléphone, sans musique, sans rien. Écoutez juste le bruit du frigo, les grincements du plafond, les battements de son cœur qui tapent trop fort dans l'oreille contre le sol.
Je crois que ce que je préfère dans ces journées-là, c'est l'absence de regard. Pas d'yeux sur moi. Pas de souffle d'homme à décoder. Pas de mains.Rien à jouer. Rien à feindre. Je n'ai jamais su si je fais ça pour me reposer, ou pour me retrouver. Peut-être un peu des deux. Peut-être parce qu'au fond, ça me rassure de savoir que j'existe même sans être désirée. À un moment, j'ai ouvert un vieux carton que je n'avais pas touché depuis des mois. Des photos, des papiers, des conneries sans valeur. Mais il y avait une paire de boucles d'oreilles que j'avais oubliée. Petites. Dorées. Des simples. Je les ai mises tout de suite. Même si j'allais nulle part. Parce qu'il ya des jours où on n'a besoin de séduire personne pour se sentir jolie. J'ai aussi pris un bain. Long. Trop chaud. J'y suis mémorable jusqu'à ce que l'eau soit tiède. J'ai fermé les yeux et j'ai laissé mes doigts flotter entre mes cuisses. Pas pour me donner du plaisir. Juste pour me rappeler la douceur. Le calme. La tendresse. J'ai pensé à tout ce que je pourrais être si j'étais une autre. Une vendeuse. Une fille en couple. Une barmaid dans un petit troquet de quartier. Une prof d'anglais peut-être. Puis j'ai rigolé. Parce qu'au fond, même si je voulais, je ne saurais pas faire autrement.
Ce que je suis, je ne l'ai pas choisi, mais je l'ai dompté. Et maintenant, je l'habite. Quand le soleil s'est couché, j'ai allumé mes bougies. Celles qui sentent le bois fumé et le miel. J'ai enfilé une longue chemise blanche, que je garde que pour moi. Elle tombe sur mes genoux, glisse sur mes épaules. Elle ne m'appartient pas. C'est une vieille chemise d'homme, trouvée dans une friperie, et que j'ai fait mienne. J'ai ouvert la fenêtre. La ville était déjà en train de s'allumer. Les voitures filaient. Les fenêtres clignotaient. Et moi, j'étais là, accoudée, les jambes nues, les cheveux humides, à respirer un peu de nuit. Un instant, j'ai cru sentir un frisson. Pas de froid. Un appel.Mais je ne suis pas descendue. Pas ce soir. Il ya des soirs où je n'ai pas envie de donner, ni de recevoir. Juste d'exister. Alors j'ai bu un verre de vin rouge, en silence. Et j'ai écrit ça. J'ai posé mon verre vide sur le rebord de la fenêtre. La nuit avançait sans moi, et pour une fois, ça m'allait. Je me lève doucement. Mes jambes étaient encore marquées des draps de ce matin, de l'eau chaude du bain, du carrelage froid, du poids de l'après-midi. Mon corps n'était qu'un recueil de textures. J'ai éteint la lumière.Le silence a enveloppé mon appartement comme une caresse.Pas une caresse qu'on attend. Une de celles qu'on ne cherche plus, mais qui tombe quand même. Comme une pluie douce, ou un souffle derrière la nue quand on pense être seule. Je me suis couchée nue,la chemise posée sur la chaise. Je n'avais besoin de rien d'autre. Ni de bras, ni de sexe, ni de mots. Juste la fraîcheur des draps contre ma peau. Juste moi, mon odeur, ma chaleur. Ce n'est pas de l'amour, ce que je ressens pour moi. C'est plus sauvage. Plus cru.C'est une forme de loyauté. Une fidélité animale à ce corps qui a tout traversé, tout encaissé, tout offert. Je me suis tourné sur le côté, les cuisses légèrement écartées, pour sentir le drap contre l'intérieur. Pas par excitation. Par habitude. Par mémoire. Par plaisir aussi, peut-être. Je me suis laissé aller à cette sensation : celle d'être vivante, juste comme ça. Sans performances. Sans bruit.
Demain, je redeviendrai celle qu'ils paient pour oublier. Mais ce soir, dans cette obscurité calme, je suis celle que je n'échangerais pour rien. J'ai fermé les yeux.Et j'ai souri.Pas parce que j'étais heureuse.Mais parce que j'étais là.