Chapitre 21 - La trêve des ombres

1631 Mots
Mes mains tremblent encore alors que l'éclat bleuté finit de s'éteindre sous ma peau. Rose est épuisée, une présence sourde et lourde au fond de ma conscience. Je me redresse lentement, essuyant la sueur qui perle sur mon front. Zayn dort d'un sommeil profond, sa respiration redevenue régulière. Mais le silence qui retombe sur la clairière n'est pas synonyme de paix. Il est chargé d'une menace invisible. « On ne peut pas rester ici, » je dis en fixant l'homme aux yeux émeraude, dont la main n'a pas quitté la crosse de son arme. « Le drone que vous avez abattu... s'il était de type Traqueur, sa destruction a déjà envoyé un signal de position au réseau de la Cité. D'autres unités sont peut-être déjà en route. » L'homme, que l'autre a appelé Hendrix, contracte la mâchoire. Il regarde son ami blessé, puis le ciel de plomb qui filtre à travers les cimes. Il sait que j'ai raison. La logique de survie l'emporte enfin sur sa suspicion. « Thomas, aide-moi à charger Zayn, » ordonne-t-il d'une voix sèche. Il se tourne vers moi, son regard vert sondant le mien avec une intensité qui me donne des frissons. « Ta voiture. Elle est assez grande pour nous tous et le matériel ? » Je jette un coup d'œil vers le SUV stationné un peu plus haut. Il contient toute notre vie : les couvertures de Lixandre, nos réserves de nourriture, les filtres à eau et les dernières herbes médicinales. « Elle l'est. Mais on doit faire vite. Si on se fait repérer dans ce véhicule, on est des cibles mouvantes. » Thomas s'approche déjà, soulevant délicatement les épaules de Zayn. Il me lance un regard rapide, presque reconnaissant, avant de se concentrer sur sa tâche. Melody et Lixandre sont déjà près de la voiture, Melody scrutant l'horizon avec ses sens augmentés. Elle est notre radar, notre premier rempart. Je me précipite vers le coffre pour réorganiser nos vivres et libérer de l'espace. Je déplace les sacs de provisions et les jerricans d'essence, le cœur battant à tout rompre. L'urgence rythme mes mouvements. Chaque seconde compte. Alors qu'ils installent Zayn sur la banquette arrière, à côté d'un Lixandre silencieux et impressionné, je sens Hendrix s'approcher de moi. Il dégage une odeur de forêt mouillée et de métal froid. « Si c'est un piège, si tu nous mènes droit vers une patrouille... » commence-t-il. Je me retourne brusquement, mes yeux noisette plongeant dans les siens. « Si c'était un piège, vous seriez déjà morts. Maintenant, monte. On a un lieu sûr à atteindre avant que le ciel ne se remplisse d'acier. » Il ne répond pas, mais je vois une lueur d'un respect forcé dans son regard. Il grimpe à l'avant, tandis que je prends le volant. Le moteur vrombit, brisant le calme précaire de la forêt. Nous quittons la clairière, emportant avec nous nos secrets et ces étrangers qui, en l'espace d'une heure, sont devenus notre seule chance de ne pas finir dans une cellule de la Cité. Le SUV s'ébranle sur le chemin de terre, les suspensions gémissant sous le poids supplémentaire. Une fois sur la route forestière, je stabilise la vitesse. Puis, le silence s'installe. C’est un silence épais, presque solide, qui remplit l’habitacle. Il n’est pas apaisant ; il est saturé de tout ce que nous ne disons pas. Le ronronnement du moteur est le seul lien qui nous rattache encore à la réalité. À ma droite, Hendrix est une masse d'énergie contenue. Il reste tourné vers la fenêtre, son profil dur découpé par la lumière crue du jour, mais je sens son regard balayer les arbres à travers le rétroviseur latéral. Il ne se détend pas. Ses mains, larges et calleuses, reposent sur ses genoux, prêtes à bondir. Derrière moi, l'ambiance est étrange. Zayn est étendu, sa tête reposant sur un sac de couchage. Thomas est penché sur lui, ses doigts vérifiant régulièrement son pouls, mais je sens, dans le miroir central, que ses yeux dérivent sans cesse vers Melody. Il observe la petite fille-alien qui, assise bien droite à côté de Lixandre, regarde la route avec une fixité surnaturelle. Lixandre, lui, serre son sac contre lui, observant alternativement le visage pâle de l'inconnu blessé et le dos imposant de l'homme à la voix de velours. Ce silence, c'est celui d'un répit arraché au chaos. C'est l'instant suspendu où l'on réalise que nos vies sont désormais entrelacées. Nous partageons le même air, le même espace confiné, les mêmes réserves de nourriture entassées dans le coffre. Je serre le volant. L'odeur du cèdre et de la poudre qui émane d'Hendrix se mélange à l'arôme de ma tisane et à l'odeur d'enfance de Lixandre. Un mélange impossible. Une anomalie qui roule à travers la forêt. Dans cet habitacle, le temps semble s'étirer. Nous ne sommes plus des ennemis, pas encore des alliés. Nous sommes juste des survivants qui