II – PREMIÈRES IMPRESSIONS.
Les premières semaines et en général les commencements de ma réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire, les années suivantes se sont fondues et ne m’ont laissé qu’un souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout à fait effacées de ma mémoire ; je n’en ai gardé qu’une impression unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante.
Ce que j’ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait en être ainsi.
Je me rappelle parfaitement que, tout d’abord, cette vie m’étonna par cela même qu’elle ne présentait rien de particulier, d’extraordinaire, ou pour mieux m’exprimer, d’inattendu. Plus tard seulement, quand j’eus vécu assez longtemps dans la maison de force, je compris tout l’exceptionnel, l’inattendu d’une existence semblable, et je m’en étonnai. J’avouerai que cet étonnement ne m’a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation ; je ne pouvais décidément me réconcilier avec cette existence.
J’éprouvai tout d’abord une répugnance invincible en arrivant à la maison de force, mais, chose étrange ! la vie m’y sembla moins pénible que je ne me l’étais figuré en route.
En effet, les détenus, bien qu’embarrassés par leurs fers, allaient et venaient librement dans la prison ; ils s’injuriaient, chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de l’eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares) ; il s’organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les travaux ne me parurent pas très-pénibles ; il me semblait que ce n’était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps après pourquoi ce travail était dur et excessif ; c’était moins par sa difficulté que parce qu’il était forcé, contraint, obligatoire, et qu’on ne l’accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant l’été il peine nuit et jour ; mais c’est dans son propre intérêt qu’il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire aucun profit. Il m’est venu un jour à l’idée que si l’on voulait réduire un homme à néant, le punir atrocement, l’écraser tellement que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce châtiment et s’effrayerait d’avance, il suffirait de donner à son travail un caractère de complète inutilité, voire même d’absurdité. Les travaux forcés tels qu’ils existent actuellement ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au moins leur raison d’être : le forçat fait des briques, creuse la terre, crépit, construit ; toutes ces occupations ont un sens et un but. Quelquefois même le détenu s’intéresse à ce qu’il fait. Il veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement ; mais qu’on le contraigne, par exemple, à transvaser de l’eau d’une tine dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à transporter un tas de terre d’un endroit à un autre pour lui ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu’au bout de quelques jours le détenu s’étranglera ou commettra mille crimes comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu’un châtiment semblable serait plutôt une t*****e, une vengeance atroce qu’une correction ; il serait absurde, car il n’atteindrait aucun but sensé.
Je n’étais, du reste, arrivé qu’en hiver, au mois de décembre ; les travaux avaient alors peu d’importance dans notre forteresse. Je ne me faisais aucune idée du travail d’été, cinq fois plus fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient sur l’Irtych de vieilles barques appartenant à l’État, travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et concassaient de l’albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la maison de force où il n’y avait presque rien à faire, sauf le travail supplémentaire que s’étaient créé les forçats.
Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement : les autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes, intriguant, s’injuriant. Ceux qui avaient quelque argent s’enivraient d’eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies ; tout cela par fainéantise, par ennui, par désœuvrement. J’appris encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë, la plus douloureuse qu’on puisse ressentir dans une maison de détention, à part la privation de liberté : je veux parler de la cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée partout et toujours, mais nulle part elle n’est aussi horrible que dans une prison ; il y a là des hommes avec lesquels personne ne voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné, — inconsciemment peut-être, — en a souffert.
La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers affirmaient même qu’elle était incomparablement meilleure que dans n’importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le certifier, – car je n’ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup d’entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la nourriture qui leur convenait ; quoique la viande ne coûtât que trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l’argent se permettaient le luxe d’en manger : la majorité des détenus se contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la nourriture de la maison de force, ils n’avaient en vue que le pain, que l’on distribuait par chambrée et non pas individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait effrayé les forçats, car un tiers au moins d’entre eux, dans ce cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu’avec le système en vigueur, chacun était content. Notre pain était particulièrement savoureux et même renommé en ville ; on attribuait sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la prison. Quant à notre soupe de chou aigre ( chichi), qui se cuisait dans un grand chaudron et qu’on épaississait de farine, elle était loin d’avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était fort claire et maigre ; mais ce qui m’en dégoûtait surtout, c’était la quantité de cancrelats qu’on y trouvait. Les détenus n’y faisaient toutefois aucune attention.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n’allai pas au travail ; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés, afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré, Ma chaîne n’était pas « d’uniforme », elle se composait d’anneaux qui rendaient un son clair : c’est ce que j’entendis dire aux autres détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement, tandis que mes camarades avaient des fers formés non d’anneaux, mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre elles par trois anneaux qu’on portait sous le pantalon. À l’anneau central s’attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture bouclée sur la chemise.
