— C'est moche, ça, me dit-il en faisant une moue sincère.
A ce moment-là, je suis presque sûr qu’il me trouvait sympathique mais les choses n’ont pas duré, mon nez peut en témoigner.
Il mit le contact, donna un coup d’accélérateur pour réveiller les chevaux puis partit à fond en marche arrière en ne se guidant qu’avec les rétros. Je faisais semblant de ne pas être impressionné.
— Vous avez déjà essayé les autres positions du levier de vitesse ? Je crois qu'il y en a qui permettent d’aller dans l’autre sens.
— Pourquoi ? ricana-t-il. Vous avez peur ?
— Pas vraiment mais, même dans le train, je préfère voyager dans le sens de la marche.
— Je pourrais tourner le siège, suggéra-t-il.
On s’éloignait du sujet. On s’éloignait d’Isa aussi mais on s’éloignait d’autant plus du sujet que je ne l’avais pas abordé.
— C’est Dampierre qui m’envoie.
Ce qui était indirectement vrai.
— Dampierre ? s’étonna l’homme. Sylvain Dampierre est mort…
— Madame Dampierre, j’aurais dû préciser…
— Effectivement, la nuance est grande mais je ne vois pas ce que j’ai à faire dans cette histoire ni pourquoi cette madame Dampierre ne me contacte pas directement.
Mon chauffeur bloqua ses pneus de façon à faire faire un demi-tour à la voiture. Nous étions juste devant la sortie de la casse. La brutalité de la manœuvre semblait lui avoir remis les idées en place.
Il ne prononça pas un autre mot de tout le trajet. Je me fis déposer devant un hôtel qui n’était pas le mien. Au moment où je le saluais, j’eus l’impression qu'il allait me dire quelque chose.
— Je compte rester quelques jours encore. Peut-être aura-t-on l’occasion de se revoir, fis-je avant de refermer la portière.
— Sait-on jamais… dit-il en faisant une moue perplexe.
C'était mon premier contact avec le beau Paulo. D’emblée, je savais que ça n’allait pas être simple. L’homme avait l’air méfiant et rusé. Il devait être du genre à agir à l’instinct, c'est à dire de façon imprévisible.
Le soir même, « on » me ramena ma voiture. Isa frappa à la porte de ma chambre, les clés à hauteur du visage.
— Je peux entrer ?
Je m’effaçai pour la laisser passer et repoussai la porte derrière elle. Le couloir qui menait jusqu’au lit ne devait pas faire plus d’un mètre cinquante mais nous ne prîmes pas le temps de le parcourir. Je la plaquai contre le mur. Je sentis ses mains se poser sur mes fesses et se refermer comme les serres d’un oiseau de proie. Elle me collait contre elle en poussant des plaintes impatientes. Nous ne nous défîmes que du strict minimum, c'est à dire de rien. Braguette ouverte, je la baisais, jupe relevée, m’insinuant sur le côté du string. Étreinte brève, o*****e fulgurant, presque douloureux. Elle me repoussa aussitôt et rajusta son string sur son sexe souillé. Je ne pris pas non plus la peine de m’essuyer avant de refermer mon pantalon. Elle se tourna pour se regarder dans le miroir et arranger sa coiffure.
— Je ne peux pas rester, déclara-t-elle d’une voix insouciante.
Et elle sortit avec, pour seul « au revoir », un rapide clin d’œil. Elle me lança les clés qu'elle n’avait pas lâchées. Je les chopais au vol. Lorsque je regardais de nouveau vers la porte, elle était déjà fermée. Isa n’existait plus que dans mon souvenir et dans l’inconfort d’un sexe gras et collant au fond de mon slip.
J’avais enfin fait la connaissance du type que j’étais venu tuer. Je lui avais parlé ; sans doute trop, d’ailleurs. J’avais baisé sa femme ; façon de dire que lui et moi étions presque intime. Et je n’éprouvais absolument aucun scrupule quant à ce que j’allais faire. Tuer un homme envers qui je n’avais aucun grief. La raison principale, voire la seule, qui me poussait à agir c'est que, dans ce coup-là, c'était lui ou moi. Par ailleurs, si ce n’était pas moi qui me chargeais du boulot, quelqu'un d’autre prendrait ma place ; sûrement un type plus efficace qui n’aurait pas attendu quatre jours avant de se décider. Qui n’aurait pas cherché à draguer la sulfureuse Isa. Qui, surtout, n’aurait pas été lui parler de Dampierre.
