Chapitre 2: Le banquet des ombres
La table de la salle à manger, d’ordinaire si vide, croulait sous des plats que nous n'avions pas les moyens de nous offrir. Ma mère avait passé l’après-midi en cuisine, mais l’atmosphère n’était pas à la fête. Elle était électrique, presque irrespirable.
Assise en bout de table, je me sentais minuscule. Mes un mètre cinquante semblaient se réduire encore davantage face à l'homme assis en face de moi. Thiago. Il occupait tout l'espace. Ses deux mètres de puissance étaient difficilement contenus par la chaise en bois qui craquait sous son poids. Ses larges épaules, sculptées sous la veste de son costume, projetaient une ombre immense sur la nappe blanche.
— Goûtez donc ce tajine, Monsieur Thiago, a gazouillé ma mère d'une voix que je ne lui connaissais pas. Nour a aidé à le préparer.
Thiago n'a pas quitté mon visage des yeux. Il a porté une fourchette à ses lèvres avec une élégance lente, presque féline. Les tatouages sur ses mains — des motifs de roses épineuses et de crânes stylisés — dansaient sous la lumière du lustre.
— Délicieux, a-t-il murmuré, sa voix grave résonnant dans ma poitrine. Tout ce qui sort de cette maison semble avoir un goût de rareté.
Je ne comprenais rien. Je regardais ma mère, puis ce colosse colombien à la beauté de statue antique, et je ne voyais aucun lien. Pourquoi un homme comme lui, qui semblait pouvoir posséder le monde entier, dînait-il dans notre petit appartement ? Pourquoi ma mère lui lançait-elle des regards si désespérés, comme s'il était son messie ?
— Maman, qu'est-ce qui se passe ? ai-je fini par demander, ma voix tremblante. Pourquoi Monsieur Thiago est-il ici ? On ne parle pas de la banque ?
Ma mère a arrêté sa fourchette à mi-chemin. Elle a forcé un sourire qui ressemblait à une grimace.
— Monsieur Thiago est un... un investisseur, Nour. Il s'intéresse au patrimoine.
— Au patrimoine ? ai-je répété, le regard perdu. Nous n'avons plus rien.
Thiago a posé ses couverts avec un cliquetis métallique qui m'a fait sursauter. Il s'est penché en avant, ses yeux noirs plongeant dans le bleu électrique des miens. À cette distance, je voyais la perfection de sa peau mate et les détails de son cou tatoué. Il était si beau qu'il en devenait terrifiant.
— Ta mère fait erreur, Nour, a-t-il dit avec ce léger accent qui me donnait le vertige. Je ne m'intéresse pas aux murs. Je m'intéresse à ce qu'ils abritent. Aux joyaux cachés.
Il a tendu sa main immense sur la table. Ses doigts ont frôlé les miens. Sa peau était brûlante. J'ai voulu retirer ma main, mais j'étais comme hypnotisée, paralysée par sa stature et son parfum de cuir et de santal.
— Tu as des yeux magnifiques, a-t-il continué, ignorant totalement ma mère. Un bleu que je n'ai vu que dans les eaux les plus profondes des Caraïbes. Et tes boucles... elles demandent à être domptées.
Le dîner a continué dans un silence de plomb. Je n'ai pas pu avaler une seule bouchée. Je sentais mon cœur cogner contre mes seins pointus, mon souffle devenir court. Je me sentais comme une brebis à la table du loup, sans comprendre que le repas, c'était moi.
Une fois le café servi, l'ambiance a changé instantanément. Thiago a repoussé sa tasse et a sorti un dossier noir de sa sacoche.
— Le moment est venu, Madame, a-t-il dit, redevenant subitement froid et professionnel.
Ma mère a débarrassé la table d'un geste nerveux, laissant place aux documents. Je regardais les chiffres. Cinq cent mille euros. Le montant exact de notre dette. Puis, j'ai vu d'autres clauses. Des mots comme "propriété exclusive", "cession de droits", "durée indéterminée".
— Je ne comprends pas, ai-je balbutié en pointant le contrat. C'est quoi, ça ?
Ma mère a saisi le stylo en or que Thiago lui tendait. Elle ne m'a pas regardée.
— C'est notre liberté, Nour. Ta liberté aussi. Monsieur Thiago va s'occuper de toi. Tu vas partir avec lui.
— Partir ? Mais pour aller où ? Et pourquoi signer des papiers pour ça ?
Thiago s'est levé. Il a contourné la table et s'est arrêté derrière moi. Sa présence était écrasante. Il a posé ses mains massives sur mes épaules, m'enveloppant totalement. Ses doigts tatoués se sont refermés sur ma peau, juste au bord de ma robe sexy.
— Tu as dix-huit ans, Nour. Tu es majeure. Ta mère a décidé de régler ses dettes en me confiant ce qu'elle a de plus précieux. Toi.
J'ai senti le froid m'envahir alors que ma mère griffonnait son nom au bas du document. Elle venait de vendre mon existence pour une somme d'argent. Le choc m'a clouée sur place. Je n'étais plus une fille, j'étais une monnaie d'échange.
Thiago s'est penché à mon oreille, ses lèvres frôlant presque mon lobe.
