mais de vivre nuit et jour au milieu de ces fables, cela impressionne, en vérité ! Ces gens me rendent malade. Ils ne vivent qu’avec les morts. » Pour chasser la bandshie, je ne trouvais rien de mieux que de déposer un b****r bien vivant sur la chair glacée de Lady Helena, au-dessus du gant. Elle me dit encore : « Oh ! heureusement ! heureusement ! Rudy, que vous êtes venu !… Vous êtes ma seule consolation, ici-bas, je vous assure ! » Et puis, elle me retira sa main, car nous arrivions aux Black Rooks. C’était moins un château qu’une forteresse à laquelle nulle architecture moderne, du moins dans son cadre extérieur, n’avait ôté de sa rudesse et de sa farouche hostilité. Sombre demeure pavée de froides dalles, enfumée plutôt que chauffée par des cheminées colossales. Étroites fenêtres datant d’une époque où l’on enlevait les châssis en l’absence du seigneur, tant les carreaux de verre étaient alors un luxe rare et coûteux. Alors, le vent et les fantômes étaient les seuls maîtres de ces « salles maudites ». Les fossés taillés dans le granit étaient pleins d’une eau maussade. Au-dessus des murs, dominant tout le pays d’alentour, une énorme tour formant donjon dressait encore sa lourde silhouette menaçante… Je ne pus retenir un soupir : « Oh ! Helena !… » et je lui serrai la main dans un geste de poignante commisération… « Vous comprenez, n’est-ce pas ?… – Oh ! oui, Helena !… pauvre, Helena ! » Le son d’un cor s’était fait entendre, et la porte de la cour d’honneur s’était ouverte. Un homme se précipita. Son aspect était désordonné. Et il m’apparut tel que je n’eusse pu mieux l’imaginer si j’avais voulu me représenter l’habitant d’un pays sauvage et troublé par les tempêtes, avec les pommettes de ses joues fouettées perpétuellement par les vents, avec ses cheveux épars, avec sa voix forte aux notes dissonantes : « My god ! gémit Helena, il est mort ! » Et elle se renversa presque dans mes bras. Cependant, les paroles que proférait le rustre la rendirent bientôt à elle-même : « Milady ! Milady ! Le seigneur est sauvé !… Le seigneur est sauvé !… – Le Ciel soit béni ! murmura Helena. Oh ! mon ami, soupira-t-elle en se tournant vers moi, quand j’ai vu arriver Patrick, j’ai bien cru que tout était fini ! » Je ne lui répondis point, car jamais l’inexplicable Helena ne m’avait paru aussi impénétrable. Je me refusai d’emblée à croire à la sincérité de son désespoir. En quoi j’avais tort : je devais en avoir la preuve le jour même. Nous ne fîmes que traverser la salle des gardes transformée en un immense et froid vestibule. Tout ce rez-de-chaussée n’avait guère été plus transformé à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ce n’est qu’au premier étage que le luxe apparut, mais un luxe d’un autre siècle, avec des tentures aux couleurs effacées et des meubles sculptés peu confortables. Les tables, les crédences supportaient des urnes d’argent, des coupes énormes, des joyaux éteints dans des coffrets fanés. Des armes, des lances brisées, d’énormes claymores garnissaient les murs sous les armoiries répétées des Gregor. Des armures se tenaient debout au coin des portes. Tout cela avait son histoire. Elle ne m’intéressait pas. J’ai trop vu de musées et de bric-à-brac. Je vous jure que je ne pénétrai pas dans ce grand salon d’honneur avec une âme d’antiquaire. Je n’étais pas disposé à m’en laisser conter par toutes ces vieilleries. Je rassemblais même mon énergie pour échapper à l’emprise d’une atmosphère dont j’avais un instant senti le poids en me penchant un peu trop ; au cours de la route, sur la mystérieuse angoisse de Lady Helena. Son attitude inattendue à l’aspect d’un Patrick désordonné m’avait à nouveau séparé d’elle. Si j’avais assisté à une crise géniale d’hypocrisie, c’était à douter de connaître jamais son vrai visage et si sa douleur était sincère, pourquoi ne m’avait-on pas laissé chez moi ? J’essayai froidement de peser le pour et le