Elle conduit sans vraiment voir la route.
Les feux défilent, les rues se succèdent, et Ella les traverse comme une automate. Ses mains tiennent le volant, ses pieds appuient sur les pédales, mais sa tête est ailleurs. Dans le passé. Dans toutes ces nuits où elle a fait le même trajet.
Elle repense à la première fois. C'était six mois après le début de leur histoire. Luisi l'avait appelée à minuit, la voix pâteuse : « Je suis chez Marco, j'ai trop bu, tu peux venir ? » Elle était venue, inquiète, presque flattée qu'il pense à elle. Il l'avait embrassée dans la voiture en disant : « T'es la meilleure. »
La deuxième fois, elle avait trouvé ça mignon. La troisième, normal. La dixième, elle avait commencé à trouver ça fatigant, mais elle s'était tue. Parce que c'était lui. Parce que l'amour, c'est aussi accepter les défauts de l'autre, non ?
Les affaires.
C'est toujours l'excuse. Il sort pour les affaires, il boit pour les affaires, il rentre tard pour les affaires. Les affaires justifient tout. Ella a appris à ne pas poser de questions. À avaler les doutes comme des cachets amers. À faire confiance parce que c'est plus simple que de douter.
À un feu rouge, elle regarde son reflet dans le rétroviseur. Ses yeux sont rouges, ses traits tirés. Elle passe une main dans ses cheveux en désordre, renonce.
Combien de fois ?
Elle ne compte plus.
Le Velvet est dans le quartier chic, près des bureaux de la Défense. Une boîte privée, réservée aux gens qui comptent, à ceux qui ont de l'argent et du pouvoir. Ella n'y est jamais entrée. Luisi y vient souvent. Pour les affaires.
Elle se gare en double file, tant pis. De toute façon, elle ne restera pas longtemps. Elle attrape Luisi et elle repart. Comme d'habitude.
La façade est discrète, presque anonyme. Juste une porte noire avec un petit panneau doré : Velvet – Club Privé. Un videur en costume l'obscurcit, massif, le regard indifférent.
– Je viens chercher Luisi, dit Ella. Il est à l'intérieur.
Le videur la détaille une seconde – le vieux t-shirt, les yeux cernés, les cheveux en bataille – et doit la juger inoffensive. Il s'efface.
– Salon VIP au fond.
Elle pousse la porte.
L'intérieur est un choc. La musique pulse, lourde, des basses qui vibrent dans la poitrine. Des lumières tamisées, rouges et dorées, dessinent des ombres sur les murs capitonnés. Des gens beaux, habillés cher, rient autour de tables basses où s'alignent des bouteilles de champagne. L'air sent le parfum, l'alcool, l'argent.
Ella traverse la salle sans regarder personne. Elle cherche Luisi, rien que Luisi. Elle veut en finir vite, rentrer, se recoucher, oublier que cette nuit a existé.
La foule est dense. Elle se faufile, bouscule une femme qui lui lance un regard assassin. Elle s'excuse à peine. Elle continue.
Au fond, un couloir. Des portes. Salon VIP.
Elle longe le couloir, regarde les numéros. 1, 2, 3. La porte du 4 est entrouverte. De la lumière filtre, des rires, des verres qui tintent.
Et une voix.
Celle de Luisi.
Elle la reconnaîtrait entre mille. Ce timbre légèrement grave, cette façon de traîner sur les fins de phrases, cette arrogance qu'il a quand il est entre amis. Ella s'arrête. Elle ne sait pas pourquoi. Quelque chose la retient, un instinct, un signal d'alarme dans son ventre.
Elle écoute.
– ... trois ans, tu te rends compte ? Trois ans avec ce visage.
Rires. Voix d'hommes, complices.
– Et elle n'a jamais rien soupçonné ? demande quelqu'un.
– Elle ? Non. Elle m'aime trop. Luisi rit. C'est pratique, une femme qui t'aime trop. Elle voit rien, elle accepte tout, elle est toujours là quand il faut.
Le sang d'Ella se fige. Elle pose une main contre le mur pour se soutenir.
– Alors comme ça, c'était un visage de remplacement ? Une autre voix, plus jeune.
– Totalement. Tu te souviens de Sherry ? Mon premier amour, au lycée ? C'est son portrait craché. Même nez, mêmes yeux. Quand j'ai vu Ella, j'ai cru que c'était elle revenue.
Non.
– Sherry est partie aux États-Unis y a dix ans, je l'ai jamais oubliée. Alors quand elle est revenue le mois dernier... Eh bien, disons que le remplacement a terminé sa mission.
Rires. Acclamations. Bruit de verres qui s'entrechoquent.
