Chapitre 2
Où Mary Lester débarque dans un village fantôme et fait la connaissance de madame le maire, de monsieur Vanco et de son tracteur.
On arrive à Trébeurnou par une étroite route de campagne qui se faufile entre des champs où paissent des bovins noirs et blancs.
Les talus que des générations laborieuses avaient, au fil des siècles, dressés contre le souffle puissant et destructeur de la bise de mer, ont disparu, arasés suite aux oukases bureaucratiques des technocrates du remembrement.
En conséquence, les quelques arbres qui ont subsisté se sont couchés sous la force du vent comme pour faire allégeance à ce maître impérieux auquel rien ne sait résister.
Ils semblent vouloir se réfugier vers l’intérieur des terres et on dirait qu’ils regrettent que leurs racines soient si profondément enfoncées dans la glèbe et qu’elles les empêchent de s’enfuir vers des cieux plus cléments.
L’entrée du village est gardée par une très vieille chapelle entourée de très vieilles tombes. On sent qu’on se trouve dans un très vieux pays où des générations d’hommes et de femmes durs à la peine ont besogné sous un rude climat pour tirer leur pitance d’un sol ingrat.
Les murs des maisons paysannes, blotties dans les replis de terrain, sont un assemblage savant d’une multitude de petites pierres que l’araire, dans des temps déjà lointains, a fait remonter à la surface des champs.
Depuis le village, posé sur le point culminant de la côte, on aperçoit la mer qui déferle inlassablement sur une immense grève de sable blanc.
Ce jour-là, le ciel était gris et bas. De gros nuages noirs, lourds de menaces, accouraient du fond de l’horizon. La main folle du vent empoignait la Twingo de Mary Lester, la secouant sans aménité comme pour la jeter hors de la route. La météo avait annoncé une forte tempête pour la nuit. On avait parlé de vents de cent vingt kilomètres à l’heure et les coquilliers de la baie de Morlaix étaient sagement restés à quai.
La pancarte Trébeurnou franchie, Mary put se croire arrivée dans un village fantôme. Elle passa devant la mairie posée en retrait d’une place dont le bitume mouillé luisait sous le ciel sombre, puis devant l’école, la salle polyvalente.
Elle fit le tour du bourg sous des rafales de pluie sans apercevoir âme qui vive, puis revint vers la mairie où, pensait-elle, quelqu’un pourrait peut-être la renseigner.
La Twingo s’arrêta près d’une Citroën grise et boueuse qui était la seule voiture du parking. Se hâtant sous l’averse, Mary courut vers l’entrée du bâtiment, une maison sans caractère qui ne se distinguait des autres que par six grosses lettres bleues fixées au linteau de pierre : MAIRIE.
La porte vitrée s’ouvrit sans résistance et elle se retrouva devant un bureau désert.
Pourtant les lumières étaient allumées et, sur le bureau d’accueil, quelques dossiers s’entassaient dans des chemises multicolores; un stylo-bille était posé sur le sous-main de buvard vert, comme si l’occupant de cette pièce ne s’était absenté que pour quelques instants.
Mary attendit, fit quelques pas, lut les affiches fixées aux murs par des punaises, puis elle finit par trouver le temps long. Alors elle toussa, appela sans que personne n’apparaisse. Bizarre…
« C’est le château de la Belle au Bois Dormant », maugréa-t-elle.
Elle poussa une porte après avoir frappé, entra dans une autre salle pourvue d’une grande table entourée de chaises. Ici aussi les lampes du plafond étaient allumées, mais à part un buste de Marianne posé sur un corbelet de pierre sculptée scellé dans le mur, il n’y avait pas trace de présence humaine.
De plus en plus bizarre…
Elle revint à la salle d’accueil et frappa à l’autre porte. Elle entendit un raclement de chaise repoussée et un bruit de pas sur un plancher et elle se dit : « enfin! ».
La porte s’entrouvrit et elle se sentit observée.
L’examen dut être favorable car la porte s’ouvrit plus largement et Mary se retrouva en présence d’une élégante septuagénaire qui la considérait d’un air suspicieux et interrogateur.
Elle s’excusa :
— Pardonnez-moi de vous déranger, Madame, mais je voulais un renseignement…
La dame s’efforça de lui sourire, mais on sentait encore de l’inquiétude dans ses yeux.