contre. Je faisais mon dossier. Maître Antonin Rose se demandait finalement s’il avait eu raison de répondre avec tant d’empressement à l’appel de son client. Tel était mon nouvel état d’esprit quand on m’eut laissé seul dans une chambre du second étage, aux murs nus, à demi lambrissés, où le jour ne pénétrait que par une étroite fenêtre garnie de petits carreaux enchâssés dans un quadrillage de plomb. Sur les murs, dans des cadres de bois verni, des gravures de chasse coloriées et modernes. Une croix de bois au-dessus de ma couchette. Je ne m’attendais point à cette cellule, et j’étais d’assez méchante humeur quand Durin, poussant ma porte, m’apporta ma valise. Il paraissait lui-même assez mal en point ; cependant, il me demanda fort respectueusement des nouvelles de ma santé et m’exprima le plaisir qu’il avait à me revoir. « Lady Skarlett s’excuse auprès de Monsieur, me dit-il. Monsieur déjeunera seul. Madame est avec les médecins, dans la chambre de Sir Archibald. – J’ai appris qu’il allait mieux !… fis-je. – Lui ! s’écria-t-il avec un ricanement sinistre que je n’oublierai de ma vie, il nous enterra tous !… » Là-dessus, il me quitta en claquant la porte d’une façon assez indécente, mais il ne paraissait plus maître de ses mouvements. Je ne touchai guère au lunch qui me fut servi dans une salle à manger haute et froide. Les énormes bûches qui faisaient leur braise dans une cheminée tenant la moitié du mur ne parvenaient pas à me réchauffer. Le vent gémissait par intervalles avec une violence subitement déchaînée, comme une meute qui se rapproche, accourt, aboyante et rageuse, puis s’éloigne pour revenir encore. La fumée des braises, souvent rabattue, tourbillonnait, envahissait la salle. J’étais obligé de m’écarter. Les ancêtres devaient saurir dans cette boucane. Mais ça ne les gênait pas, paraît-il. Le maître d’hôtel que l’on avait fait monter d’Édimbourg pour la saison des chasses me narrait que lorsque les lairds auxquels se joignaient quelquefois ceux des petites îles du Nord, étaient réunis tout venait sur la table par paires : les énormes morceaux de porc rôtis, les gigots et les poissons qui étaient toujours d’une taille prodigieuse. En manière de hors-d’œuvre, on servait à chacun une douzaine de bêtes à plumes. On ne buvait que du porto et de l’eau-de-vie, fournis par les contrebandiers ou pirates. Et c’étaient des paris extravagants pour vider les pots. Tel engageait sa femme, son château, et l’on fumait les pieds sur la table, en chantant en chœur des ballades. Pas de dames. Ils roulaient à tour de rôle par terre. Le dernier debout était proclamé roi de la fête. Maintenant, tout a bien dégénéré, les gentlemen farmers de la côte ont voyagé et en remontreraient à la gentry d’Édimbourg. Toutefois, on retrouve ces mœurs dans certains coins perdus des Highlands et quelques western squires d’aujourd’hui se montrent les dignes descendants des chefs de clan d’autrefois. « Ce n’est pas chez Sir Archibald, fis-je, que l’on trouverait pareille compagnie… – Sir Archibald est un grand seigneur d’aujourd’hui. Mais il y a certains soirs de chasse, ajouta-t-il avec son plus fin sourire, où, quand les dames sont parties, Leurs Honneurs mettent encore leurs pieds sur la table… » J’en étais réduit à cette conversation. On m’avait abandonné à ce domestique. Je ne m’en plaignais pas du reste, car c’est sans entrain que j’aurais accueilli comme compagne de captivité cette étrange et toujours muette Mrs Tennyson, que je n’ai jamais pu regarder sans malaise. Je remontai dans ma cellule. C’est là qu’Helena vint me trouver. Elle était enveloppée d’un manteau de montagne et tout encapuchonnée d’une toque qui lui cachait les oreilles : « Venez, Rudy, j’ai dit à Sir Archibald que j’allais vous faire faire un tour avant le thé. Il vous souhaite la bienvenue. Il se fera un plaisir de vous voir ce soir. Il va beaucoup mieux. Il va beaucoup mieux qu’avant ! Ce n’était