5Alba Dervishaj avait enfilé un peignoir blanc. Kramer et Mollier se surprirent à la trouver désirable.
— Dégagez maintenant ! ronchonna-t-elle sans conviction, avec une pointe d’accent albanais, moins prononcé toutefois que celui de Marku.
Les deux policiers se regardèrent, amusés.
— N’oublie pas d’où tu viens, Alba, finit par lui dire le commissaire. Avec ton casier, il ne serait pas très compliqué pour nous de te renvoyer sur l’heure à la prison de Lonay. Ou directement à Pristina.
La prostituée baissa les yeux.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Pas grand chose. Que tu tendes l’oreille pour nous.
— Vous êtes fous ? Si Berti apprend que je vous rancarde, je suis morte.
Robert Balla, dit Berti, était le tenancier du salon. Son mac, en d’autres termes. Il avait fait venir Alba de la frontière kosovare en lui promettant, comme aux autres, monts et merveilles : la Suisse était riche, elle vivrait comme une princesse et pourrait largement faire vivre sa famille au pays. Berti avait simplement omis de lui préciser qu’elle devrait travailler sans revenus durant de longs mois pour pouvoir rembourser son voyage et récupérer le passeport qu’elle lui avait laissé en gage, à son arrivée à Neuchâtel.
— On n’attend pas de toi que tu nous donnes des infos sur ton boss, continua Kramer. On sait déjà tout de ses magouilles.
— Vous voulez quoi, alors ?
— Des infos sur l’attentat de mardi.
Elle les regarda l’un puis l’autre, interloquée.
— Mais c’est impossible ! Je ne suis là que depuis six mois et…
— Et c’est bien assez, coupa Mollier. Tu côtoies certains milieux musulmans que nous ne pouvons pas pénétrer.
— Moi non plus, se défendit-elle. Si vous suspectez des Albanais ou des Kosovars, peut-être. Mais si vous parlez de Syriens, de Maghrébins ou de Tchétchènes, oubliez.
— Tends l’oreille, Alba. C’est tout ce qu’on te demande. Ce n’est pas très compliqué. Tu le fais. Un point c’est tout.
— Sinon ?
— Retour à la case départ. Lonay ou Pristina.
Elle baissa les yeux une nouvelle fois.
— Je vais essayer… lâcha-t-elle sans conviction.
— Non, tu n’essaies pas. Tu le fais !
Kramer lui tendit sa carte de visite.
— Et tu m’appelles dès que possible à ce numéro. Compris ?
Mollier lui envoya une tape amicale sur les fesses. Elle ne broncha pas mais lui lança un regard noir.
Les policiers la laissèrent dans la chambre et regagnèrent le rez-de-chaussée, où ils retrouvèrent Marku. Le g*****e les reconduisit à la porte de l’établissement et fit l’effort de leur sourire. Ses dents aux plombages dorés contribuaient à rendre son aspect général plus inquiétant encore. Kramer voyait en lui l’homme de ménage, dans tous les sens du terme. Ce qu’on appelle un nettoyeur.
— Qu’en penses-tu ? demanda Mollier à son supérieur, en ouvrant son parapluie dans la rue des Moulins.
— Du malabar ?
— Non, de la fille.
— Elle a peur de son patron.
— C’est une évidence. Mais ce qui m’a un peu surpris, c’est qu’elle ait spontanément inclus les Tchétchènes dans la liste des suspects potentiels. Tu crois qu’elle détient des infos ?
— Si c’est le cas, elle me les donnera.
— Qu’est-ce qui te rend si sûr de toi ?
— J’ai intercédé en sa faveur, lorsque Jemsen l’a incarcérée à Lonay au moment de son arrivée en Suisse. Elle m’est redevable.
Mollier sourit.
— Tu la kiffes ?
— Arrête tes conneries. C’est une p**e.
Le téléphone portable de Kramer se mit à sonner. Le commissaire gagna l’abri d’une voûte en pierre d’Hauterive donnant accès à des commerces et décrocha. Après une brève discussion, il annonça :
— Le proc s’est réveillé. On y va.
— Pourquoi nous ? s’étonna l’inspecteur. Ce n’est pas l’affaire de la police fédérale ?
— J’emmerde les fédéraux, conclut le chef de l’ICS, et il pressa le pas en direction du parking du Seyon.