— Oui, à quel sujet?
— Je suis une amie de Monette Charron, l’infirmière, et je cherche son domicile. J’y suis déjà venue, mais il y a si longtemps que je crains fort de m’égarer.
Le visage de la dame s’éclaira un peu plus :
— Ah, vous êtes une amie de Monette… Pour aller chez elle, c’est très simple.
Elle sortit du bureau, ferma la porte soigneusement et revint vers la pièce d’accueil. Elle s’assit derrière le bureau et prit un feuillet sur une pile posée près d’autres piles de papiers.
C’était un plan de la commune. Elle souligna un point d’un trait de crayon rouge en expliquant :
— Nous sommes ici.
Puis elle cercla un nouveau point et ajouta :
— Monette habite là. Vous descendez vers la mer, vous prenez la deuxième à droite et ensuite la première à gauche. C’est une maison de pierre aux portes peintes en bleu, au lieu-dit Ty Koz. Vous ne pouvez pas vous tromper. Cependant, ajouta-t-elle en consultant sa montre, je ne sais pas si elle sera chez elle à cette heure, Monette effectue beaucoup de soins à domicile car nous avons une population âgée et, comme la commune est vaste, elle court toujours par monts et par vaux.
— Je l’attendrai, dit Mary. Comme je ne savais pas à quelle heure je pourrais partir, je n’ai pas pu lui préciser mon heure d’arrivée.
— Vous venez de loin? demanda la dame.
— De Quimper.
Et, comme la dame paraissait attendre autre chose que cette réponse laconique, elle ajouta :
— J’ai connu Monette Charron lorsqu’elle était infirmière à l’hôpital Laënnec.
— Ah oui, fit la dame, elle était infirmière hospitalière, alors.
— En effet. Dites-moi, le bourg paraît bien désert.
— À cette heure les enfants sont rentrés et, par ce temps, tout le monde reste au chaud devant la télévision au lieu d’aller jouer dehors. Ce n’est pas toujours comme ça.
— Je les comprends, dit Mary en remerciant cette obligeante personne.
Intriguée, elle demanda :
— Pardonnez-moi si je vous parais indiscrète, mais… vous travaillez à la mairie?
La dame sourit :
— J’en suis même le maire.
Elle ajouta :
— Le ou la maire, on ne sait plus comment il faut dire.
Mary sourit :
— Je préfère les anciens usages. Avec votre permission, pour moi vous êtes madame le maire.
— Ainsi soit-il! approuva la dame en souriant à son tour. Il y a assez de sujets importants pour ne pas s’égarer avec ces broutilles.
— Tout de même, je suis confuse de vous avoir dérangée pour vous demander mon chemin. Je suppose que vous devez avoir autre chose à faire que d’indiquer leur chemin aux voyageurs égarés.
— Ce ne sont pas les occupations qui me manquent, avoua madame le maire. La secrétaire de mairie est en arrêt de travail alors la besogne administrative me tombe dessus.
Elle fit la moue :
— Pour tout vous dire, je n’étais pas préparée à ces tâches.
— Ce n’est pas ce que je préfère non plus, dit Mary.
Madame le maire sourit avec résignation :
— Dictature de la paperasse, personne n’y échappe, et surtout pas les élus. Cependant il n’est pas hors de mes attributions de renseigner les visiteurs à l’occasion. Ça aura été un plaisir.
Mary la remercia une nouvelle fois et lui serra la main en la quittant.
— Bon courage!
— Dieu sait qu’il m’en faudra, soupira la maire.
Mary courut jusqu’à sa voiture et suivit l’itinéraire qui lui avait été indiqué. Elle reconnut immédiatement le « pennti » de la grand-mère mais trouva porte close. Elle eut beau frapper au carreau, personne ne répondit. En revanche elle aperçut une feuille de carnet punaisée sur la porte. Elle la détacha et lut :
Mary, j’ai été appelée pour une urgence, je reviens dès que possible.
Elle prit un stylo-bille et, retournant la feuille, inscrivit au verso :
Je suis descendue jusqu’à la mer, appelle-moi quand tu seras de retour.
Puis elle punaisa la feuille de papier de la même manière qu’elle l’avait trouvée en arrivant et remonta dans la Twingo.