qu’une crise hépatique, mais il devra suivre un régime sévère… » Elle me disait tout cela en m’entraînant. Elle me faisait passer par de petits couloirs, des escaliers qui tournaient sur eux-mêmes. « Excusez-moi,nous irons plus vite par ici… » Elle me fit traverser la cour d’honneur presque en courant et ne s’arrêta pour me laisser souffler que lorsque nous fûmes sortis de cette sombre demeure… Elle-même respira longuement, et puis nous reprîmes notre course dans le vent, fouettés par une petite pluie glacée. « Je m’imagine, Rudy, que nous fuyons ce château pour toujours, et que je ne le reverrai plus jamais !… jamais !… Never more !… Ah ! darling !… if you only knew !… si vous saviez ! » Elle eut une plainte si désespérée que je voulus emprisonner sa douleur dans mes bras, mais elle s’échappa et se reprit à courir, fuyant les Black Rooks et m’appelant : « Viens ! viens ! » Et j’allais, j’allais à travers le vent, à travers la pluie, comme si elle m’avait pris au lasso, comme si j’obéissais au fil invisible avec lequel elle m’avait noué à ses pas. Et elle grimpait à travers les roches, toujours plus haut, toujours plus haut, avec une sûreté de chevrier. Ainsi arrivâmes-nous à une étroite plate-forme d’où nous dominions tout le pays. Alors, là, elle m’étreignit et me dit, ses yeux sur les miens, ses pauvres grands yeux hagards sur les miens : « Jure !… jure que nous fuirons ensemble !… quoi qu’il arrive ! Quoi qu’il arrive !… Oh swear it ! You must swear it !… »Je jurai. Alors, desserrant son étreinte, elle me dit : « Tu as bien fait de jurer, Rudy ! sans quoi nous appartenions tous les deux au « gilymore » ! – Au gilymore ?… – Oui, au gilymore, le plus grand page, porteur de l’épée, l’écuyer de Jacques, le petit-fils de Rob-Roy. Le gilymore faisait la cour à sa femme. Il les a jetés tous les deux au «saut des Black Rooks ! ». Voilà pourquoi je te dis que le gilymore nous attendait, là, en bas !… » Et elle me désigna le bord. escarpé sur lequel nous nous trouvions. Je Jetai un coup d’œil au-dessous de moi… et aussitôt je reculai devant l’abîme, m’accrochant à elle. Étourdi, j’essayai néanmoins de plaisanter. « Ne faites pas l’enfant, Rudy ! Nous allons fuir ensemble, et le plus tôt possible, car je crois bien qu’il se doute de quelque chose. » Alors nous descendions et nous traversions une futaie épaisse, qui nous garantissait de la pluie, mais qui nous plongeait dans une demi-obscurité, où elle ne me vit pas pâlir. Je fus quelque temps avant de pouvoir parler, comme si « le saut du gilymore » se fût à nouveau trouvé sous mes pieds… « Qu’est-ce qui ? qu’est-ce qui vous fait croire cela Helena ? – Darling, quand vous m’avez écrit à Deauville, Sir Archibald y était de retour. Vous savez, cette petite lettre où vous me disiez : « Viens », et que vous aviez signée Rudy, me donnant votre adresse « Maître Antonin Rose, la Délivrande… » – Oui, eh bien ?… – Darling, je crois, en vérité, que cette lettre avait déjà été ouverte quand je la trouvai dans mon courrier… – N… de D… – Yes ! Damn ! Et puis, nous n’avons, n’est-il point vrai, Rudy ?… nous n’avons pas toujours été très prudents avec Fathi… « Nous l’avons pris un peu trop facile » ! – Il est ici, Fathi ? – Non ! Fathi est mort. Je crois, en vérité, qu’il lui est arrivé un accident. Durin l’a peut-être empoisonné, mais ça n’a pas d’importance. Un domestique ! Ce qui est important, darling, c’est l’amitié soudaine et extraordinaire, en vérité, que Sir Archibald vous a manifestée, cette invitation inattendue de venir à ses chasses aux Black Rooks ! Cela ne s’indiquait pas nécessairement. Ce n’est pas votre avis, Rudy darling ? – Ah ! vous me faites entrevoir des choses… – Il est tout à fait possible qu’il ait voulu vous attirer chez lui, n’est-ce pas ? Mais nous allons fuir !