L’hôtel-1

3050 Mots
L’hôtelÀ ton arrivée, tu es descendu à l’hôtel Moskva. Une grande barre blanche s’offrant au sud et aux visiteurs par un angle concave d’environ deux cents degrés. De la rue, tu as pris une photo. La façade affichait fièrement ses treize étages, et les mains courantes des balcons se propageaient tout le long tel un soufflet ouvert d’accordéon. New York, London, Ankara, Moscow, Krasnodar, Sochi, les cinq horloges sur le mur, derrière Youlia la réceptionniste, affichaient l’inaccessible et l’immédiat, le mobile et l’immobile. Moscou, Krasnodar et Sotchi indiquaient la même heure. Tu t’es dit qu’un hôtel ayant gardé une telle précision dans l’absurde devait avoir encore de beaux restes soviétiques. Cette fusion du saugrenu et de l’immobilité arrivait comme une confirmation, comme une première explication à ton voyage. Oui, il y avait là quelque chose qui était à la fois rassurant et amusant. Une futilité toute humaine qui te touchait. Une cohérence avec l’absurdité du monde. Avancer dans l’inconnu d’un couloir d’hôtel à la recherche de ta chambre a toujours été pour toi un moment de plaisir immense. Peut-être l’indicible espoir que tout est encore possible, comme si une nouvelle vie t’attendait, ou plus simplement un événement majeur qui aurait des conséquences évidentes par la suite. Tu serrais la clé dans ta main. Une légère appréhension. 520, 522, 527… Droite, gauche, grande, petite, sombre ou lumineuse ? Quel tournant ta vie allait-elle prendre ? Chambre 538. Tu es entré. Après un rapide coup d’œil au cabinet de toilette sur ta droite, tu t’es approché des fenêtres donnant sur le balcon. À travers les rideaux tu regardais la ville, l’avenue en bas, la circulation, les passants, et le soleil qui rougeoyait à l’horizon, les reflets d’or dans les vitres, le proche et le lointain, tu voulais tout voir, tout embrasser en un seul regard. Tu étais arrivé à Sotchi et ton hôtel t’offrait un premier cadre, une première vue sur la ville. Tu as ouvert la porte-fenêtre, le rideau s’est gonflé d’air et le vacarme des voitures a empli la chambre. Tu es venu te coller à la rambarde du balcon. Il n’y avait pas de vent. Le soleil plaquait ton ombre sur le mur de gauche. Devant toi, tu devinais la mer derrière les immeubles et le port avec la flèche de la gare maritime. La mer… Il te restait environ deux cents mètres pour atteindre le but de ton voyage, mais tu n’étais pas pressé. Immobile, face à la vue, tu n’avais besoin de rien et un sentiment nouveau naissait en toi, oui, quelque chose comme la plénitude éprouvée par celui qui, simultanément, arriverait à voir ou à envisager l’entrée et la sortie d’un labyrinthe. Une… révolution. Les deux jours suivants, hormis le rituel du matin qui te faisait descendre à la salle de restaurant pour y prendre un petit déjeuner copieux, tu n’as pratiquement pas quitté la chambre. Tu dessinais, non pas avec frénésie ou fébrilité, mais avec sérénité et calme, arrêté peut-être ; tu dessinais ta chambre avec le temps comme origine pour mieux ressentir l’indifférent mouvement du lieu. Tu pensais à Olga, vivante, à ses mouvements vifs et joyeux de la tête, à ses yeux, à son sourire, tu pensais à elle sans pouvoir cependant appréhender, ne serait-ce qu’une seconde, tous ces instants partagés ensemble avec les amis de Karaganda, comme si toi-même tu n’avais pas eu de passé, hors du temps tu avais créé une image, mobile certes, un autre présent en toi et en dehors de toi dans lequel tu dérivais doucement. De toutes tes pensées, celle qui t’animait ou qui te réjouissait le plus était sans aucun doute le fait d’être venu ici, sur les traces d’Olga, guidé par le souvenir que tu avais gardé d’elle, de la première rencontre il y a cinq ans ; en somme, ce qui te plaisait c’était d’avoir fait le voyage à Sotchi sans autre raison que de trouver un espace commun à la mémoire, une dernière fois peut-être, un ultime dialogue pour ne pas rompre l’invisible lien qui t’unissait à elle, et tout en caressant du regard la prise, l’interrupteur, l’applique, le