Du bourg de Trébeurnou, on gagne la côte par une route rectiligne qui descend à travers des paluds d’herbes rases fouettées par le vent. Tout au long de cette route dégagée on découvre un extraordinaire panorama : l’immensité de la mer, ce jour-là d’un gris inquiétant, creusée de vagues crêtées de blanc.
De temps en temps, à droite, à gauche de la route, une étendue d’eau luisait sous le ciel gris. Derrière la dune, c’était le marais profond, où prospérait une roselière drue, aux feuilles sèches que cinglait furieusement la bise de mer.
Des vols de corbeaux survolaient ces eaux mortes en essayant de remonter contre ces flux tempétueux; la tâche était trop rude et ils finissaient par renoncer et planaient, comme épuisés par l’effort, en poussant leurs lugubres croassements.
À d’autres endroits, le sol était creusé de profonds cratères, comme auraient pu en faire des bombes lâchées d’avion. Sous la mince couche de végétation, le sable surgissait, blafard et dense, le vent y avait artistiquement façonné de gracieuses vagues parfaitement parallèles.
Le cordon dunaire formait une défense bien frêle face aux furieuses déferlantes de la Manche. Puissance immaîtrisable, la mer tel un chien furieux grondait rageusement derrière ce fragile talus qui osait lui tenir tête.
Mary sortit de sa voiture pour faire quelques pas, mais sa portière faillit lui être arrachée des mains et elle dut s’arc-bouter pour ne pas être emportée par de furieuses bourrasques.
On se sentait au bout du monde, d’un vieux monde, une terre de granit et de sable battue par les grands vents du large aux haleines chargées de sel. Elle avait sous les yeux un paysage d’une beauté sauvage, un paysage qu’elle avait vu cent fois, mais qu’elle aurait pu contempler tout le jour, et bien d’autres jours encore, sans que jamais ses yeux ne se lassent.
De quelque côté que se portât son regard, sur l’immense panorama qui couvrait dix lieues à la ronde, sourdaient dix siècles d’histoire.
Affleurant le gris-vert des terres basses au péril des flots, le vert plus sombre de l’ajonc bordait les talus sur le haut des paluds. Au printemps ces arbustes rébarbatifs se couvriraient d’une profusion de petites fleurs d’or délicieusement parfumées.
La mer, verte, grise, bleue, on ne savait plus tant elle changeait sous les nuages, lançait inlassablement ses lames couronnées d’une écume livide contre la dune dans un fracas de fin du monde. Là-bas, sur l’horizon, elle semblait s’apaiser - mais ce n’était qu’une illusion - et se marier au ciel tourmenté aux reflets de plomb.
Des milliers de grains de sable portés par le vent piquaient le visage comme des milliers d’aiguilles si bien que Mary dut s’enfermer dans sa voiture pour échapper au supplice. S’il est bon d’éprouver la force des éléments, il n’est pas mauvais de se souvenir que les hommes, et surtout ceux de notre siècle, ne sauraient les affronter longtemps sans dommages.
La petite voiture était secouée par les rafales et il lui sembla que le vent, qui hurlait en se heurtant aux formes pourtant arrondies de la carrosserie, forcissait encore. Elle pensa que pour accompagner ce spectacle dantesque, Wagner était tout désigné. Elle enclencha la Walkyrie et se sentit emportée par le souffle puissant de la musique.
Un gros nuage noir creva, projetant des trombes d’eau que le vent chassait presque à l’horizontale. La pluie fouettait la voiture comme si elle voulait la détruire, provoquant un vacarme incroyable. Mary remonta le son et ressentit une extraordinaire exaltation à se sentir si bien protégée, enveloppée par une musique qui semblait faite pour accompagner les éléments déchaînés.
On était au plus haut d’une marée de fort coefficient. Les montagnes d’eau poussées par le nordet assaillaient sans trêve la dune avec une fureur de destruction terrifiante. C’était effrayant. Effrayant et magnifique.
La petite voiture tremblait de plus en plus et Mary eut soudain l’angoissante impression que la terre aussi tremblait.
Un incoercible effroi la gagna tout soudain. Elle coupa la musique pour essayer de résister à cette terreur sourde et irraisonnée et c’est alors qu’elle entendit un grondement de moteur. Elle regarda de côté et vit qu’une énorme machine s’était arrêtée tout près de sa voiture sans même qu’elle s’en aperçoive et c’était elle qui faisait trembler le sol.
