I-3

2056 Mots
— Alors, vous dites que c’est Jean-Paul Firbex qui l’a trouvée ? demande Marie à Henri Moutier, le facteur. — Oui ! Il tournait au bord de la serve, il a entendu du bruit, comme un sac qu’on jette dans l’eau, et c’est là qu’il a vu la fille s’agiter pas trop loin du bord. Au début, il a cru qu’elle se baignait, mais elle avait des gestes désordonnés. Alors il a pensé que ce n’était pas normal. Il a retiré ses bottes et il est allé la chercher. Il était entre 5 et 6 heures du matin… — Si tôt ? Ils ne sont arrivés à la Mazaurie que vers 10 heures, coupe Germaine — Ha ! mais c’est que ça n’a pas été tout simple de ramener la petite ! — Mais enfin, je me demande bien ce que Firbex faisait là, à 5 heures du matin ? s’interroge Germaine en haussant des épaules. — Ah, va savoir, ils avaient peut-être rendez-vous ensemble, susurre Henri, dit le beau Riri, et qui se pourlèche à l’avance les babines de cette éventualité. — Bougre d’âne, vous savez bien que depuis qu’il est revenu de son service en Algérie, il s’est fiancé avec la petite Fernande des Mondoux, lui assène Marie. Allez, continuons sans dire de bêtises ! Riri n’insiste pas mais n’en pense pas moins ; dans ses tournées il en apprend de bonnes, et ce ne sont pas les fiancés les plus fidèles ! Quand aux femmes mariées… Mais il existe d’autres haltes dans sa tournée, dotées d’oreilles plus complaisantes, qui lui permettront de développer ses insinuations licencieuses. — Moi, je me doute de ce qu’il trafiquait là, intervient Sébastien qui, muet jusqu’à présent, estime qu’il est temps de boire le verre de Frontignan que la Marie vient de leur servir. Ça fait plusieurs jours que je repère des pièges autour de l’étang, je ne savais pas qui les posait, maintenant je sais. — Mais qu’est-ce qui te fait penser que c’est lui ? insiste Marie en réajustant ses lunettes rondes sur son nez. — Je ne les vois que depuis deux mois… Je ne savais pas le Jean-Paul rentré de son service en Algérie. Avant de partir à l’armée, il en posait aux mêmes endroits, il me l’avait rapporté, maintenant je comprends. — Ah ! tu parles d’une occupation ! Il paraît qu’il a bien du mal à retrouver du travail depuis son retour, commente Germaine — Oh ! ceux qui reviennent d’Algérie sont tout chamboulés. Ils ont dû en voir de sacrés… Se remettre à la vie de nos campagnes ne doit pas être simple, soupire la Marie — Justement ! Va-t-en savoir ce qu’ils apprennent là-bas, continue Germaine, jamais en reste pour persifler. — Oui, c’est peut-être tout simplement un rendez-vous galant qui aurait mal tourné, tente une nouvelle fois Riri, sentant un soutien dans l’assistance. Les vieux du village disent que ceux qui n’ont pas d’idées et qui finissent par en attraper une doivent en profiter et la ruminer longtemps… comme les vaches ! Riri s’essaie à cette pratique. — Alors pourquoi il l’aurait ramenée sur le bord, fait l’effort de la porter sur son dos jusqu’au village de la Genette, et ensuite aller réveiller la Marie Rassat pour qu’elle s’occupe de la petite ? C’est bien ce que tu nous as raconté, rétorque la Marie Lagagne — Oui, oui, ça c’est vrai ! C’est d’ailleurs elle qui a reconnu la petite Alicette. Lui dit qu’il ne la connaissait pas. La drôlesse grelottait et délirait, alors elle l’a entourée d’une couverture, en essayant de lui faire boire quelque chose de chaud. Voyant que ça ne s’arrangeait pas, Jean-Paul est allé frapper chez Raymondeau, le menuisier. Il pensait qu’avec sa camionnette il pourrait ramener la petite chez ses parents à la Mazaurie, continue Riri. — Et alors ? demande Marie — Oh, tenez-vous bien ! Ce n’est pas fini. La petite grelottait et s’agitait en disant des mots sans suite. Et quand il a fallu l’embarquer, rien n’y a fait, elle ne voulait pas monter. Ils ont décidé d’appeler le médecin. — C’était quand même pas trop tôt ! Moi, je l’aurais fait tout de suite ! intervient Germaine — Je sais bien… Mais dans ces moments-là, on n’a pas toute sa tête. Bref ! Le médecin a fini par arriver, pas bien en avance bien sûr… mais comme la petite s’était calmée entre temps, tout le monde attendait sans rien dire. Il a constaté qu’elle avait de la fièvre et lui a fait une piqûre pour la détendre. Il a quand même fallu que Sébastien suive dans la voiture du médecin pour la surveiller lors du retour sur la Mazaurie. Voilà qui expliquait donc la présence de