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2737 Mots
2. L’atmosphère dans les locaux de John Angers était des plus agréables. Nathanaelle, qui n’avait plus les moyens de chauffer le manoir, savoura la tiède atmosphère des lieux tandis qu’elle traversait le grand hall en direction de l’ascenseur qui l’emmènerait au dernier étage. Tout était luxueux, surtout dans la cabine. Comme elle aurait voulu vivre de nouveau dans l’opulence ! Hôtels superbes avec vues spectaculaires et lits king size, confort ouaté, repas infiniment plus savoureux et consistants que les soupes instantanées qui étaient désormais son quotidien… Et des salles combles et enthousiastes. Elle avait beau trouver pathétique sa propre nostalgie, elle n’en regrettait pas moins ce qu’elle avait connu — même si elle n’avait pas toujours eu une vie facile, loin de là. Il lui était arrivé de souhaiter être débarrassée de la gloire, des répétitions, des cris stridents de sa mère, de la voix sévère de son professeur. Mais, maintenant, elle affrontait une rude réalité à laquelle elle n’avait jamais été préparée. Alors que l’ascenseur parvenait à destination, elle tenta de dominer son trouble. Ses mains tremblaient comme avant une entrée en scène. La poussée d’adrénaline insufflée par le trac lui manquait. De son ancienne vie de musicienne, c’était une chose qu’elle regrettait. Là, c’était différent : elle ressentait en plus un chaud et doux émoi, qui éveillait en des endroits bien précis de son corps des sensations inconnues… « Concentre-toi, bon sang ! » s’admonesta-t-elle. Elle s’annonça. Tandis que le réceptionniste consultait son écran d’ordinateur, elle joua mentalement un de ses morceaux préférés — une pièce de Mozart — en imaginant que ses doigts couraient joyeusement sur les touches, sans effort. Il lui était souvent arrivé de recourir à cette astuce avant une représentation afin de se prouver qu’elle était prête, à l’abri d’une erreur. — C’est la porte juste là-bas, mademoiselle Bella, lui indiqua le réceptionniste avec un grand sourire. — Merci. Elle continua à jouer dans sa tête pendant qu’elle gagnait le seuil, s’efforçant de rester en harmonie avec le legato du morceau, calme, régulière. Mais dès qu’elle eut ouvert la porte les notes désertèrent son esprit, s’égaillant comme autant d’oiseaux effarouchés : John était bien plus terrorisant qu’une salle comble ! Assis à son vaste bureau, il arborait une expression encore plus rébarbative que la veille. — Bonjour, dit-il, ramenant ses mains derrière sa nuque avec décontraction. C’était exaspérant de le voir si à l’aise alors qu’elle avait l’impression d’être moins résistante qu’un fétu de paille ! — Bonjour, répondit-elle. Me voici, prête pour notre mystérieux rendez-vous. Il l’invita à prendre un siège, mais il était hors de question qu’elle s’assoie face à lui comme une gamine devant subir des remontrances. Il ne servait à rien d’être gentille et docile : les gens vous laissaient quand même tomber. En plus, cela faisait de vous une proie facile. Depuis toujours, son entourage s’était arrangé d’elle comme il l’avait voulu. Eh bien, c’était terminé ! Son malheur avait au moins cela de bon : elle ne se laisserait plus jamais déplacer comme un pion. — Je préfère rester debout, fit-elle avec raideur. Un demi-sourire joua sur les lèvres de John Angers. Ce sourire n’avait rien d’agréable. Quelque chose de sombre affleurait à la surface. — Comme vous voudrez. Il se leva, lui donnant l’impression d’être devenue lilliputienne. Il la dominait d’une vingtaine de centimètres. Mais surtout, il imposait sa présence. Il avait ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’on se retourne sur votre passage. Et un s*x-appeal d’enfer… — Je pourrais prétendre, dit-il, qu’il s’agit non d’une affaire personnelle mais d’une tractation d’affaires. Ce serait un mensonge. — Ah ? fit Nathanaelle, la gorge sèche. — Oui. Je n’ai besoin ni de l’argent que je tirerais de la transformation de votre demeure en hôtel, ni de l’argent que m’apporterait Angers’s Resorts, notre