Je me réveillai avant l’aube, comme d’habitude.
Mais ce matin-là… quelque chose avait changé.
Je me sentais plus légère. Plus sereine.
Comme si le poids qui écrasait ma poitrine depuis des jours s’était un peu allégé.
Je fis mes ablutions, puis je priai lentement. Mon front posé contre le sol, je laissai mes pensées s’éparpiller… puis se déposer doucement.
Ma mère me manquait.
Mon père aussi.
Je n’avais plus aucune nouvelle d’eux.
Un pincement me serra le cœur.
J’avais tout laissé derrière moi. Même mon téléphone… abandonné quelque part, loin d’ici, pour qu’on ne puisse pas me retrouver.
Plus de traces.
Plus de liens.
Juste moi.
Et mon enfant.
Je terminai ma prière par une invocation, la voix tremblante.
— Ô Allah… protège-les, où qu’ils soient. Et protège-moi…
Je restai quelques secondes immobile.
Puis je me relevai.
Aujourd’hui…
C’est lundi.
Et cela signifiait une chose.
Imane et Rahil ne seraient pas là.
Je pris une inspiration.
Un léger soulagement traversa mon cœur.
Je sortis de ma chambre pour préparer le petit déjeuner. Je savais que les filles allaient partir tôt, et que Myriam aussi avait ses occupations.
Vers huit heures, la maison serait presque vide.
Presque.
Il resterait le fils aîné.
Mais honnêtement…
Je ne savais pas quoi penser de lui.
Et je n’avais pas vraiment envie d’y penser.
Je terminai les préparatifs, puis retournai quelques minutes dans ma chambre.
À neuf heures, je redescendis.
La maison était calme.
Trop calme… mais cette fois, ce silence ne me faisait pas peur.
Je me mis directement au travail.
Nettoyer.
Ranger.
Organiser.
Mais aujourd’hui…
Sans pression.
Sans regard derrière moi.
Sans remarques blessantes.
Je respirais mieux.
Vraiment mieux.
Soudain, une envie me prit.
Une envie douce.
Inattendue.
Je m’arrêtai au milieu du salon.
Un sourire étira légèrement mes lèvres.
— Des crêpes…
Peut-être était-ce la grossesse.
Je ris doucement.
Je suivis cette envie.
Dans la cuisine, je commençai à préparer la pâte. Mes gestes étaient lents, mais apaisés. Pour la première fois depuis longtemps, je faisais quelque chose… pour moi.
L’odeur sucrée se répandit dans toute la pièce.
Chaleureuse.
Réconfortante.
Je déposai les crêpes dans une assiette, puis je m’assis sur une chaise.
Je pris une première bouchée.
Douce.
Simple.
Mais elle me fit du bien.
— Tu as l’air moins crispée que d’habitude.
Je sursautai légèrement.
Je me retournai vivement.
Il était là.
Appuyé contre l’encadrement de la porte.
Le fils aîné.
Samir.
Ses traits étaient fermés. Son regard… froid, mais attentif.
— Bonjour… murmurai-je, hésitante.
Il ne répondit pas immédiatement.
Il s’avança lentement, puis s’assit en face de moi.
Ses yeux ne me quittaient pas.
Comme s’il cherchait à me lire.
À me comprendre.
— Tu t’appelles Aïcha, n’est-ce pas ? dit-il simplement.
Sans répondre à mon salut.
Je sentis une légère irritation monter en moi.
— Oui.
Un court silence.
— Tu viens d’où ?
Sa question me crispa.
Je relevai légèrement la tête.
Un sourire froid traversa mes lèvres.
— Écoutez… jeune maître.
Il haussa légèrement un sourcil.
— La politesse veut que lorsqu’on vous salue, vous répondiez. Et qu’on ne pose pas de questions indiscrètes à une femme.
Ma voix était calme.
Mais ferme.
— Même si je ne suis “qu’une bonne”.
Un silence.
Il me fixa.
Surpris.
Vraiment surpris.
Comme s’il ne s’attendait pas à ça.
Puis…
Un rire s’échappa de ses lèvres.
Un rire sincère.
Chaud.
Inattendu.
Mon cœur rata un battement.
Ses yeux… changèrent légèrement.
Moins froids.
Plus vivants.
— Intéressant…
Il me regarda différemment.
— Je ne savais pas que ma mère avait ramené quelqu’un comme toi ici.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Trop vite.
Un malaise s’installa.
Quelque chose que je ne devais pas ressentir.
Pas maintenant.
Pas dans ma situation.
Arrête, Aïcha.
Je détournai immédiatement le regard.
Je pris mon assiette.
— Excusez-moi.
Et sans attendre, je me levai.
Je quittai la cuisine rapidement.
Presque en fuite.
—
Une fois dans ma chambre, je refermai la porte derrière moi.
Mon dos s’y appuya.
Je respirai fort.
— Qu’est-ce qui m’arrive… ?
Je posai une main sur ma poitrine.
Mon cœur battait encore vite.
Trop vite.
— Non… non Aïcha.
Je secouai légèrement la tête.
— Tu te fais des idées.
Je fermai les yeux.
— N’oublie pas.
Ma voix devint plus basse.
Plus dure.
— Tu es enceinte.
Une pause.
— Tu viens de divorcer.
Une autre.
— Tu n’as pas encore fini ta iddah.
Le silence remplit la pièce.
Je posai doucement ma main sur mon ventre.
— Tu n’as pas le droit de te perdre encore.
Une larme coula.
Mais cette fois…
Ce n’était pas de tristesse.
C’était…
De lucidité.
— Pas maintenant.
Je pris une grande inspiration.
— Pas comme ça.
Je m’assis lentement sur le lit.
— Concentre-toi sur l’essentiel.
Ma voix était plus calme.
Plus posée.
— Toi.
Ton enfant.
Ta foi.
Je levai les yeux.
— Et rien d’autre.