… » Nous étions arrivés au château. Je pense bien que nous allions fuir ! et même j’aurais bien fui tout de suite, et sans elle, malgré mon serment. Comment avais-je été assez bête pour écrire cette lettre ? La nuit était tout à fait tombée. Des valets nous entouraient, guidant nos pas et nous débarrassant, dans la salle des gardes, de nos manteaux trempés. « Darling, je vous attends au thé !… » En même temps, Durin apparaissait et me conduisait dans ma chambre. Il ne semblait plus nerveux du tout, mais une singulière détermination avait comme momifié sa dure physionomie. Ah ! ce n’était plus le niais, Durin, et nous étions loin des pleurnicheries de l’audience. Du reste, pendant mon court séjour au château, il ne fit jamais allusion au procès et me traita en valet de grand style. Le thé se passa sans incident. Mrs. Tennyson y assistait. Je fus étonné d’entendre sa voix. Ce fut pour dire à Helena qu’en notre absence il y avait eu un gros émoi à l’office. Patrick était remonté tout pâle des sous-sols où il logeait, en prétendant qu’il avait entendu distinctement la plainte de la bandshie. D’autres domestiques firent chorus, affirmant l’avoir entendue, eux aussi, sous la fenêtre de la Dame verte. The Green Lady… Ils faisaient un tel tapage que, finalement, Mrs. Tennyson avait dû se fâcher et disperser cette valetaille. J’étais tellement préoccupé de ce qu’Helena m’avait dit que je ne prêtai nulle attention à ces histoires de fantômes et de revenants, qui hantent toutes les cervelles dans les Highlands et sont l’éternel sujet des conversations du bas peuple. J’entendis seulement Helena qui prononçait d’une voix blanche : « Il faut leur pardonner, Mina. La dernière fois que la bandshie a été entendue sous la fenêtre de la Dame verte, c’était la veille de la mort de Sir Edward, le père de Sir Archibald. La maladie du baronnet achève de leur faire perdre la tête, et ce n’est pas Patrick, avec la vie qu’on lui fait mener ici, qui a le cerveau le plus solide. » Je ne demandai même point ce que c’était que « la fenêtre de la Dame verte ». Au surplus, Durin venait me chercher pour me conduire auprès de Sir Archibald. Je ne pus m’empêcher de tressaillir, et je fus accompagné jusqu’à la porte par le regard plein d’angoisse d’Helena. Le baronnet avait son appartement sur le carré ouest du château. Un vestibule le séparait de la chambre de Lady Helena, qui occupait toute la surface circulaire de la grosse tour. Dans la minute que je mis à me rendre en ces lieux, je m’efforçai de rassembler tout mon sang-froid : « Il faut être naturel ! naturel ! Car, au fond, il ne se doute peut-être de rien. Présentons-nous à lui comme si Lady Helena ne m’avait rien dit, comme je serais venu à lui ce matin même, en ami, en invité ordinaire !… Et je me répétai : comme si Helena ne m’avait rien dit ! en invité absolument ordinaire ! » Cependant, je ne parvenais pas à maîtriser les mouvements de mon cœur. Durin ne semblait au courant de rien. Il happa deux coups légers à la porte, et un enfant d’une douzaine d’années à la tête intelligente et éveillée, mais au regard triste, nous ouvrit. Durin disparut aussitôt. L’enfant poussa le verrou derrière moi et me fit signe de le suivre. Je n’étais pas rassuré du tout, du tout ! Nous traversâmes une première pièce, puis l’enfant ouvrit la porte de la chambre. Aussitôt, j’aperçus, sur son lit, Sir Archibald, qui tendait les mains vers moi. Ses grands yeux étaient encore plus pâles, plus effacés, bien qu’il les ouvrît tout grands sur moi, immenses et pâles. Il me regardait comme derrière une vitre froide et claire, claire. Sa mine était celle d’un homme qui avait beaucoup souffert, mais son aspect général, celui d’un homme parfaitement vivant et qui ne tient point à mourir de sitôt. Il m’embrassa presque en me remerciant d’être venu, et en regrettant que les circonstances ne lui eussent pas permis de me faire un meilleur accueil. Puis il se tourna vers l’enfant et lui fit signe de disparaître. Celui-ci aussitôt ouvrit une porte au fond de la pièce et nous laissa seuls. « C’est, dit-il, mon petit page (my little page). Il répéta plusieurs fois : « My little page ! » le seul être qui m’aime au monde, le seul en qui j’ai confiance ! Un enfant ! un enfant ! Voilà mon seul soutien ici-bas. C’est le fils de mon vieux serviteur Patrick… Je l’ai toujours gâté… Oui, assurément, je n’ai plus confiance qu’en lui, car il m’aime. » Soudain, il se souleva et m’attirant contre sa figure, il me dit d’une voix sourde : « Je crois bien qu’on a voulu m’empoisonner !