Il s’agissait d’un tracteur comme elle n’en avait jamais vu, un monstre mécanique dont les épaisses roues crantées étaient deux fois hautes comme la Twingo.
Du haut de la cabine éclairée de lueurs verdâtres, un visage la regardait fixement.
Elle se sentit soudain couverte de chair de poule et ressentit l’impression d’être scrutée par la tête de mort d’un des cavaliers de l’Apocalypse. Un visage maigre au-delà de l’imaginable, avec des yeux caves, noirs comme l’enfer, la regardait sans ciller. Un sourire sinistre détendit les lèvres minces de l’apparition et Mary sentit son front se couvrir de sueur froide. Elle chercha sa clé de contact, et, sous le coup de l’émotion, ne la trouva pas immédiatement.
Le moteur du tracteur rugit en vomissant un nuage de fumée noire que le vent furieux emporta et, en faisant trembler le sol, le monstre s’ébranla, remontant vers le bourg de Trébeurnou.
De nouveau il n’y eut plus que le bruit du vent et de la pluie. Mary grommela d’une voix étranglée : « Qu’est-ce que c’est que ce fada? ».
Bien entendu personne ne lui répondit, mais à ce moment, son téléphone sonna. Elle le saisit d’une main moite, l’ouvrit et reconnut la voix rassurante de son amie :
— Mary, où es-tu?
— Je suis descendue voir la mer…
Elle entendit le petit rire perlé de son amie :
— Ça doit remuer!
— C’est rien de le dire, mais que c’est beau!
Elle tut la visite de l’étrange bonhomme qui lui avait fait si peur. L’infirmière annonça :
— Normalement j’en ai fini pour aujourd’hui, je t’attends.
— J’arrive, dit Mary.
Elle mit le contact et fit demi-tour. La voix amicale de son amie avait chassé son angoisse.
Montant l’étroit chemin menant à la mer, le gros tracteur la précédait de cinq cents mètres.
Elle résolut de rester largement derrière, mais, avant l’arrivée au bourg, elle trouva le monstre arrêté au milieu du chemin à la sortie du seul virage en épingle à cheveux de la route.
Eût-elle roulé à une vitesse normale, qu’elle le percutait inévitablement. L’énorme engin bouchait entièrement la voie et il aurait fallu emprunter la berme pour pouvoir le dépasser. Mais il y avait fort à parier que les herbes hautes dissimulaient une douve aussi profonde que sournoise dans laquelle la Twingo se serait perdue corps et biens.
Mary attendit donc patiemment, puis elle klaxonna et fit des appels de phare. Rien ne se produisant, elle insista.
La portière du tracteur s’ouvrit alors et un incroyable personnage en descendit. C’était l’homme à la tête de mort qu’elle avait entrevu sur la dune. Il devait mesurer au moins deux mètres et sa maigreur invraisemblable le faisait paraître plus immense encore. Il était vêtu d’une combinaison de travail verte, avec des fermetures éclair blanches, chaussé de bottes de caoutchouc, vertes également.
— Qu’est-ce qu’y se passe? demanda-t-il avec un accent indéfinissable.
Sa voix était au diapason de son physique. Toute sa personne exsudait la haine, l’agressivité.
— Il se passe que je voudrais passer, justement, dit Mary en baissant son carreau. Si vous étiez assez aimable pour ranger un peu votre tracteur…
— Faudrait voir à voir! Je travaille, moi, ma petite dame, cracha le squelette sur pattes d’un ton hargneux.
Elle ironisa :
— Vous êtes des Ponts et Chaussées?
Il s’approcha, menaçant :
— Moi, des Ponts et Chaussées?
— Eh bien oui, puisque vous travaillez au milieu de la route?
— J’travaille où j’veux!
De la main il montra les champs à droite et à gauche flanqués de piquets sur lesquels étaient tendus des fils de fer barbelés :
— Tout ça ce sont mes terres!
Mary hocha la tête d’un air faussement admiratif :
— Mes compliments! On peut dire que vous êtes un grand propriétaire!
Il grogna :
— Faudrait voir à voir…
— À voir quoi?
— À pas vous foutre de ma gueule!
Elle ironisa :
— Loin de moi cette idée, cher monsieur. Je ne vois vraiment pas ce qui a pu vous laisser croire ça!