motif floral de la tapisserie sur le mur d’en face, tu murmurais : Sotchi pour mémoire. Tu n’étais pas triste. Non, apaisé. Comme si dans ce désir de mémoire résidait un espoir que tu ne pouvais encore envisager. Tu ne faisais, pour le moment, que constater ton changement d’état. Alors en attendant que la mue s’opère, tu dessinais ta chambre et tu lisais. Tu avais emporté un recueil de poésies de René Char. L’une d’elles te plaisait particulièrement : L’Ouest derrière soi perdu, présumé englouti, touché de rien, hors mémoire… Le poème se terminait par : Content de peu est le pollen des aulnes. Tu avais laissé l’Ouest derrière toi pour une destination qui n’était pas un but, et maintenant tu te sentais léger comme le pollen. Cela te surprenait, toi qui avais tant éprouvé la lourdeur des jours, toi qui avais soupesé le poids terrible des secondes, tu étais là, flottant comme le pollen dans un vent doux et tiède. Le troisième jour, tu es descendu comme d’habitude prendre ton petit déjeuner au rez-de-chaussée de l’hôtel. Tu n’avais pas beaucoup dormi. À l’entrée de la salle, tu as prononcé mollement ton numéro de chambre à la fille debout derrière son pupitre. Elle était très réveillée, elle, très maquillée, très enjouée aussi. Elle s’est penchée en avant pour inscrire l’information sur le registre, si bien qu’en passant, tu as remarqué, derrière son chignon, la blancheur de sa nuque plongeant dans le col de sa veste. Tu t’es dirigé vers la rangée de tables, à droite, le long des baies vitrées. La salle était presque vide. Malgré les efforts pour te lever et ne pas louper le service, il était déjà dix heures, les derniers clients partaient. Tu as posé ta clé sur une table et tu es vite allé au buffet. Un jus d’orange, un café au lait, une assiette de purée avec saucisses, des tranches de pain, du beurre, et trois barquettes de confiture. Deux serveuses débarrassaient. Les bruits des couverts résonnaient sur les piles d’assiettes. Un peu plus loin, trois hommes discutaient en finissant leur café. Tu t’es senti moins seul. Dans un coin de la salle trônait un immense téléviseur qui, comme chaque matin, diffusait de la couleur et du bruit. Cela t’a rappelé Брэст1. Ton premier voyage en Russie. C’était encore l’URSS, mais pas pour longtemps. Tu avais acheté, à Paris, un billet de train soviétique vendu au marché noir, un aller simple pour Moscou, deux jours de voyage. Le 26 août 1991, le train arrivait de nuit en gare de Brest, frontière entre la Biélorussie et la Pologne. En raison d’une différence d’écartement des rails, un long arrêt s’imposait pour changer les boggies des wagons avant de repartir en direction de Moscou. Tu es descendu sur le quai. La lumière crue des projecteurs découpait la nuit. Par petits groupes, les voyageurs se dirigeaient vers la gare. Toi aussi. L’atmosphère était sinistre, plombée, inquiétante… L’exacte caricature du bloc de l’Est. Une fois à l’intérieur, la terrible odeur de vomi saturant l’immense hall t’a sauté à la gorge. L’endroit ressemblait à une gigantesque nef cubique avec une large allée centrale séparant des rangées de bancs en bois d’une longueur infinie, sur lesquels s’était posée une foule compacte, muette ou gémissante, assise, vautrée, abandonnée telle une armée battant en retraite. Un magma d’humanité, sombre, sans couleurs apparentes, qui te renvoyait au XIXe siècle, à la Russie de Gogol ou de Dostoïevski. En lévitation sur le mur du fond de cette cathédrale ferroviaire, un petit rectangle crachait les couleurs criardes et le son bruyant des publicités ou des émissions fraîchement copiées sur l’Occident. Tu regardais alternativement ces corps de femmes et d’hommes usés, silencieux, vaincus, face à la télévision lumineuse, éclatante, tonitruante. Sans vraiment comprendre, simplement traversée par une sensation étrange, inexplicable, cette foule délabrée, antédiluvienne, confrontée à la télévision de demain, t’imposait un grand écart improbable, une juxtaposition des temps comme si l’entre-deux n’avait pas