affaire familiale. Mais je ne veux pas que celle-ci revienne à mon père. D’où votre rôle. — Moi ? souffla-t-elle, ne comprenant pas du tout de quoi il parlait. — La vente de votre manoir s’est présentée comme une opportunité. Je me suis dit que je pourrais vous aider en échange d’une contrepartie. — Vous êtes sûrement conscient que je n’ai rien à vous donner. Nathanaelle réfléchit aussi vite qu’elle le pouvait, une boule au ventre. John Angers savait qu’elle était désargentée ; donc, il désirait autre chose. Cela ne promettait rien qui vaille… — Mon nom ne vous dit réellement rien ? reprit-il. — Non. Il devrait ? — Le vôtre m’est familier, pourtant, et pas seulement parce que vous êtes célèbre. Plus précisément, je connais bien le nom de votre mère. — Je ne comprends pas… — Le nom de Dumas Angers n’évoque rien pour vous ? Elle faillit répondre que non, mais, dans ce patronyme, le prénom lui était familier. Très familier, même. — Dumas, oui, ça me dit quelque chose. Ce… ce n’est pas forcément du même qu’il s’agit. — Je parie que si. Dumas Angers est mon père. Et pendant plusieurs années il a été l’amant de votre mère. Nathanaelle ne s’était jamais imaginé que sa mère prenait le thé pendant qu’elle-même restait seule à l’hôtel avant les concerts. Mais son esprit ne s’était pas aventuré à une telle hypothèse : une liaison. Elle se rappelait cependant que sa mère avait mentionné un Dumas, parmi ses connaissances. — J’ai toujours cru que cet homme, dont parlait parfois ma mère, était dans l’industrie musicale, dit-elle, consciente de paraître stupide. Mais en quoi cela se rapporte-t-il à moi ? A moins que vous ne vouliez en rajouter une couche sur l’année infernale que je viens de passer ? Vous voulez me porter le coup de grâce ? — J’ai une proposition à vous faire. Elle lui décocha un regard noir. — S’il s’agit de me faire jouer dans votre vie le rôle que ma mère a joué dans celle de votre père, vous pouvez toujours vous faire… — je voudrais vous proposer d’être ma femme, coupa-t-il. * * * Nathanaelle ne se sentit pas bien sur le coup et son cœur faillit rater un battement. Elle tenta de reprendre son souffle, secouée par un accès de toux prolongé. — Est-ce que ça va ? demanda John. Sans tenir compte de la main qu’elle élevait vers lui pour le maintenir à distance, il s’approcha et posa la paume sur son dos. Le contact était chaud, étrangement réconfortant. Cela établissait un lien. Il y avait longtemps qu’elle n’avait eu une relation simple avec un être humain. Pour autant qu’elle ait déjà eu de vraies relations… — Ça va mieux, merci, affirma-t-elle en s’écartant. — Désirez-vous quelque chose ? La liste aurait été longue ! Se rappelant soudain son envie de la veille, elle lâcha : — Je veux bien un latte. — Vous l’aimez comment ? — A la vanille. Avec de la crème fouettée. John gagna son bureau et, par téléphone, transmit la requête à un certain Alfred — l’homme de la réception, sans doute. — Vous l’aurez dans un instant, dit-il après avoir raccroché. Pour un peu, Nathanaelle aurait fondu en larmes. C’était ridicule ! Pourquoi tant d’émotion pour si peu ? — Merci, murmura-t-elle. — Et maintenant, puis-je répéter mon offre, ou allez-vous encore piquer une crise ? — Ça m’a coupé le souffle, admit-elle. Mais, si j’avais piqué une crise, convenez que cela n’aurait rien eu d’étonnant ! — Le mariage en échange d’un toit. Un droit de propriété en bonne et due forme. La maison serait à vous, et rien qu’à vous. Pas à la banque. Nathanaelle tâcha d’ordonner ses pensées. Cette proposition avait tout du cadeau empoisonné. — Pourquoi moi ? Où est le piège ? — Il n’y en a aucun. J’ai juste pensé que vous y mettriez plus d’implication que la première venue. Imaginez un peu quand votre mère apprendra la nouvelle, vous verra de retour au top, à mon bras. La vérité est simple : pour avoir Angers’s Resorts, il me faut une épouse. Si cette épouse c’était vous, si la fille de la maîtresse de mon père m’aidait à lui souffler l’entreprise familiale, la vengeance serait encore plus douce. — C’est