Ella ne respire plus. Elle est debout, main contre le mur, et elle ne respire plus. Les mots tournent dans sa tête, se répètent, s'entrechoquent. Visage de remplacement. Portrait craché. Le remplacement a terminé sa mission.
Elle devrait partir. Devrait faire demi-tour, retourner à sa voiture, rentrer chez elle, faire comme si elle n'avait rien entendu. C'est ce que ferait une femme intelligente. Une femme qui se respecte.
Elle ne part pas.
Doucement, sans faire de bruit, elle se penche vers l'entrebâillement de la porte. Juste assez pour voir.
La pièce est grande, luxueuse. Canapés de cuir blanc, éclairage tamisé, bouteilles sur la table basse. Luisi est au centre, affalé dans un fauteuil, un verre à la main. Il a le sourire satisfait de celui qui a gagné quelque chose.
Et à côté de lui, une femme.
Blonde, mince, belle. Trop belle. Elle est assise sur l'accoudoir de son fauteuil, une main posée sur son épaule. Il lui caresse la taille distraitement, comme on touche quelque chose qui nous appartient.
Sherry.
Ella la reconnaît sans l'avoir jamais vue. C'est la fille de la photo reçue cette nuit. C'est celle pour qui Luisi l'a trompée. C'est l'original dont elle n'est que la copie.
– Sherry revient, elle dégage.
La phrase tombe, claire, définitive. Luisi la prononce en regardant Sherry, avec un sourire. Comme s'il parlait de jeter un vieux meuble. Comme si trois ans ne pesaient rien.
Les amis autour approuvent. L'un d'eux lève son verre : « À Sherry ! À la vraie ! »
Sherry rit, pose un b****r sur la joue de Luisi. Il l'attire contre lui.
Ella regarde.
Elle regarde la scène comme on regarde un accident. Incapable de détourner les yeux. Les détails s'impriment dans sa mémoire : la chemise bleue de Luisi, celle qu'elle lui a offerte à Noël. Les boucles d'oreilles de Sherry, qui brillent sous la lumière. La bouteille de champagne sur la table, une cuvée spéciale qu'ils avaient goûtée ensemble en week-end.
La chemise qu'elle a offerte.
Le champagne qu'ils ont partagé.
Tout ça, maintenant, sert à célébrer sa propre trahison.
Elle veut bouger. Elle ne peut pas. Ses pieds sont cloués au sol. Ses jambes tremblent. Ses mains sont glacées.
– Vous pleurez ?
Une voix derrière elle. Une femme, sans doute une cliente, qui sortait des toilettes et s'est arrêtée en la voyant.
Ella porte la main à sa joue. Ses doigts rencontrent de l'humidité. Elle pleure. Elle pleure sans s'en rendre compte, sans bruit, sans sanglots. Juste des larmes qui coulent, inexorables.
Elle se retourne vers l'inconnue. Une femme d'une quarantaine d'années, élégante, le regard inquiet. Elle tient un sac à main Chanel et semble sincèrement préoccupée.
– Vous pleurez, répète la femme. Est-ce que ça va ?
Ella ouvre la bouche. Rien ne sort. Elle voudrait dire quelque chose, n'importe quoi. Expliquer que non, ça ne va pas, que sa vie vient de s'effondrer en trois phrases, que l'homme qu'elle aime la traite comme une poupée de remplacement, que trois ans viennent de devenir trois ans de mensonges.
Elle ne dit rien.
La femme fait un pas vers elle. « Je peux vous aider ? Appeler quelqu'un ? »
Ella secoue la tête. Un geste mécanique, incontrôlé.
Puis elle tourne les talons.
Elle marche. D'abord lentement, puis plus vite. Le couloir défile, la salle principale, la musique qui pulse, les gens qui dansent, rient, vivent. Elle les traverse comme un fantôme. Personne ne la regarde. Personne ne voit ses larmes.
La porte noire. Le videur. La rue.
L'air frais du matin lui gifle le visage. Elle inspire profondément, une fois, deux fois. Elle titube jusqu'à sa voiture, s'appuie contre la portière.
Dans sa tête, les mots tournent en boucle.
Visage de remplacement. Trois ans avec ce visage. Sherry revient, elle dégage.
Elle dégage.
Elle, Ella, dégage.
Comme une chose dont on se débarrasse.
Elle ouvre la portière, s'assoit au volant. Ses mains tremblent trop pour démarrer. Elle les pose sur ses cuisses, les serre fort pour les arrêter. Ça ne marche pas.
Alors elle reste là, dans sa voiture garée en double file devant le Velvet, à regarder sans la voir la porte noire par laquelle elle n'ira pas chercher Luisi.
Pas cette fois.
Plus jamais.
Dans sa poitrine, la fissure s'est transformée en gouffre.
Et elle tombe