Dampierre est mort depuis plus de dix jours. Personne ne sait qui l’a tué, sauf sa femme et moi. C’est elle qui a tiré. Moi, j’étais juste témoin. Il est tombé d’un bloc, une balle dans la tête, ça ne pardonne pas. Ça ne ressemble pas aux feuilletons américains où on voit la victime faire quatre pas en arrière, tituber avant de se décider à tomber. J’avais jamais vu un type se faire tuer « en vrai ». Une balle dans le crâne, hormis l’impact qui fait basculer la tête, ça coupe instantanément les communications nerveuses et le type tombe comme un pantin auquel on vient de couper les fils ; sans plus de réaction qu’un morceau de viande. Saignante, la viande.
Ça s’était passé dans le bureau de sa maison, vers trois heures du matin. En fait, c'était un mauvais hasard. Je suis joueur, je suis même un flambeur, poker, roulette, vingt et un, la boule… ah bon sang la boule ! Un truc qui met des heures avant de s’arrêter ! Dans le même coup, on croit vingt fois qu'on va gagner et vingt fois qu’on va perdre. On dirait qu'elle est vivante, elle semble s’immobiliser dans une alvéole puis, semblant défier les lois de la gravitation, elle en ressort. On se remet à espérer qu'elle va avoir assez de force pour se traîner jusqu’au numéro sur lequel on a misé et puis… et puis on paume, comme d’habitude. Alors on ressort un billet… Jusqu’au moment où l’on demande un crédit à la maison… qui vous l’accorde puisque vous allez continuer à perdre et qu’à eux, ça ne coûte rien d’autre qu’un manque à gagner. Mais vous, vous voyez partir vos projets, votre petite amie, votre BMW (ouais, c'est vrai j’en avais une, mais je ne l’ai pas cassée, je l’ai échangée contre un brelan de 7). Un jour, le patron du cercle de jeux vous appelle.
— Votre ardoise s’est alourdie…
On est face à lui comme un gamin face à son directeur d’école commentant un mauvais carnet scolaire ; on s’écrase.
— Vous comptez me rembourser comment ?
On dit un truc du genre « je travaillerai mieux au prochain trimestre » mais là, c’est plutôt :
— Je vais me refaire… une période de guigne comme ça, ça peut pas durer.
Le type écrase son cigare en se marrant et se penche vers vous en s’accoudant à son bureau. Il vous fixe en rigolant puis se met à vous tutoyer.
— Si tu te refais, ça veut dire que ce sera MON fric que tu gagneras… Explique-moi quel intérêt j’ai à te donner de l’argent pour que tu me rembourses ?
— Mais… c'est ça le jeu, non ?
Là, il éclate de rire et se jette en arrière sur son fauteuil.
— T’as pas tout compris… toi t’es là pour jouer, moi pas ! T’es là pour perdre et moi pour te faire les poches.
On a beau savoir que tout cela est vrai, ça fait toujours mal aux tripes quand c’est le type qui vous plume qui vous l’explique.
— T’as trois jours ! Casse-toi, avait-il fini par aboyer d’une voix agacée.
Je savais que c'était pas la peine que je discute, que je demande une semaine ou quinze jours, j’aurais pas plus de fric à ce moment-là. J’avais quitté le bureau situé au premier étage, j’étais descendu et, quand j’avais voulu regagner la salle de jeu, je m’étais trouvé face à une espèce de sumo en smoking qui m’expliqua que j’avais droit à un dernier verre au bar si je voulais mais qu’ensuite, il fallait que je me barre.
— Le verre du condamné ? je lui avais demandé avec dérision.
Rire de mon humour ne devait pas faire partie de ses attributions et le type ne déborda pas des limites de son contrat de travail.
Au bout du bar, il y avait un type posté là comme un vautour, guettant les pigeons de mon genre. « Boulot bien payé, vite fait si t’es pas regardant question morale et si t’es vierge. »
— Chui gémeaux, avais-je répondu d’une voix lasse en attendant que la dernière goutte de bourbon se décide à glisser le long de la paroi.
Il a fait semblant de rire mais m’a expliqué :
— Vierge… sans casier, quoi…
— Alors, oui, de ce côté-là, je suis ascendant vierge.
Le type s’est approché et m’a expliqué l’affaire. C'était simple et sans risque, à ce qu’il disait. Il m’a décrit la villa de Dampierre. Il suffisait que je lui ramène certains papiers gênants pour des amis à lui. J’avais jamais joué à ça, moi, et le côté défi ma plaisait bien ; par ailleurs, j’avais pas le choix.
Je me suis donc retrouvé dans le bureau de Dampierre le lendemain soir. Tout le monde dormait dans la maison, j’avais allumé la petite lampe de bureau et je fouillais les tiroirs quand du bruit m’avait alerté. J’eus tout juste le temps de me dissimuler derrière un rideau. La porte s’ouvrit et un type entra, suivi d’une femme, visiblement en pleine scène de ménage. Je voyais la scène au travers du rideau. La femme a levé la main et il y a eu la détonation. La tête du type a explosé. J’ai dû sursauter parce que la femme a fait un quart de tour à gauche et a braqué l’arme vers moi.