… » Je reculai, frappé d’horreur, mais il m’attirait plus près de lui encore, et son regard blanc m’épouvantait : « M’empoisonner ! M’empoisonner… que dites-vous de cela ?… » Je claquai des dents. Il reprenait : « Ah ! ce Durin ! ce Durin ! Oh ! je ne mourrai pas ! Avant de mourir, je veux savoir ! N’est-ce pas, c’est bien mon droit ? Répondez !… Mais répondez-moi donc ! » Je balbutiai : « Ce que vous me dites est tellement épouvantable !… » Il eut un ricanement singulièrement diabolique (du moins je l’entendis tel, ce qui me fit fléchir sur mes jambes, mes pauvres jambes) : « Vraiment ! vous trouvez vraiment cela épouvantable ! » Pour apprécier tout à fait ma situation et comprendre mon état d’âme, il ne faut pas oublier que Sir Archibald me retenait toujours par les mains. Certainement, je l’eusse voulu, que je n’aurais pas pu me dégager. J’étais totalement incapable du moindre effort physique. « Sir Archibald ! suppliai-je. Sortez de ce cauchemar ! Vous avez été malade, très malade ! – Ce n’est pas ce que je vous demande ! Vous connaissez bien Durin, vous ! Vous avez plaidé pour lui !… – Sir Archibald, je l’ai vu deux fois. C’est un malheureux dont vous avez eu pitié. Il vous est dévoué depuis longtemps. Comment avez-vous pu avoir une pensée pareille ? » Je m’arrêtai, glacé, parce que j’avais la sensation subite que je le défendais trop, dans ma peur, dans ma lâcheté. Car, au fond, je savais que Durin était tout à fait capable de ce crime. Mais j’en écartais la pensée de celui que j’aurais dû mettre en garde pour ne pas être mêlé personnellement à une abomination pareille ! Et puis, voilà qu’enme défendant j’allais peut-être me perdre pour l’avoir trop défendu. Lui !… Non ! Non ! je n’aurais pas dû prendre aussi chaudement sa défense ! C’était une faute, cela !… une faute incalculable !… et peut-être un crime !… Ce qui finit de m’épouvanter, c’est que Sir Archibald, tout en écoutant mes protestations véhémentes, s’était mis à siffler. Oui ! il sifflait… froidement. Et moi, je n’avais pas besoin de cela pour sentir tout tourner autour de moi. Brusquement, Sir Archibald s’arrêta de siffler, et je fus encore plus épouvanté. Il me disait : « Qui vous fait penser que j’aie eu pitié de lui ? » En vérité, je ne savais que répondre. Je vous le demande. Que vouliez-vous que je répondisse à une telle question posée sur un ton pareil, le ton d’une réflexion profonde et infiniment sournoise. Alors, il continua comme si je lui eusse répondu : « Vous me dites : l’audience ?… Eh bien, l’audience ! J’ai fait ce que je devais faire pour ramener Durin chez moi ! Vous avez cru que je voulais sauver son âme ? Me prenez-vous pour un imbécile ? Que son âme aille au diable ! Mais pas sans ma permission ! Voilà pourquoi il est ici ! » Et moi, pensais-je, pourquoi suis-je ici ? Pourquoi m’a-t-il, moi aussi, « ramené » ici ? Ah ! Helena avait raison ! Helena avait raison ! Le malade continuait, implacable : « Durin s’en doute, allez. Il s’en doute, puisqu’il a voulu m’empoisonner ! Je vous dis cela entre nous ! tout à fait entre nous ! Vous êtes un homme d’honneur, un avocat à la cour, un homme de loi. On peut avoir confiance en un homme de loi. Vous, je vous ai fait venir pour vous consulter, pour avoir votre avis sur tout ceci. Et pour compléter votre instruction. Écoutez bien, cher monsieur et ami : vous avez cru défendre un brave honnête homme de voleur, mais que diriez-vous si vous aviez défendu un assassin ? Un homme qui avait décidé de le devenir ! Enfin quelque chose comme Mister Flow ? Ah ! ceci est entre nous ! tout à fait entre nous, je le répète ! Surtout que Sir Philip n’en sache rien ! Mon frère n’avait point le droit de se mêler de cette affaire. Son intervention publique est ma honte. Il s’est dressé contre le chef de famille ! Mon frère Philip a voulu détruire la famille ! Vous m’avez compris ? Je ne sais pas si vous m’avez compris ! » Ah ! si j’avais compris ! mais avais-je tout compris ?