Je revois nettement la première matinée que je passai dans la maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, près de la grande porte de l’enceinte ; au bout de dix minutes le sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus s’éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d’une chandelle.
Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s’étiraient, leurs fronts marqués au fer se contractaient ; les uns se signaient ; d’autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était horrible. L’air froid du dehors s’engouffrait aussitôt qu’on ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se pressaient autour des seaux pleins d’eau : les uns après les autres prenaient de l’eau dans la bouche, ils s’en lavaient la figure et les mains. Cette eau était apportée de la veille par le parachnik, détenu qui, d’après le règlement, devait nettoyer la caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n’allait pas au travail, car il devait examiner les lits de camp et les planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir d’eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin aux ablutions ; pendant la journée c’était la boisson ordinaire des forçats. Ce matin-là, des disputes s’élevèrent aussitôt au sujet de la cruche.
— Que fais-tu là, front marqué ? grondait un détenu de haute taille, sec et basané.
Il attirait l’attention par les protubérances étranges dont son crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout petit, au visage gai et rougeaud.
— Attends donc !
— Qu’as-tu à crier ! tu sais qu’on paye chez nous quand on veut faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau monument, frères,… non, il n’a point de farticultiapnost 6 .
Ce mot farticultiapnost fit son effet : les détenus éclatèrent de rire, c’était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L’autre forçat le regarda d’un air de profond mépris.
— Hé ! la petite vache !… marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain blanc de la prison l’a engraissée.
— Pour qui te prends-tu ? pour un bel oiseau ?
— Parbleu ! comme tu le dis.
— Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
— Tu le vois.
— Comment ? je le vois !
— Un oiseau, qu’on te dit !
— Mais lequel ?
Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais qu’une rixe s’ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi regardai-je cette scène avec curiosité. J’appris plus tard que de semblables querelles étaient fort innocentes et qu’elles servaient à l’ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante : on n’en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait clairement les mœurs de la prison.
Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il sentait qu’on attendait sa réponse ; sous peine de se déshonorer, de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu’il avait dit, montrer qu’il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris inexprimable, s’efforçant de l’irriter en le regardant par-dessus l’épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et lentement, distinctement, il répondit :
— Un kaghane !
C’est-à-dire qu’il était un oiseau kaghane 7 . Un formidable éclat de rire accueillit cette s*****e et applaudit à l’ingéniosité du forçat.
— Tu n’es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros qui se sentait battu à plates coutures ; furieux de sa défaite, il se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n’avaient entouré les deux parties de crainte qu’une querelle sérieuse ne s’engageât.
— Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de son coin un spectateur.
— Oui ! retenez-les ! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons pas.
— Oh ! les beaux lutteurs ! L’un est ici pour avoir chipé une livre de pain ; l’autre est un voleur de pots ; il a été fouetté par le bourreau, parce qu’il avait volé une terrine de lait caillé à une vieille femme.
— Allons ! allons ! assez ! cria un invalide dont l’office était de maintenir l’ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur une couchette particulière.
— De l’eau, les enfants ! de l’eau pour Névalide 8 Pétrovitch, de l’eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch ! il vient de se réveiller.
— Ton frère… Est-ce que je suis ton frère ? Nous n’avons pas bu pour un rouble d’eau-de-vie ensemble ! marmotta l’invalide en passant les bras dans les manches de sa c****e.
On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair ; les détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu leurs demi-pelisses ( polouchoubki) et recevaient dans leur bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers « cuiseurs de gruau », comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme les parachniki, étaient choisis par les détenus eux-mêmes : — il y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de force. — Ils disposaient de l’unique couteau de cuisine autorisé dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande.
Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du kvass 9 dans lequel ils émiettaient leur pain et qu’ils avalaient ensuite.
Le tapage était insupportable ; plusieurs forçats, cependant, causaient dans les coins d’un air posé et tranquille.
— Salut et bon appétit, père Antonytch ! dit un jeune détenu, en s’asseyant à côté d’un vieillard édenté et refrogné.
— Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut ! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s’efforçant de mâcher son pain avec ses gencives édentées.
— Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch ; vrai !…
— Meurs le premier, je te suivrai…
Je m’assis auprès d’eux. À ma droite, deux forçats d’importance avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité en parlant.
— Ce n’est pas moi qu’on volera, disait l’un, je crains plutôt de voler moi-même…
— Il ne ferait pas bon me voler, diable ! il en cuirait.
— Et que ferais-tu donc ? Tu n’es qu’un forçat… Nous n’avons pas d’autre nom… Tu verras qu’elle te volera, la coquine, sans même te dire merci. J’en ai été pour mon argent. Figure-toi qu’elle est venue il y a quelques jours. Où nous fourrer ? Bon ! je demande la permission d’aller chez Théodore le bourreau ; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu’il avait achetée de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s’est étranglé, il n’y a pas longtemps…