Ce soir-là, la confusion n’avait jamais été plus complète, mais Raoul n’avait jamais été moins timide. Il écartait d’une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s’occupant point de ce qui se disait autour de lui, n’essayant point de comprendre les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus, Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine, qu’il avait connue toute petite, lui était réapparue, Il avait ressenti en face d’elle une émotion très douce qu’il avait voulu chasser, à la réflexion, car il s’était juré, tant il avait le respect de lui-même et de sa foi, de n’aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement, songer à épouser une chanteuse ; mais voilà qu’à l’émotion très douce avait succédé une sensation atroce. Sensation ? Sentiment ? Il y avait là-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme si on la lui avait ouverte pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus être rempli que par le cœur de l’autre ! Ce sont là des événements d’une psychologie particulière qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été frappés, par l’amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, « coup de foudre ».
Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.
Au fond de la scène, passé la double porte qui s’ouvre sur les degrés qui conduisent au foyer et sur ceux qui mènent aux loges de gauche du rez-de-chaussée, Raoul dut s’arrêter devant la petite troupe de rats qui, descendus à l’instant de leur grenier, encombraient le passage dans lequel il voulait s’engager. Plus d’un mot plaisant lui fut décoché par de petites lèvres fardées auxquelles il ne répondit point ; enfin, il put passer et s’enfonça dans l’ombre d’un corridor tout bruyant des exclamations que faisaient entendre d’enthousiastes admirateurs. Un nom couvrait toutes les rumeurs : Daaé ! Daaé ! Le comte, derrière Raoul, se disait : « Le coquin connaît le chemin ! », et il se demandait comment il l’avait appris. Jamais il n’avait conduit lui-même Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout seul pendant que le comte restait à l’ordinaire à bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait souvent de demeurer près d’elle jusqu’au moment où elle entrait en scène, et qui avait parfois cette manie tyrannique de lui donner à garder les petites guêtres avec lesquelles elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses souliers de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse : elle avait perdu sa mère.
Le comte, remettant à quelques minutes la visite qu’il devait faire à la Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et constatait que ce corridor n’avait jamais été aussi fréquenté que ce soir, où tout le théâtre semblait bouleversé du succès de l’artiste et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n’avait pas encore repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du théâtre, qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de près par Raoul, qui lui marchait sur les talons.
Ainsi, le médecin et l’amoureux se trouvèrent dans le même moment aux côtés de Christine, qui reçut les premiers soins de l’un et ouvrit les yeux dans les bras de l’autre. Le comte était resté, avec beaucoup d’autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s’étouffait.
« Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient “dégager” un peu la loge ? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut plus respirer ici.
– Mais vous avez parfaitement raison », acquiesça le docteur, et il mit tout le monde à la porte, à l’exception de Raoul et de la femme de chambre.
Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincère ahurissement. Elle ne l’avait jamais vu.
Elle n’osa pas toutefois le questionner.
Et le docteur s’imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c’était évidemment parce qu’il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta dans cette loge à contempler la Daaé renaissant à la vie, pendant que les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-mêmes, qui étaient venus pour exprimer leur admiration à leur pensionnaire, étaient refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.
« Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin ! »
Et il ajoutait, in petto : « Fiez-vous donc à ces jouvenceaux qui prennent des airs de petites filles ! »
Il était radieux. Il conclut : « C’est un Chagny ! » et il se dirigea vers la loge de la Sorelli ; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin, comme il a été dit.
Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel avait répondu un gémissement. Elle tourna la tête et vit Raoul et tressaillit. Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.
« Monsieur ! demanda-t-elle à ce dernier, d’une voix qui n’était encore qu’un souffle… qui êtes-vous ?
– Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et déposa un ardent b****r sur la main de la diva, mademoiselle, je suis le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer. »
Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois se mirent à rire. Raoul se releva très rouge.
« Mademoiselle, puisqu’il vous plaît de ne point me reconnaître, je voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de très important.
– Quand j’irai mieux, monsieur, voulez-vous ?… – et sa voix tremblait. – Vous êtes très gentil…
– Mais il faut vous en aller… ajouta le docteur avec son plus aimable sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.
– Je ne suis pas malade », fit tout à coup Christine avec une énergie aussi étrange qu’inattendue.
Et elle se leva en se passant d’un geste rapide une main sur les paupières.
« Je vous remercie, docteur !… J’ai besoin de rester seule… Allez-vous-en tous ! je vous en prie… laissez-moi… Je suis très nerveuse ce soir… »
Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant l’agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remède à un pareil état consistait à ne point la contrarier. Et il s’en alla avec Raoul, qui se trouva dans le couloir, très désemparé. Le docteur lui dit :
« Je ne la reconnais plus ce soir… elle, ordinairement si douce… »
Et il le quitta.
Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. On devait procéder à la cérémonie d’adieux, au foyer de la danse. Raoul pensa que la Daaé s’y rendrait peut-être et il attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula même dans l’ombre propice d’un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur à la place du cœur. Et c’était de cela qu’il voulait parler à la Daaé, sans retard. Soudain la loge s’ouvrit et il vit la soubrette qui s’en allait toute seule, emportant des paquets. Il l’arrêta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui répondit en riant que celle-ci allait tout à fait bien, mais qu’il ne fallait point la déranger parce qu’elle désirait rester seule. Et elle se sauva. Une idée traversa la cervelle embrasée de Raoul : Évidemment la Daaé voulait rester seule pour lui !… Ne lui avait-il point dit qu’il désirait l’entretenir particulièrement et n’était-ce point là la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d’elle ? Respirant à peine, il se rapprocha de sa loge et l’oreille penchée contre la porte pour entendre ce qu’on allait lui répondre, et il se disposa à frapper. Mais sa main retomba. Il venait de percevoir, dans la loge, une voix d’homme, qui disait sur une intonation singulièrement autoritaire : « Christine, il faut m’aimer ! »
Et la voix de Christine, douloureuse, que l’on devinait accompagnée de larmes, une voix tremblante, répondait :
« Comment pouvez-vous me dire cela ? Moi qui ne chante que pour vous ! »
Raoul s’appuya au panneau, tant il souffrait. Son cœur, qu’il croyait parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des coups retentissants. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies. Sûrement, si son cœur continuait à faire autant de tapage, on allait l’entendre, on allait ouvrir la porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position pour un Chagny ! Écouter derrière une porte ! Il prit son cœur à deux mains pour le faire taire. Mais un cœur, ce n’est point la gueule d’un chien et même quand on tient la gueule d’un chien à deux mains, – un chien qui aboie insupportablement, – on l’entend gronder toujours.
La voix d’homme reprit :
« Vous devez être bien fatiguée ?
– Oh ! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.
– Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d’homme et je te remercie. Il n’y a point d’empereur qui ait reçu un pareil cadeau ! Les anges ont pleuré ce soir. »
Après ces mots : les anges ont pleuré ce soir, le vicomte n’entendit plus rien.
Cependant, il ne s’en alla point, mais, comme il craignait d’être surpris, il se rejeta dans son coin d’ombre, décidé à attendre là que l’homme quittât la loge. À la même heure il venait d’apprendre l’amour et la haine. Il savait qu’il aimait. Il voulait connaître qui il haïssait. À sa grande stupéfaction la porte s’ouvrit, et Christine Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle, sortit seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu’elle ne refermait point à clef. Elle passa. Il ne la suivit même point des yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir étant à nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la porte de la loge et la referma aussitôt derrière lui. Il se trouvait dans la plus opaque obscurité. On avait éteint le gaz.
« Il y a quelqu’un ici ! fit Raoul d’une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il ? »
Et ce disant, il s’appuyait toujours du dos à la porte close.
La nuit et le silence. Raoul n’entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se rendait certainement point compte que l’indiscrétion de sa conduite dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer.
« Vous ne sortirez d’ici que lorsque je le permettrai ! s’écria le jeune homme. Si vous ne me répondez pas, vous êtes un lâche ! Mais je saurai bien vous démasquer ! »
Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n’y avait personne dans la loge ! Raoul, après avoir pris soin de fermer la porte à clef, alluma les globes, les lampes. Il pénétra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de ses mains moites les murs. Rien !
« Ah ! ça, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou ? »
Il resta ainsi dix minutes, à écouter le sifflement du gaz dans la paix de cette loge abandonnée ; amoureux, il ne songea même point à dérober un ruban qui lui eût apporté le parfum de celle qu’il aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu’il faisait ni où il allait. À un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le frapper au visage. Il se trouvait au bas d’un étroit escalier que descendait, derrière lui, un cortège d’ouvriers penchés sur une espèce de brancard que recouvrait un linge blanc.
« La sortie, s’il vous plaît ? fit-il à l’un de ces hommes.
– Vous voyez bien ! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est ouverte. Mais laissez-nous passer. »
Il demanda machinalement en montrant le brancard : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » L’ouvrier répondit :
« Ça, c’est Joseph Buquet que l’on a trouvé pendu dans le troisième dessous, entre un portant et un décor du Roi de Lahore. »
Il s’effaça devant le cortège, salua et sortit.