existé, oui, comme s’il n’y avait pas eu d’époque soviétique. Il est vrai qu’une semaine auparavant, Boris Eltsine, debout sur un char devant la Maison Blanche de Russie, s’était opposé aux putschistes, prenant par la même occasion l’ascendant sur Mikhaïl Gorbatchev. Quatre mois plus tard, l’URSS n’existait plus et le monde entier allait s’empresser d’en faire table rase. Les serveuses avaient quitté la salle. Hormis la fille à l’entrée, derrière son pupitre, il ne restait plus que toi. L’immense écran vomissait toujours ses images et ses sons. Une émission de jeux. Ambiance d’été. Mer. Soleil. La gaieté indécente. Allongés côte à côte, une fille en bikini et un garçon en maillot de bain se faisaient asperger l’un de ketchup l’autre de mayonnaise par des jeunes gens entourant l’animateur surexcité. Le couple était ensuite enroulé dans le drap sur lequel il était couché, un sandwich hot girl and boy avec « ketnaise ou maychup ». Ils se tortillaient une minute au sol comme une chenille retournée, puis l’animateur les libérait, les deux joyeux participants avaient gagné 300 roubles…2 Y a-t-il encore un homme ? Tu voulais crier… Y a-t-il encore un homme ? Tu as bu ton café rapidement et tu es sorti de la salle sans même regarder la fille debout derrière son pupitre. Tu savais déjà que tu ne la reverrais plus, que tu allais chercher un hôtel sans télévision, un endroit où il serait envisageable de rester une minute, puis encore une minute, jusqu’à la nuit. Au troisième jour, tu es donc allé voir la ville pour la première fois. Des pas sans but. Peut-être commencer par la mer… Le port était calme. Une longue jetée tel un trait noir traçait l’horizon. Dans le bassin de droite mouillaient des petits yachts. Celui du milieu, le grand avec le quai principal, était presque vide. Seul le bateau des garde-côtes était à quai, et en face, sur la droite, au port marchand, un grand cargo blanc. Tu regardais cette tranquillité en te délectant du calme qui s’en dégageait. Pas de flou, pas une ride dans le ciel à la surface de l’eau. Les sons aussi étaient doux. Quelques voix de pêcheurs, des cliquetis métalliques, des pas de promeneurs, les tac-tac nonchalants de quelques talons féminins, un léger clapotis… L’image que t’offrait le port de Sotchi n’était pas celle de la tragédie, de la tempête, de la vague immense avalant tout sur son passage. Seul le môle barrant l’horizon d’un trait noir semblait exprimer le deuil ou le destin brisé d’Olga. Tu ne bougeais pas, tu laissais le soleil chauffer ton corps. Après les deux jours passés enfermé dans ta chambre, tu aimais cette chaleur qui gagnait ton sang et se propageait dans tes veines. Tu as fermé les yeux pour plonger dans le monochrome rouge de la lumière traversant tes paupières. Une invitation immédiate au voyage. Karaganda… À la station devant le centre commercial, tu étais monté dans le marchroutka n°1 pour aller à l’enterrement d’Olga. Tout dans le minibus était rouge : la peinture, les rideaux obstruant les fenêtres, la lumière pénétrante, les visages, les mains. Même le skaï noir des fauteuils avait des reflets rouges. À travers les rideaux, tout le paysage, les voitures, le macadam baignaient dans cette dominante sanguine. Tu t’es alors souvenu de la première fois où tu avais pris cette route pour aller la voir. Olga était arrivée le matin, au Musée de l’Oblast. Tu y dessinais. Elle se promenait de salle en salle, revenant chaque fois vers toi pour échanger le plus souvent un sourire furtif, puis elle était partie comme elle était venue, subitement, prétextant un travail urgent à son domicile, mais elle avait ajouté que tu pouvais, une fois tes dessins terminés, lui rendre visite. Alors, dans l’après-midi, tu avais pris un minibus pour aller chez elle, un minibus identique à celui dans lequel tu te trouvais maintenant. Elle habitait dans un quartier datant de l’époque Khrouchtchev. C’était juillet. Le soleil écrasait la grande cour carrée aux pieds des immeubles. Des enfants jouaient aux cartes, d’autres s’amusaient sur les