— Qui est là ?
— Baissez votre arme, j’ai dit. Tirez pas… je n’ai rien vu.
— Sortez de là !
Avec précaution, j’ai écarté le rideau. La femme tenait son arme à deux mains braquée vers moi. Elle était en robe de soirée et lui en costume. Il gisait au milieu d’une marre de sang.
Elle me parlait avec les dents serrées, les doigts crispés sur la détente, les yeux mi-clos.
— Ça me serait facile de vous abattre et de dire que c'est vous qui avez fait ça… mon mari abattu par un rôdeur et moi je parviens à vous tuer en légitime défense.
Ça fait cet effet-là quand la boule est dans le trou voisin de celui que vous avez choisi. Vous vous dites que c'est pas possible, quelque chose va bouger, elle va se décoincer…
Ça s’est décoincé, si on veut, puisqu’elle n’a pas tiré mais je ne suis pas sûr que le grain de sable n’ait pas été se mettre un peu plus loin dans les rouages. C'est ce soir-là que j’ai entendu parler du beau Paulo pour la première fois.
— Vous faites quoi, dans la vie ? m’a-t-elle demandé.
— Joueur… mais plutôt du côté perdant, ces derniers temps.
— Lui, c'était un gagneur, avant. Alors vous voyez, gardez l’espoir, la roue tourne parfois. Ce soir, peut-être…
— Pour l’instant, ça n’en prend pas le chemin…
— Ne soyez pas défaitiste, comme ça… asseyez vous sur le sol, en tailleur, hors de portée de tout et écoutez-moi.
Je lui obéis. Ainsi installé, elle avait le temps de réagir s’il me prenait l’envie de tenter quoi que ce soit. Elle se plaça de l’autre côté du bureau.
— Tout d’abord, qui vous envoie ?
Je commençai par essayer de mentir mais je ne la convainquis pas et moins elle me croyait, plus elle devenait nerveuse. J’avais vraiment peur qu’elle n’appuie sur la détente. Je lui ai raconté l’histoire, la vraie, dette de jeu, dette d’honneur, comme on dit.
— Vous avez une drôle de conception de l’honneur…
— Pas les moyens d’avoir de la morale.
— Vous êtes un témoin embarrassant. D’un autre côté, au moment présent, c'est moi qui vous tiens et qui peux retourner la situation.
— Ça ! J’ai déjà perdu contre des gens qui avaient un jeu moins bon que le vôtre.
Dans le meilleur des cas, elle me livrait aux flics. Toutes les apparences seront contre moi. Sinon, elle m’abattait comme elle l’avait dit, en « légitime défense ».
— J’ai un marché à vous proposer, finit-elle par dire au bout d’une longue réflexion.
— Je vous laisse partir à condition que vous fassiez un petit travail pour moi…
Un petit travail, qu’elle appelait ça ! Aller tuer un type, comme ça, de sang-froid.
— Qu’est-ce qui vous dit que je ne vais pas accepter et puis me défiler dès que je serai dehors ?
— Parce que, si vous faites ça, le directeur du cercle de jeux vous retrouvera et éliminera celui que je désignerai à la police comme le meurtrier de mon cher époux.
— Si vous me laissez partir, c'est que vous êtes complice. C'est ce que dira la police. Et puis il n’y aura aucune preuve tangible de mon passage ici.
— Pour ce qui est des preuves et des indices, nous allons les créer. Vous allez laisser vos empreintes un peu partout sur le bureau et peut-être que, maladroit comme je vous suppose, vous allez vous blesser avec le coupe-papier dont vous vous êtes servi pour forcer le tiroir. Du sang et des empreintes, c'est suffisant pour vous confondre et, comme vous m’avez dit que vous n’aviez pas de casier, on ne vous trouvera pas tant que quelqu'un ne branchera pas la police sur vous.
— Comment pourrait-elle arriver jusqu’à moi ?
— Il suffirait que votre nom apparaisse sur le calepin de mon défunt mari et qu’un rendez-vous soit justement prévu ce soir.
— Si vous rajoutez ce prétendu rendez-vous, on verra qu'il ne s’agit pas de son écriture…
Elle me regarda avec un air satisfait :
— Mais à quelle époque vivez-vous ? Sylvain avait un agenda électronique… il y inscrivait ses rendez-vous et les adresses de ses maîtresses. Je ferai semblant de l’avoir perdu et je le retrouverai dans quinze jours si Paul Lefebvre est encore vivant.