Il grogna une phrase inaudible.
— Eh bien monsieur le grand propriétaire, dit-elle sarcastique, allez travailler sur vos terres, si je ne m’abuse, je suis ici sur un chemin communal…
Il ricana sinistrement et répéta : « communal… »
Puis il cracha comme un défi :
— Je partirai quand je voudrai!
Mary enrageait. C’était dans des moments comme ça qu’elle regrettait de n’avoir pas Jean-Pierre Fortin à ses côtés. Fortin qui eût pris cette caricature d’épouvantail au col et l’aurait remis d’autorité dans sa machine infernale avec, qui sait, un bon coup de pied aux fesses pour le rappeler aux convenances élémentaires.
Mais voilà, Fortin n’était pas là. Elle s’efforça donc de respirer fort et de garder son sang-froid.
— Bien, dit-elle.
Elle prit son téléphone et le braqua sur lui :
— T’appelles les flics? ironisa-t-il. Tu crois qu’ils vont venir ces fainéants. Par ce temps, ils sont trop bien au chaud dans leur gendarmerie!
Elle continuait de braquer son appareil si bien que le grand dégingandé se mit à rire de façon sinistre. Il l’encouragea :
— Vas-y, appelle-les! On les voit venir de loin et quand ils seront là, je rentrerai à ma ferme et tu seras toute seule comme une conne sur la route. Qu’est-ce que tu leur raconteras?
Il s’était mis à la tutoyer avec ce foutu accent qu’elle ne parvenait pas à situer.
— Je n’aurai pas besoin de leur raconter quoi que ce soit. Cet appareil, dit-elle en montrant son téléphone, fait aussi appareil photo et caméra.
Tout en parlant, elle tapotait sur son clavier.
— J’envoie le film au serveur central de la gendarmerie, ils seront sûrement ravis de connaître la bonne opinion que vous avez d’eux.
Il ne manquait plus au grand flandrin qu’une faux pour figurer la parfaite allégorie de la Mort, le célèbre Ankou qui avait terrorisé des générations de petits bretons. Il eut un geste de dépit et fit mine de saisir le téléphone.
— Trop tard, monsieur le grand propriétaire, dit-elle en ramassant prestement son appareil, le message est parti, il est même probablement arrivé. Ça va très vite, vous savez. En quelques secondes il est retransmis à la gendarmerie la plus proche. C’est qu’ils sont modernes, les gendarmes, surtout question informatique.
L’homme au tracteur fit un geste pour regagner sa machine infernale, mais Mary l’invita :
— Vous me quittez déjà? Mais restez donc, on va les attendre ensemble.
L’échalas, avec des yeux fous se racla la gorge dans un bruit répugnant et expédia un glaviot de la taille et de la consistance d’une Marennes double zéro sur le pare-brise de la Twingo. Puis il remonta sur son tracteur et fit gronder le moteur. Un pressentiment poussa Mary à faire marche arrière et à s’éloigner du tracteur. Bien lui en prit car l’énorme engin fit soudain un bond en arrière et si elle ne s’était pas éloignée, sa voiture était broyée et elle avec.
Le grand flandrin redescendit. Il paraissait tout fier de lui.
— Vous n’avez rien? demanda-t-il avec une fausse sollicitude.
— Non, dit-elle sans sortir de sa voiture, mais ce n’est pas de votre faute.
Sa tête de mort arbora un rictus qui devait passer pour un sourire :
— Quelquefois je me trompe de vitesse, surtout quand on m’énerve.
— En revanche, elle en montrait le crachat qui dégoulinait sous la pluie, vous, ça ne va pas!
— Qu’est-ce que ça peut te foutre? gronda-t-il.
— Rien, assura-t-elle, mais vous avez quelque chose aux poumons. À votre place j’irais consulter sans attendre.
En guise de réponse, l’homme cracha, devant lui cette fois, et remonta sans se presser dans sa cabine.
Mary passa la tête par le carreau baissé et demanda :
— Les gendarmes arrivent, vous ne les attendez pas?
Le moteur de l’énorme engin rugit, dégageant un nouveau nuage de fumée noire, et le tracteur s’engagea sur un chemin de terre en projetant des giclées d’eau boueuse sur les bas-côtés des talus qui le bordaient.
La route était redevenue libre. Mary arriva donc sans encombre chez Monette Charron.