jeux métalliques aux couleurs vives datant de la même époque. Les sons joyeux se réverbéraient sur les façades. Des coups mats aussi quand les plus grands tapaient fort, avec des bâtons, sur les tapis suspendus au soleil, dispersant lentement dans l’air de gros nuages de poussière. Une atmosphère qui te rappelait ces instants ensoleillés et chauds de l’été où le temps distendu à l’extrême engendrait un ennui doux berçant les jours invariablement jusqu’à la fin des vacances. Moments arrachés à la durée, moments si intenses que rien par la suite ne pourrait les remplacer. Rien ne pourrait remplacer toutes ces secondes et ces minutes dorées sorties de leur orbite, paradis perdu que la mélancolie de l’irrévocable te faisait à jamais regretter. Maintenant, en de rares occasions comme dans cette cour, tu pouvais retrouver le sentiment ou la sensation de ces moments enfouis dans les méandres de ton passé et apprécier, rapide comme une gorgée d’eau fraîche, l’insouciance ou bien l’éternité. Tu avais sonné. Un petit garçon, les cheveux rasés, un ballon rouge dans les mains, déjà le rouge, t’avait ouvert la porte. Sans la moindre timidité il t’avait lancé un : — Privièt3 ! Alors, légèrement amusé par l’aplomb de l’enfant, tu avais répondu par un « bonjour » franc et enjoué. Il avait enchaîné en français : — Comment tu t’appelles ? — Guillaume, et toi ? — Andrioucha. Olga était arrivée les cheveux mouillés. Sans y porter plus d’attention, tu t’étais dit qu’elle avait pris une douche. D’un geste doux, elle avait écarté Andrioucha qui était aussitôt sorti jouer dans la cour. Sur la table du salon, des petits gâteaux secs et des bonbons bigarrés attendaient dans des coupes de verre. Olga a apporté l’eau chaude et l’après-midi s’est envolé dans les volutes de vapeur du thé. Tu as dessiné la table avec tout ce qui était dessus. Olga s’amusait à te donner les noms que tu inscrivais en marge de tes dessins. Tu faisais des fautes. Olga riait, se moquait de ton russe pitoyable. Un problème d’oreille, oui un problème d’oreille, tu disais, pour te faire pardonner. Enfant, tu avais appris le piano pendant six ans sans succès. Rien. Après toutes ces années de souffrance musicale, tu avais fini par nourrir une haine profonde envers Scarlatti. Pour les langues, c’était pareil. La même amnésie auditive t’empêchait de retenir la moindre sonorité, le moindre mot, et non seulement tu t’étais habitué, mais surtout tu te délectais de ton incompétence crasse. Depuis longtemps, seuls les défauts chez une personne t’intéressaient. Tu trouvais ridicule l’image parfaite, glacée, sans faille, de l’homme contemporain et tu ne comprenais d’ailleurs pas comment on en était arrivé là. Pourquoi, c’était simple. Un individu lisse et hygiéniste consomme énormément, à tel point qu’il finit par devenir lui-même une marchandise. Le produit des produits. Un individu manufacturé, consommable, en quelque sorte. Et c’est précisément sur ce consommable que tu t’interrogeais. Que des abrutis adoptent ce système, c’est la base de toute société, presque une définition : Des abrutis adoptent un système commun. Mais là, tu te demandais quelle était la fonction de ces personnes-produits. Existait-il un ou des consommateurs suprêmes ? Une sorte de machine vivante qui engloutissait les individus consommables pour produire une quelconque énergie nécessaire à la société, au groupe tout entier, comme tu avais pu voir ou lire dans certains films et romans d’anticipation ? Tu ne savais pas pourquoi les hommes se transformaient en marchandises, mais tu fuyais et cette fuite te menait bien souvent en Russie où, quelle que soit la classe sociale, tu rencontrais souvent des êtres brisés, fêlés, cassés, qui avaient peut-être un défaut de fabrication, des produits périmés datant du précédent système, des hommes et des femmes qui n’étaient plus consommables par cette nouvelle société et qui se consumaient en silence ou dans un cri étouffé. Des hommes et des femmes débarrassés de toute ambition factice dont chaque regard semblait