— Ne pleure pas, saphir. Dans ma villa, tu auras tout ce que tu désires. Sauf ton indépendance.
Il m'a forcée à me lever. Face à lui, je n'atteignais même pas son torse. Il a glissé un bras puissant sous mes fesses et l'autre derrière mon dos, me soulevant comme si j'étais une plume. Mes pieds ont quitté le sol, me laissant suspendue entre le ciel et l'enfer.
— Adieu, Maman ! ai-je hurlé alors qu'il m'emportait vers la sortie.
Mais ma mère ne levait pas les yeux de son téléphone, consultant déjà son compte en banque. Thiago a poussé la porte de l'appartement, m'entraînant dans l'ascenseur. Ses bras étaient une cage de chair et de muscles dont je savais, au fond de moi, que je ne sortirais jamais.
(Point de vue de Thiago)
Le poids de Nour dans mes bras était presque dérisoire. Un mètre cinquante de courbes délicates, de boucles parfumées à la fleur d’oranger et de terreur pure. En sortant de cet appartement miteux, j'avais l'impression d'avoir arraché une fleur rare d'un terrain vague.
Je l’ai déposée sur le siège en cuir de ma Bentley noire, garée en double file. Elle s'est recroquevillée contre la portière, ses yeux bleus écarquillés, fixés sur moi comme si j'étais le monstre des contes de son enfance. Elle n'avait pas tort.
Je me suis glissé derrière le volant. L'habitacle, saturé de l'odeur du cuir neuf et de mon parfum, est devenu une prison pressurisée. J'ai démarré le moteur dans un ronronnement puissant et j'ai jeté un regard sur le côté.
— Arrête de trembler, Nour. Tu vas abîmer ce cuir.
Ma voix était calme, mais l'autorité qui s'en dégageait a suffi à la figer. Elle a ramené ses genoux contre sa poitrine, sa robe sexy remontant dangereusement sur ses cuisses, dévoilant la peau mate et lisse de ses jambes.
— Pourquoi ? a-t-elle fini par lâcher, la voix brisée par les sanglots. Pourquoi moi ? Il y a des milliers de femmes... Pourquoi payer autant pour moi ?
J'ai laissé un silence s'installer, savourant la question alors que nous glissions dans les rues sombres de la ville. J'ai tourné le volant, mes mains tatouées jouant avec la lumière des réverbères.
— Parce que je n'aime pas ce qui appartient à tout le monde, ai-je répondu sans la quitter de l'œil. Ta mère m'a vendu l'idée d'une pureté que l'on ne trouve plus. Tes yeux bleus sur ta peau métissée... C’est une anomalie esthétique. Et j’adore les anomalies.
Elle a détourné le regard vers la vitre, les larmes roulant sur ses joues.
— Je ne suis pas un objet, Thiago.
— À partir de l'instant où le virement a été validé, si, tu l'es devenu. Mon objet. Ma propriété.
J'ai accéléré, quittant le centre-ville pour les hauteurs, là où se trouvaient les domaines protégés. Je sentais son regard revenir sur moi, parcourant mes tatouages, ma mâchoire, mon torse. Elle était horrifiée, mais je savais lire les corps : elle était aussi fascinée. Mon physique de géant la dominait, l'écrasait, et une partie d'elle — celle qu'elle refusait encore de s'avouer — était captivée par ce danger.
— Voici les règles, Nour, ai-je continué d'un ton sec. Tu vivras dans ma villa. Tu porteras ce que je choisirai pour toi. Tu mangeras quand je te le dirai. Et surtout, tu ne sortiras jamais sans mon autorisation.
— Et si je refuse ?
J'ai freiné brusquement devant les immenses grilles en fer forgé de mon domaine. Les phares ont illuminé les caméras de sécurité et les gardes armés. Je me suis tourné vers elle, envahissant son espace vital. Ma main a saisi son menton, l'obligeant à me regarder. Ma main était presque aussi large que son visage.
— Si tu refuses, je renvoie ta mère à la rue en dix minutes. Je reprends chaque centime, j'ajoute les intérêts du Diable, et elle finira sa vie dans un caniveau. C'est ce que tu veux ?
Son regard bleu a flanché. Elle a fermé les yeux, une nouvelle larme s'écrasant sur mes doigts.
— Bien, ai-je murmuré, mon pouce glissant sur sa lèvre inférieure. Je préfère la docilité. C'est plus... décoratif.
Les grilles se sont ouvertes. Nous avons remonté l'allée bordée de palmiers jusqu'à la villa. Le marbre blanc brillait sous la lune. Nour semblait minuscule dans le siège passager, une petite poupée perdue dans un monde de géants et de violence.
Je suis descendu et j'ai ouvert sa portière. Avant qu'elle ne puisse faire un pas, je l'ai à nouveau soulevée dans mes bras. Elle a passé ses bras autour de mon cou par réflexe, ses boucles frottant contre mes tatouages.
— Bienvenue chez toi, Nour. Ton ancienne vie est morte ce soir.
J'ai gravi les marches de marbre. Elle pesait si peu, et pourtant, elle occupait déjà toute la place dans mes pensées. J'allais la briser, la façonner, et faire de ce saphir le centre de mon enfer.