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621 Mots
7À son arrivée à Neuchâtel, six mois plus tôt, Alba Dervishaj avait été arrêtée pour séjour illégal et travail au noir. Un bête contrôle d’identité, un soir. Le canton ne comptait aucune prison pour femmes. Elle avait atterri à la Tuilière, entre Morges et Bussigny, pas très loin de Lausanne, un établissement pénitentiaire modèle, 61 places pour les femmes, 35 pour les hommes. Ce court séjour l’avait marquée à vie. À vie, façon de parler. Sa vie à elle n’était qu’une suite d’échecs. Elle avait eu très jeune, à Pristina, quelques fiancés improbables, jusqu’à ce qu’un homme d’âge mûr l’accueille chez lui et lui impose la liste intégrale des déviances sexuelles. Il ne l’avait jamais battue, mais la trompait avec une forme d’exhibitionnisme militant. Souvent, il l’acculait à d’interminables sodomies dans le lit encore chaud des odeurs d’une autre. Après deux ans, elle s’était résolue à la fuite. Alba avait alors enchaîné une série de relations décousues avec des femmes, jusqu’à faire tardivement son coming out devant sa famille réunie. La tolérance albanaise à l’homosexualité n’est pas de notoriété publique, mais ses parents n’avaient curieusement pas eu l’air trop surpris ni choqué. Ils lui avaient simplement conseillé une certaine discrétion. Pour vivre heureux, vivons cachés. C’est ce que lui avait dit sa mère. Le temps avait passé. Elle avait vingt-huit ans. L’année d’avant, elle était retournée dans les bras d’un homme. Un coup de foudre éphémère qui avait tout de même duré six mois. La relation fusionnelle et passionnelle s’était achevée dans une douleur qu’elle vivait, aujourd’hui encore, avec un sentiment de colère et de haine. Elle n’avait jamais parlé de cette histoire à sa famille ni à ses amis. Elle refusait même d’y penser, l’amertume des souvenirs lui provoquait des haut-le-cœur. L’homme en question était à l’origine de sa situation actuelle. À cause de lui, elle avait plongé dans une profonde dépression et maigri au point que la peau de son visage se mette à suivre le creux de ses pommettes. Ses yeux noisette s’étaient marqués de cernes noirs, sa jovialité naturelle avait disparu derrière un masque sombre, figé. Elle s’était promis de ne plus jamais tomber amoureuse. Aujourd’hui, tout cela n’avait plus d’importance. Elle passait ses journées à b****r et gagner un argent qu’elle ne recevrait jamais : remboursement du voyage. Un aller simple pour l’enfer. Quand Alba redescendit au rez-de-chaussée dans son peignoir blanc, elle fut immédiatement prise à parti par Marku. — Qu’est-ce que t’as dit aux flics ? demanda le g*****e. — Rien, répondit-elle assez sèchement, sur la défensive. — J’espère pour toi. Tu sais que Berti n’apprécierait pas. — Je leur ai rien raconté, je te dis. Au moment où le malabar était sur le point de lâcher prise, une autre prostituée accoudée au bar, éméchée par quelques coupes de champagne bon marché et troublée par une consommation de cocaïne frelatée, intervint pour mettre de l’huile sur le feu. — Je suis sûre qu’elle ment. L’homme à tout faire la regarda méchamment et lui fit signe de se taire. — On t’a pas sonnée, Aureola. À son tour, Alba ne put se retenir de faire un pas menaçant dans sa direction. — C’est ça, pauvre conne ! Va cuver ton vin ! T’es tellement bourrée que t’arriverais même plus à tailler une pipe. La tension monta entre les deux filles. — Elle nous cache des choses, Hassan. Je te jure. Depuis qu’elle est ici, elle n’arrête pas de semer la merde entre nous. Ça allait très bien avant son arrivée. — Va te faire foutre, Aureola ! Marku les remit aussitôt à leur place. — Ça suffit, vous deux ! Encore un mot et le patron sera mis au courant. Elles savaient ce que l’avertissement signifiait. Si Berti apprenait l’esclandre, il les punirait en les contraignant à une semaine de tapin « gratuit », non déduit de leur dette vis-à-vis du réseau. Elles se toisèrent dédaigneusement une dernière fois, puis Aureola détourna le regard pour plonger ses lèvres dans la coupe de mousseux qui pétillait devant elle. Masquant sa furie intérieure, Alba profita d’un bref moment d’inattention de son ennemie pour lui subtiliser son téléphone portable. Tu ne perds rien pour attendre… pauvre conne !
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