retiennent leur souffle, conscients que le moindre mot pourrait briser cet équilibre précaire et nous précipiter à nouveau dans la violence. Le silence qui pèse dans l'habitacle devient presque insupportable, une corde tendue à l'extrême entre nous tous. C’est Thomas qui finit par la détendre. Il se penche légèrement vers l'avant, ses yeux cherchant mon reflet dans le miroir avec une bienveillance qui semble irréelle dans ce monde de métal. « On a commencé du mauvais pied, » dit-il d'une voix dont la douceur est un baume inattendu. « Je m’appelle Thomas. Et lui, c’est Hendrix. Le dormeur à mes côtés, c’est Zayn. » ​À ma droite, Hendrix ne bouge pas d'un millimètre, son regard émeraude fixé sur l'horizon, mais je vois sa mâchoire se crisper au son de son propre nom. En moi, Rose frissonne, mais ce n'est pas de peur. Elle semble s'apaiser, attirée par la vibration calme de Thomas. « Il est... comme l'eau après l'incendie », murmure-t-elle au fond de mon esprit. Elle apprécie la façon dont il ne cherche pas à nous dominer, mais simplement à exister à nos côtés. Je prends une inspiration lente, calant mes mains sur le volant pour ne pas qu'elles tremblent. « Je suis Maelyne, » je réponds enfin. « Voici Lixandre, mon fils. » Mon fils lève les yeux vers Thomas, ses doigts serrant toujours son sac, tandis qu'une lueur de curiosité remplace peu à peu la terreur dans ses yeux noisette. « Et là, c'est Melody, ma fille. Elle... elle a une perception du monde un peu différente, » je précise en la regardant avec toute la tendresse que j'ai pour elle. « Et Rose. Elle fait partie de moi, de nous. C'est elle qui a stabilisé Zayn. » Le nom de Rose semble flotter un instant entre nous. Je ne l'ai pas présentée comme un outil ou une arme, mais comme un membre à part entière de cette famille brisée et hybride que nous formons. Thomas hoche la tête avec une lenteur respectueuse, comme s'il intégrait cette vérité sans chercher à la juger. Pendant que Thomas essaie de tisser ce lien fragile, l'ambiance à l'avant est tout autre. Hendrix est une sentinelle de fer. Il ignore les présentations, ses yeux scannant la lisière de la forêt avec une intensité de prédateur. À côté de lui, Melody l'imite avec une précision troublante. Ses yeux d'un noir total sont fixés sur les cimes, ses sens d'alien en alerte maximale. Ils sont deux prédateurs partageant le même espace, deux êtres aux aguets qui parlent la même langue silencieuse : celle de la menace et de la vigilance. Hendrix jette un bref regard à la petite fille à sa gauche. Il ne dit rien, mais je sens qu'il reconnaît en elle une égale dans l'art de la survie. Il y a une étrange symétrie entre l'homme de l'ombre et l'enfant des étoiles, tous deux habités par une méfiance que même la douceur de Thomas ne peut pas encore effacer. L'atmosphère dans le SUV change brusquement. Alors que les présentations viennent de poser un voile de calme précaire, Melody se redresse, ses yeux d'ébène fixant un point invisible au-delà du pare-brise. Elle ne regarde pas le paysage, elle semble lire une trame invisible à nos yeux humains. « La trajectoire des drones de patrouille laisse une zone d'ombre de quarante-deux minutes dans ce quadrant, » annonce-t-elle de sa voix cristalline, sans émotion apparente. « En tenant compte de l'érosion du terrain et de la signature thermique de la forêt, les probabilités indiquent une structure abandonnée à deux kilomètres d'ici, vers le nord-ouest. » Hendrix tourne la tête vers elle, le regard plissé, visiblement déstabilisé par cette enfant qui traite la géographie comme une équation mathématique. « Une grotte, » précise Melody en se tournant vers moi. « Une anfractuosité rocheuse assez profonde pour masquer le véhicule et la chaleur du moteur. C’est là que nous devons nous arrêter. » Un silence incrédule emplit la voiture. Thomas échange un regard avec Hendrix. Ils connaissent cette forêt, mais ils n'auraient jamais pu calculer un tel angle de repli avec cette rapidité. « Elle a raison, » intervient Rose dans mon esprit, sa présence vibrant d'une certitude froide. « Le roc nous cachera. Le froid de la pierre étouffera notre trace. » « C’est notre meilleure option pour l’instant, » je tranche, suivant les indications de ma fille. Le SUV quitte le sentier battu pour s'enfoncer sous la canopée épaisse, les branches griffant la carrosserie. On avance à l'aveugle dans ce labyrinthe végétal, portés par le calcul d'une enfant des étoiles. C’est là, au pied d’une paroi de granit recouverte de mousse, que nous nous arrêtons. La grotte est là, béante, une gueule d'ombre prête à nous avaler. Le moteur s'éteint. Le silence revient, plus lourd qu'avant. Nous sommes à l'abri des machines, mais enfermés avec l'inconnu.
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