… Et lui, avait-il tout compris ? (Mais que dire ? que dire ? puisque je ne pouvais ni défendre ni attaquer Durin !) J’eus encore le tort de vouloir m’en tirer avec des paroles banales. Il n’y a pas de paroles banales à des heures pareilles. Non, il n’y en a pas : « Je souhaite, pour votre repos, Sir Archibald, que vous vous soyez trompé. Si vous avez des soupçons, il me semble que l’audience aurait dû vous les faire écarter… » L’affreux ricanement reprit : « Je vous attendais bien là, très cher monsieur, oui, je vous y attendais. Mais réfléchissez un peu, je vous prie, que tout s’expliquerait si Durin avait inventé, pendant qu’il était en prison, un faux Mr. Prim !… Ah ! vous avez saisi ? Je vois que vous avez saisi. Mais asseyez-vous, je vous tiens là debout ! Je vous fatigue !… Pardonnez-moi !… J’avais tant besoin, dans une situation aussi pénible, de dire ces choses à un homme de loi, à un tout jeune homme de loi… Un véritable maître m’eût déjà fait taire, oui, il eût déjà fait taire ce vieux fou, assurément ! Mais vous, vous m’écoutez. Je sens que vous ne perdez aucune de mes paroles ! « Je répète ! reprit-il en agitant un index qui me faisait loucher, un autre Mr. Prim ! Un acolyte… un complice !… Eh bien, cher jeune ami, je crois, en vérité, l’avoir trouvé. Et je vais vous dire son nom à vous tout seul, et tout à fait entre nous… et par amitié pour vous… car enfin si je disparaissais avant d’être très correctement sûr d’un fait de cette importance… avant d’avoir nettement et honorablement terminé cette affaire, je serais heureux de savoir qu’un homme comme vous se ferait un point d’honneur de soulever le dernier masque qui cache la vérité. « … Je dis bien un point d’honneur, car, mon cher maître, vous avez trompé tout le monde en vous trompant vous-même ! Durin s’est joué de vous d’une façon qui ne pardonne pas. Par le truchement de ce damné faux Mr. Prim !… Je vais donc vous dire le nom de cet homme, ou tout au moins de celui que je soupçonne être cet homme », conclut-il en cessant d’agiter son insupportable index et en se penchant au-dessus de moi avec une brusquerie de polichinelle qui se casse en deux, contorsions qui m’eussent fait sourire en d’autres temps. Certainement, je me serais bouché les oreilles si mes mains n’eussent été occupées à me maintenir sur ma chaise avec une énergie forcenée, et, du reste, tout à fait inconsciente… – Il s’agissait d’un certain… d’un certain Victor ! – Vous… vous dites ?… – Un certain Victor… Victor Bermont, vous ne connaissez pas cela ? C’est un garçon coiffeur, place de la Bourse, et ça habite rue Notre-Damedes-Victoires. Il prend des paris pour les courses, et il était à Deauville cet été ! » Je revenais de loin, je crois que je n’étais jamais revenu d’aussi loin ! Certes, le bonhomme était sur la piste, et, en toute autre circonstance, je ne m’en fusse guère réjoui. Mais j’avais tellement eu peur d’autre chose ! d’autre chose de définitif, d’irrémédiable ! Maintenant, j’avais au moins le temps de me retourner, de réfléchir. Depuis qu’il avait prononcé le nom de Victor, mes pensées recommençaient à prendre forme. Dans la solitude, elles allaient se grouper à nouveau, les pensées « pour» d’un côté, les pensées « contre » de l’autre… Et ensuite, à moi de me tracer une ligne, une ligne de fuite, assurément ! Mais prudente, très prudente. Une faute pouvant tout précipiter… ouf !…