l’ouvrier agricole, plus souvent dans les champs de la Genette qu’en vadrouille à la Mazaurie. — J’imagine que Raymonde et Jean ont dû faire une drôle de tête, ce matin ! S’étaient-ils aperçus de son absence, au moins ? questionne Marie en s’adressant à Germaine — Ça, je n’y étais pas, mais à ma connaissance non. Vous savez, dans cette famille, le matin ça court dans tous les sens. Jean file dans ses champs et Raymonde s’occupe de toute la basse-cour… Ce que je sais, c’est que le médecin voulait à tout prix les voir avant de décider, par mesure de précaution, d’hospitaliser d’Alicette. — Dans la voiture, il m’a dit qu’il vaudrait peut-être mieux l’éloigner de sa famille un certain temps, tant que l’on ne saurait pas la cause de son geste, précise Sébastien. — Ah ! c’est très bien, pour une fois que cet âne comprend enfin quelque chose sans être obligé de regarder dans ses livres, ironise Marie La vérité est que la Marie n’aime pas trop ce jeune médecin de Cussac, blanc bec tout frais sorti de son école ! Un jour qu’elle l’avait fait venir, son médecin habituel d’Oradour étant en vacances, il n’avait pas voulu lui noter ses médicaments sans lui avoir au préalable fait subir un interrogatoire en règle. Maladies depuis l’enfance, toux, migraines, vertiges, accidents, etc. Et quand il avait enfin conclu : « Madame Lagagne, finalement vous n’avez jamais eu de maladie grave », la foudre serait tombée au pied du lit de la Marie qu’elle n’aurait pas fait plus de dégâts ! Un jean-foutre qui ne sait pas reconnaître une malade… Voilà bien la médecine moderne ! Le comble avait été quand il avait enchaîné : « Bon, déshabillez-vous que je vous ausculte ! — Vous n’y pensez pas ! — Mais comment voulez-vous que je fasse, alors ? — Même mon mari ne m’a jamais vue nue ! » Le médecin avait dû se contenter de poser son stéthoscope sur une combinaison de laine rose. Levant les yeux au ciel, il ne se doutait pas qu’il ne s’agissait là que de timides prémices de sa vie de médecin de campagne ! — Par contre, je ne sais pas ce qui s’est passé avec les pompiers ? demande Riri, qui sait que le succès de sa tournée de l’après-midi et du lendemain dépendra de l’ampleur des faits qu’il distillera à tous ses usagers. — Les pompiers ont embarqué la petite pour l’hôpital de Saint-Junien, où elle devrait rester en observation pour quelques jours. Ce qui est plus grave, c’est que dès qu’elle est arrivée chez elle, elle n’a plus desserré les dents. Le médecin parle d’un choc émotionnel qui peut durer plus ou moins longtemps, raconte Germaine. — La pauvre Raymonde, comme si elle n’en avait pas assez avec le vieux Gégène. Tiens, au fait, comment il le prend, lui qui adore sa petite-fille ? s’inquiète soudain Marie. — Eh bien, Marie, c’est ça que je voulais vous dire : on ne l’a pas vu ! D’après Raymonde, il aurait fait un malaise, elle l’a couché dans sa chambre. Le médecin qui l’a examiné à l’occasion n’a rien trouvé, explique, perplexe, Germaine. — Ah oui… celui-là trouve que les vieux sont tous en bonne santé ! reprend Marie Lagagne, qui se promet cependant de tirer ça au clair. Le vieux doit en savoir plus que les autres, songe-t-elle, sans le dire à haute voix. Plus solide qu’il n’y paraît, Gégène n’est pas du genre à tourner de l’œil devant une noyée, fût-elle sa petite-fille ! Mais Marie a suffisamment de jugeote pour savoir qu’il y a un temps pour les ragots et les parlottes et un autre pour saisir les vérités de la vie. — Quelqu’un a pensé à prévenir les gendarmes ? demande Riri — Pourquoi voudriez-vous qu’on les fasse venir ? intervient Marie — Il faudra bien vérifier les dires de Jean-Paul ? Et puis aussi savoir ce qui s’est passé dans la tête de cette petite, insiste Riri. — Il n’y a pas mort d’homme que je sache ! Moi j’y crois à ce qu’il dit, ce garçon. Et si personne ne colporte de ragots, je ne vois pas pourquoi on rajouterait du malheur au malheur en embêtant ce pauvre garçon qui vient probablement de sauver la vie de cette petite ! Quant à Alicette, on saura bien assez tôt ce qui lui a pris ce matin. La Marie venait de livrer son verdict, chacun savait donc à quoi s’en tenir. Le facteur ne se le fit pas dire deux fois, il savait qu’il avait intérêt à ne pas colporter trop de bêtises s’il ne voulait pas que la Marie Lagagne lui dise son fait en propageant ses quatre vérités à lui. Elle en savait tant, la vieille… — Bon, eh