que… je ne suis pas sûre de vouloir me mêler de ça. C’est trop… — Laissez-moi vous simplifier les choses, l’interrompit John. Si vous m’épousez, juste pour la forme, et divorcez une fois que Angers’s Resorts sera à mon nom, vous aurez votre manoir. Inutile de vous soucier du reste. — Comment pourrais-je ne pas m’en soucier ? — A vous de voir. Mais que ressentirait votre mère, à votre avis, si elle vous voyait revenir au sommet ? Dans un milieu où il lui serait interdit d’évoluer puisque vous y seriez, et que les gens pourraient découvrir ce qu’elle vous a fait. Vous n’avez aucun recours légal, soit. En revanche, vous pouvez lui fermer les portes de la jet-set. Si ma mémoire ne me trompe pas, c’était capital pour elle d’y avoir ses entrées. — Oui, c’est vrai. — Ne vous serait-il pas agréable de l’en priver ? Certes, songea Nathanaelle, qui s’efforçait de rassembler ses idées. Toute sa vie, elle n’avait été que le sauf-conduit dont sa mère avait usé pour s’introduire dans les cercles huppés et s’y maintenir, grâce à son talent et son labeur à elle. — Qu’est-ce qui me prouve que je peux vous faire confiance ? — Qu’est-ce qui vous prouve que vous pouvez faire confiance à qui que ce soit ? répliqua John. — Rien, j’imagine. Elle pensa à la façon dont elle avait découvert que le penthouse de Manhattan était vide, tout comme son compte en banque. — La durée d’une relation, les liens du sang, les vœux prononcés à l’autel, tout cela ne nous donne jamais aucune certitude sur quelqu’un, dit crûment John. Cependant, qu’avez-vous à perdre ? De quoi pourrais-je vous déposséder ? Vous n’avez plus rien. Vous ne pouvez que gagner dans cette affaire. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais Nathanaelle n’avait pas l’intention de le claironner. Néanmoins, elle ne put s’empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres, en se concentrant pour ne pas rougir. — Il ne s’agirait pas… d’un véritable mariage ? — Ce serait un mariage authentique. Tout à fait légal. Mais rien d’autre. Il ne serait ni permanent ni consommé. — Oh ! Cela paraissait simple. Et alléchant. C’était une chance de récupérer le manoir. Et de prouver à sa mère que celle-ci n’avait pas définitivement gagné la partie. — Pour qu’on se connaisse un peu mieux, je vais vous poser quelques questions. Merci d’y répondre honnêtement. — Un entretien d’embauche ? fit-elle, désarçonnée par le tour que prenait la conversation. — Comme le ferait tout homme d’affaires qui se respecte. Nathanaelle se déporta d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. — Je sais que vous n’avez jamais été mariée, affirma John Angers. — En effet. — Y a-t-il un homme dans votre vie ? Un amant ? Nathanaelle faillit éclater de rire. Où aurait-elle logé un amant ? Dans ses malles ? Jamais sa mère ne lui aurait permis d’en avoir un ! Céline Bella ne se gênait pas pour avoir des partenaires, mais il était hors de question que sa fille s’autorise un tel écart et compromette son image ! Quant à aujourd’hui… Nathanaelle n’allait pas recevoir un homme dans son manoir vide, pour lui faire part de sa ruine devant un verre de soda bon marché. Pince-sans-rire, elle répondit : — Pas pour le moment. — Tant mieux. Il faudra maintenir cette situation pendant notre arrangement. Afin de sauvegarder les apparences. — Je crois pouvoir arranger ça. — Parfait, fit-il avec un sourire. — Et j’aurai ma maison ? — Avec un supplément. — C’est-à-dire ? s’enquit-elle, horrifiée d’être tentée. — Une donation au moment de notre divorce. Sans parler de l’attention médiatique que vous vaudrait notre… association. J’assiste à de nombreux événements. Ma fiancée m’y accompagnerait, bien sûr. Une nostalgie immense s’empara de Nathanaelle. Des sorties, du monde, des caméras, un univers de luxe… C’était une occasion de vivre de nouveau ces moments qui avaient disparu de sa vie, de renouer avec la jeune femme qu’elle avait été. Elle se trouvait méprisable de désirer cela ; toutefois, son envie n’en était pas moins violente. On frappa à la porte. Le dénommé Alfred