Chapitre 3 - Sous les masques

1164 Mots
Je me tiens devant mon armoire ouverte. Je ne suis plus tout à fait humaine, et pourtant, je n'ai jamais autant ressenti le poids de mes limites. Je fais glisser les cintres. Mes doigts s'attardent un instant sur une robe jaune moutarde, une couleur que j'adorais porter "avant". Elle est vive, joyeuse, pleine de vie. Je la caresse du bout des doigts, sentant Rose s'animer d'une curiosité douce. Elle aime les couleurs, elle aussi. Elle les perçoit avec une intensité que je ne saisis pas encore tout à fait. ​Mais je retire ma main. Dans cette ville, la discrétion est notre seule alliée. Je choisis un jean brut, une chemise de coton gris anthracite et un gilet sombre. Des vêtements pratiques. Des vêtements qui s'effacent. Je dois me fondre dans le décor de la bibliothèque, être cette employée efficace et transparente que personne ne remarque vraiment. Une ombre parmi les rayonnages. Je m'habille avec une précision millimétrée. Chaque bouton fermé est une couche de protection supplémentaire. « C’est triste », murmure Rose. « Le gris ne te va vraiment pas. » « Le gris nous garde en sécurité, Rose », lui répondais-je intérieurement en lissant le tissu sur mes hanches. Je me regarde une dernière fois. Le contraste est saisissant : mes traits typés, la chaleur de mon teint, et cette tenue austère qui semble vouloir m'éteindre. Je ne suis pas une professionnelle de la dissimulation, mais les années de vie nomade m'ont appris que le plus grand luxe est de passer inaperçue. Pourtant, sous ce coton gris, mon cœur bat. Je fais des erreurs, j'ai peur, je porte des fardeaux trop lourds pour une seule âme. Mais je n'ai pas le droit à l'erreur. Pas quand la vie de trois autres personnes dépend de ma capacité à jouer ce rôle de femme ordinaire. Je ramasse ma montre sur la table de nuit. 6h45.Il est temps d'aller dans la cuisine. Je quitte ma chambre, laissant derrière moi la tentation des couleurs. En marchant dans le couloir, je redresse la tête. Si je suis "seulement humaine", alors je vais devoir être la plus forte des humaines ce matin. Je quitte ma chambre et descends l'escalier, mes pas cherchant instinctivement les zones silencieuses du bois. La cuisine m'accueille avec sa fraîcheur matinale. Ici, entre le plan de travail en bois clair et les étagères de bocaux alignés, je suis la seule maîtresse à bord. C’est mon sanctuaire, l’endroit où mes mains connaissent chaque geste, chaque dosage, sans avoir besoin de réfléchir. Je suis juste une femme qui essaie de recréer un semblant de foyer avec des morceaux de souvenirs. Je commence par le rituel de l'eau. Pour moi, pas de café noir ou de thé fort. Je n'ai plus besoin de stimulants artificiels pour rester en alerte ; ma vie s'en charge très bien. Je sors mon sachet de plantes — un mélange de verveine et de menthe que j'ai fait sécher moi-même cet été. C’est mon lien avec la terre, avec ma France natale, ce pays lointain dont je garde le goût au fond de la gorge. L'odeur de la verveine qui infuse dans l'eau bouillante est la seule chose qui arrive à apaiser la tempête sous mon crâne. Puis, je m'attaque au petit-déjeuner des enfants. Même à l'autre bout du monde, je refuse de céder aux céréales industrielles trop sucrées que Melody regarde d'un air suspect. Je prépare des tartines de pain de campagne que j'ai pétri la veille. Je sors le beurre demi-sel — une petite victoire sur le destin d'avoir trouvé une épicerie qui en vendait — et une confiture d'abricot maison. C’est ma touche française, ma résistance silencieuse. Tartiner ce pain croustillant, c'est me rappeler qui je suis vraiment. Je prépare aussi une assiette de fruits frais, coupés avec une précision chirurgicale pour Melody, qui n'aime pas que les textures se mélangent. Pour Lixandre, j'ajoute un grand verre de lait et une brioche encore tiède que j'avais laissée reposer sous un linge. Je regarde la table dressée. Tout est symétrique, propre, rassurant. Rose observe mes mains s'activer avec une sorte de fascination tranquille. Elle aime cette routine culinaire, elle trouve que c'est une forme d'art, une manière de dire "je t'aime" sans prononcer un mot. « C’est prêt », dis-je doucement à voix haute, brisant le silence de la cuisine. Je prends une gorgée de ma tisane. La chaleur descend le long de mon œsophage, me réchauffant de l'intérieur. Je ferme les yeux une seconde. Je suis humaine. Je fais du pain, je fais infuser des plantes, et j'essaie de maintenir l'illusion que tout va bien. Je m'appuie contre le plan de travail, ma tasse de verveine entre les mains, et je laisse la vapeur me caresser le visage. Ce que je vois, c’est le reflet de notre survie. Mais ce que je ressens, c’est l’appel de la forêt. Mes pensées dérivent irrésistiblement vers notre refuge, cette maison isolée au bord du lac où nous étions encore il y a quarante-huit heures. C’est notre respiration hebdomadaire, notre seule vérité. Là-bas, les murs en bois brut ne jugent pas. Là-bas, il n’y a pas de rideaux tirés. Je revois Lixandre courant sur le ponton, ses rires éclatant sans crainte de réveiller la méfiance des voisins. Et Melody... Elle qui est si étrange ici, devient une magicienne là-bas. Je souris intérieurement en repensant à la manière dont elle a transformé cette bicoque rustique. Avec presque rien, elle a recréé une forme de confort technologique que je ne comprends même pas. Elle a bidouillé l’électricité, installé un système de pompe pour le puits, et surtout, elle a conçu cette cachette ingénieuse dans la cuisine, derrière un faux panneau, au cas où... Au cas où le monde nous rattraperait. C’est dans cette maison, entre l'odeur du lac et celle du feu de bois, que nos masques tombent. C'est là que Rose peut murmurer à travers mes lèvres sans que je n'aie peur de passer pour une folle. C'est là que nous formons un tout, une famille que personne ne peut définir. Mais le retour en ville, chaque lundi, est une petite mort. Je regarde ma cuisine propre, ce confort si fragile. Tout ici n'est qu'un décor de théâtre. Notre présent est une corde raide tendue au-dessus d'un abîme de secrets. Et notre avenir ? ​Je sais que nous ne pourrons pas nous cacher éternellement. Lixandre grandit. Ses questions deviennent plus complexes. Melody, malgré son génie, reste une enfant d'un autre monde. Et moi... moi je suis le pont entre tout cela, une humaine qui essaie désespérément de ne pas craquer sous le poids des responsabilités. ​Le silence de la maison est soudain rompu par un petit bruit de pas à l'étage. La réalité reprend ses droits. Le week-end est fini, et la fragilité de notre existence revient me frapper de plein fouet.​ Je repose ma tasse. La nostalgie est un luxe que je ne peux plus m'offrir ce matin.
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