bien salut la compagnie ! C’est que j’ai encore quatre villages à faire, fait Riri en se levant pesamment de sa chaise. — Dites plutôt que vous avez rendez-vous dans le haut du village, chez la Maria, avec le boucher et quelques autres dont je me doute… et que vous avez hâte de faire votre intéressant avec cette histoire, ricane la Marie. Riri, pas gêné pour un sou, part d’un grand éclat de rire et soulève sa casquette pour saluer la compagnie. Un moment plus tard, après quelques coups de pédale hésitants, on entend son « pétarou » démarrer et s’éloigner sur la route. — Bon, je ne vous chasse pas, mais il faut que je fasse manger le petit ! — Au fait, comment il va ? demande Germaine. — Chut ! Pas quand il est dans la maison, chuchote Marie. Germaine et Sébastien ont à peine quitté la pièce que Marie, se penchant dans l’escalier, crie : — Pierrot ! À table ! Se relevant sans faire de bruit, Pierrot fait mine de piétiner dans sa chambre, déboule dans l’escalier et s’installe à table. — Et les mains ? Ah oui, les mains ! Depuis un an, la grand-mère a fait installer une pompe dans le puits, il y a donc maintenant l’eau courante. Fini l’excuse de l’eau qu’il faut économiser à la « couade » pour éviter de répéter trop souvent la corvée des seaux. Comme quoi le progrès n’a pas que du bon… — Alors, tu ne manges pas ? Ce n’est pas bon ? Ça fait déjà un quart d’heure qu’ils sont attablés tous les deux, et Pierrot grignote du bout des lèvres, lui qui habituellement dévore. — Si, si… C’est bon, mais j’ai pas faim. La grand-mère n’en croit pas un mot : — Qu’est-ce qui se passe ? Tu as fait une bêtise à l’école ? Les autres t’embêtent ? Il faudra que Marie utilise toute sa maîtrise dans l’art de tirer les vers du nez pour qu’elle saisisse que le môme est perturbé par ce qui est arrivé à Alicette. — Il ne faut pas te faire de souci. À l’hôpital, ils vont bien la soigner, et après quelques jours, elle rentrera chez elle sans que rien n’y paraisse. Ça rassure Pierrot, pourtant une question demeure en suspens : — Mais pourquoi… elle a été dans l’eau ? Dans toutes les maisonnées on compte des suicidés. Loin d’être rare dans ces campagnes, le mal, très présent, ronge bien des familles. Marie plus que tout autre le sait : un frère, un neveu, un voisin… mais comment expliquer ça à un gamin de dix ans ? — Tu sais, on ne sait pas toujours ce qui traverse la tête des gens. Une trop grande peine, un trop grand ennui… va savoir ? — Mais Alicette, elle était belle ! — Ah, mon pauvre ! La beauté ne suffit pas à être heureux ! Il vaut mieux parfois faire partie de ceux dont on ne parle pas… — Mais, c’est qui ça ? — Ce sont ceux qui ne sont ni trop beaux, ni trop laids. — Comme moi ? — Ah non ! Toi tu es très mignon au contraire ! Pierrot n’en est pas convaincu du tout. Comment peut-on être beau si on se fait traiter de petit niais balourd par la maîtresse ? Et elle, elle s’y connaît question homme ! * * * Un rai de lumière filtre entre les planches disjointes des volets de la chambre. Dans un demi-sommeil, Pierrot entend les premiers sons du matin. Avant même de les identifier, une évidence s’impose à lui : c’est le premier jour des vacances ! Donc, pas besoin de se lever ! Malgré la tiédeur de cette matinée d’été, l’édredon complètement remonté ne laisse dépasser que son œil droit. Marie Lagagne a bien tenté de lui retirer cette couette en plumes dès les premiers jours de juin : « Pauvre ! tu vas avoir bien trop chaud, tu vas étouffer ! » Il n’a rien voulu savoir. Dans cette chambre, cette « montagne » a toujours été pour lui son château fort, son dernier rempart contre les démons de la nuit. Souvent ramassée en boule contre le mur, la masse duveteuse lui rappelle aussi la tiédeur du corps de sa mère quand, parfois, elle l’autorisait à venir la rejoindre la nuit dans son lit… Le premier coq à chanter, est celui de la Margot, suivi ensuite par les coqs du fond du village. Maudits coqs, toujours à le réveiller les dimanches ! Aussi, quand il se promène dans les ruelles du village et qu’il en croise un, se croit-il toujours autorisé à le caillasser. L’animal déploie alors ses ailes et part en caquetant, mais dès qu’il se sait hors de portée, il s’arrête, redresse le cou et, indigné, défie l’agresseur en allongeant une à une ses pattes et en chantant de plus belle.
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