entra, apportant une grande tasse de latte débordant de mousse. On aurait dit qu’il lui présentait le Saint-Graal. Il y avait des mois qu’elle ne s’était offert un café — elle n’avait même plus les moyens d’alimenter sa machine à capsules. — Merci, murmura-t-elle en acceptant la tasse, la gorge nouée. Alfred sourit puis s’éclipsa, efficace et stylé. Elle avala à petites gorgées le liquide chaud et réconfortant, en refoulant ses larmes. « Cet homme t’offre une issue de secours, une solution », pensa-t-elle tout à coup. — Ce serait donc un mariage légal pour ce qui est des formalités, mais… ni irrévocable ni consommé, récapitula-t-elle. — Précisément. Ses aspects intimes ne regardent personne. Mais il est impératif que nous passions à l’autel. Nathanaelle hocha la tête ; elle essaya de s’imaginer mariée. Elle n’y avait jamais songé. Elle avait donné des concerts à l’occasion du mariage de célébrités et de membres de la famille royale. Mais pas une fois elle n’avait pensé à sa propre noce. Son univers avait toujours été si réduit ! Elle n’avait vécu que pour le piano. Concerts, composition, répétitions… la musique avait été la matière de ses rêves, sa passion dévorante, son moteur. En un sens, c’était une bonne chose, car elle ne nourrissait pas de rêves romantiques au sujet du mariage. Pour elle, ce n’était qu’un bout de papier. Alors pourquoi pas ?… Soudain agitée et impatiente, elle se mordit la lèvre. Au fond, ce ne serait pas différent des prestations qu’elle avait déjà fournies. Elle avait toujours donné d’elle, surtout en scène, une image sereine et aimable, même si elle s’était disputée avec sa mère, même si cette dernière l’avait giflée dix minutes avant l’ouverture du rideau. — Ce serait un arrangement temporaire, fit de nouveau John Angers. Un simple contrat. Bien payé. — Et je serais censée sortir, aller à des soirées, ce genre de chose… ? Rien n’était comparable à l’admiration des foules. Rien. Cela lui donnait le sentiment de participer, d’être importante et aimée. Et il y avait si longtemps qu’elle était seule ! — Tout à fait, répondit John. Nous devrons faire mine de nous courtiser, évidemment, même s’il s’agit d’une cour éclair. — On a vu plus bizarre, j’imagine. — Et comment ! — Une mère prenant la tangente avec tous les biens de sa fille, par exemple. — Ou un père trahissant sa famille pour se consacrer à sa maîtresse, enchaîna-t-il. Nathanaelle inspira profondément. C’était une occasion, pour l’un et l’autre, de redresser un peu la situation. On les avait manipulés et trahis, en quelque sorte. Ils avaient perdu ce qui leur revenait de droit, spoliés par ceux qui étaient supposés les aimer. Ils méritaient réparation ! — Vous mettrez tout cela dans un contrat, c’est ça ? Elle se rappelait que sa propre mère n’avait pas été digne de sa confiance. Elle n’allait pas se fier maintenant à un quasi-inconnu sans exiger une garantie ! — Nous aurons un accord prénuptial, expliqua John Angers. Nous ne détaillerons pas nos arrangements, bien entendu, puisque nous ne voulons pas qu’ils soient connus. La maison vous appartiendra à la signature du contrat de mariage, et l’argent, après le divorce. — Vous pensez à tout. Il eut un sourire malicieux. — J’improvise au fur et à mesure. Il paraît que je suis doué pour ça. — Je partage cet avis. — J’ai demandé à la banque d’établir les documents pour le manoir. Je les signerai dès que nous prononcerons nos vœux. — Et l’arrangement prénuptial ? — Il sera prêt demain matin. Sur le coup, Nathanaelle ne se sentit pas bien. C’est le foutoir dans sa vie depuis un bon moment pour qu’elle y croit ! Et voici que ça bougeait de nouveau. Une chose était sûre : rien de tout cela ne semblait réel. Mais, bizarrement, c’était porteur d’espoir. Le fait qu’un mariage avec un étranger lui donnait lieu d’espérer en disait long sur la tournure pathétique que les choses avaient prise dans sa vie. — A demain donc Mlle Nathanaelle. On se verra chez vous, puisque c’est Bella Mallan qui nous a rapprochés.
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