s’étonner de ta présence comme d’un événement extraordinaire. Tu les serrais dans tes bras, tu te soûlais avec eux, tu baisais avec euphorie, car tu sentais combien ces rencontres signifiaient le vivant, c’est-à-dire le trois fois rien, le futile et l’absurde qui s’ébattent et s’étreignent dans une orgie géante pour que la vie continue. Tu les aimais, ces hommes et ces femmes, quand ton regard croisait les leurs, affalés aux tables de bars miteux et glauques, les bras en croix sur des lits crasseux, leurs corps nus, blancs, abandonnés, qui semblaient te dire : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. »4 Une fois encore, ton regard rencontrait celui d’Olga. Tu ressentais dans ces échanges un sentiment d’impudeur. Sans vulgarité, asexué même, mais d’une proximité telle qu’il évacuait l’espace séparant ton corps et le sien ou peut-être le contraire, le densifiait. Un bloc. Oui, un bloc-silence de cette interpénétration des âmes, mises à nues, dialoguant sous l’œil amusé de l’ange. Tu ne croyais pas aux âmes et encore moins aux anges et pourtant tu percevais cet instant avec une telle intensité qu’il t’était alors impossible de ne pas envisager ou apercevoir la beauté. Une beauté divine. Tu étais presque effrayé par la fulgurance et la célérité des informations qui transitaient dans ce flux invisible mais ô combien palpable. Malgré la brièveté de ces instants, tu sentais bien que rien n’y ferait, qu’un mouvement inéluctable allait rapprocher vos deux corps et que tu ne tarderais pas à f***********r avec Olga. Sans doute était-ce cela qui t’effrayait un peu, le caractère foudroyant de l’amour, l’évidence tuant la surprise et en même temps, la surprise de l’évidence. Olga t’avait montré son appartement. Un petit vestibule distribuait toutes les pièces. D’un côté, le salon et la cuisine avec vue sur la grande cour, de l’autre, deux chambres qui donnaient sur un terrain vague avec dans le fond l’enceinte grise d’une usine de métallurgie. Tu avais passé l’après-midi à dessiner chaque pièce, puis des objets aussi. Le temps du dessin accompagnait à merveille vos longs silences, laissant entrer dans l’appartement la rumeur cristalline de l’été. Olga s’était prise au jeu. Un peu surprise au début par l’intérêt que tu pouvais porter à des objets de son quotidien, insignifiants pour elle, elle avait fini par te faire des suggestions. Le vieux réfrigérateur « ПАМИР », par exemple, qui servait d’armoire dans la chambre d’Andrioucha ou bien la chaîne stéréo « ОДИССЕЙ-001 » datant de 1975. Olga s’amusait beaucoup. Elle était heureuse et toi aussi. À la fin de la journée, tu l’avais quittée sans que rien ne se soit passé entre vous, mais le fait d’avoir repoussé l’évidence vous procurait un plaisir non dissimulé. Héros victorieux du temps, vous gouttiez déjà l’intensité des secondes, des minutes, des heures ou des jours peut-être vous séparant de la prochaine rencontre. Le petit Andrioucha aussi pouvait être content. Il était revenu essoufflé, son ballon rouge sous le bras, et vous avait surpris dans l’embrasure de la porte d’entrée de l’appartement, au plus fort de l’attraction, prêts à succomber au désir de vous embrasser. Olga avait ri et toi aussi. — C’est mon petit homme ! avait-elle dit en prenant Andrioucha dans ses bras. Tu avais essayé de subtiliser le ballon, mais l’enfant le tenait fermement. Même les chatouilles n’y avaient rien fait. Alors vaincu et amusé, tu avais plongé une dernière fois ton regard dans celui d’Olga et tu avais dit : — Пока5 ! — Пока ! avait-elle répondu, d’un ton espiègle et doux. Tu avais dévalé les escaliers, poussé la porte en fer de l’entrée, et tu t’étais arrêté net. Un dernier rayon de soleil s’engouffrant entre les immeubles ceignant la cour t’avait frappé en plein visage. Une claque cinglante. La violence de la lumière. Tu étais resté un instant immobile sur le perron, les yeux fermés, l’image furtive d’Olga se superposant au rouge de tes paupières, puis le rouge l’avait emporté.
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