IIM. de Cesbres avait pris gîte à l’unique auberge du village. Dès le lendemain, son valet de chambre, prévenu par télégramme, arrivait de Florence, et le jeune homme put réparer le désordre introduit dans sa tenue par l’accident de la veille.
– Monsieur le vicomte sera bien mal ici ! fit observer le domestique avec un regard méprisant sur la chambre, dont le mobilier très élémentaire n’était pas le plus grave défaut.
– J’espère ne pas m’y éterniser ! Si c’était propre, seulement !... Tâchez d’arranger un peu cela, Antonin ; faites nettoyer le mieux possible et payez ce qu’il faudra.
Sur ce, Gilles, ayant rapidement déjeuné, s’en alla vers la maison Neraldi.
La porte étant entrouverte, il la poussa et entra. Dans la petite salle où on l’avait introduit la veille, Mrs Smeeton, la dame de compagnie de sa cousine, déjeunait tout en poussant force soupirs.
– Quoi ! êtes-vous donc complètement remise ? dit-il d’un ton surpris, tout en la saluant.
Une sorte de grimace contracta le visage altéré de l’Anglaise.
– Non, je souffre encore beaucoup. Mais miss Matty a voulu que je me lève ; elle dit que je n’ai pas besoin de me dorloter et qu’il faut que je la soigne.
– Charmante ! murmura railleusement Gilles. Le chirurgien est-il venu ?
– Oui, très tard dans la nuit. Il dit que la fracture est grave, très compliquée, et qu’il ne peut autoriser le transport avant au moins un mois. Il a fait le nécessaire et miss Matty a été très courageuse.
– Oh ! elle a de l’énergie, quand elle veut !... Et comment a-t-elle accepté l’arrêt la condamnant à demeurer ici ?
– Elle m’a dit seulement : « Je vous dicterai demain la liste des objets qu’il faudra me faire envoyer pour me distraire tant bien que mal. Cela me changera et me reposera. Au fait, j’ai assez pour le moment de soirées, de voyages et de sports. »
Le pli moqueur que gardait presque constamment la lèvre de Gilles s’accentua encore. Il connaissait bien sa cousine et savait que le continuel changement d’occupations et d’horizons avait toujours été le fond de cette existence d’enfant gâtée, élevée sans foi, sans guide moral, sans but défini dans la vie, si ce n’est sa propre satisfaction, à tout prix.
– Tant mieux si elle prend les choses ainsi !... Puis-je monter la voir ?
– Elle sommeille en ce moment, monsieur, car elle n’a pas dormi cette nuit.
– Alors, je reviendrai plus tard... Savez-vous, mistress Smeeton, si le signore Neraldi est ici ?
– Je l’ai vu s’en aller vers le jardin, il y a à peine cinq minutes, monsieur... Il a l’air d’un brave homme, on ne peut pas dire le contraire... Et sa petite-fille est bien charmante, et puis si belle ! dit l’Anglaise d’un ton d’enthousiaste admiration.
– Je vais tâcher de le trouver par là, car il faut que je m’arrange avec lui, puisque Matty doit rester ici. Elle va vouloir faire venir sa femme de chambre, et je ne sais s’ils auront ici de la place pour la loger.
– C’est qu’elle est si exigeante ! gémit Mrs Smeeton. Elle s’est déjà fâchée ce matin parce que le thé était abominable, prétendait-elle. Il est certain qu’il n’avait pas l’arôme de celui qu’elle est accoutumée de prendre, mais il était certainement bon quand même, la signorina Pasca y ayant mis tous ses soins, m’a-t-elle dit. Elle était bien ennuyée, la pauvre petite, d’entendre les plaintes de miss Matty.
Gilles fronça les sourcils.
– Comment ! elle a osé les adresser à la signorina elle-même ?... à cette jeune fille qui l’accueille avec tant de discrète bonté, qui l’a soignée hier et qui se prive pour elle de sa chambre ? C’est intolérable, et je saurai le lui faire comprendre !
– Monsieur, ne lui dites pas surtout que je vous ai parlé de cela ! s’écria Mrs Smeeton avec terreur.
– Non, non, je serai discret, ne craignez rien. À tout à l’heure, mistress Smeeton : je vais à la recherche du signore Neraldi.
Il sortit par une porte vitrée et se trouva dans le jardin embaumé par l’enivrant parfum des roses, qui étaient ici la fleur souveraine.
Au hasard, il prit une allée étroite, ombragée par le feuillage touffu de vieux arbres dont le tronc se tordait en formes bizarres. Et, tout au bout, il vit devant lui un enclos où s’ébattaient des volailles.
Au milieu se tenait Pasca, une corbeille pleine de grain à la main. Elle jetait autour d’elle la provende, d’un geste dont la grâce exquise frappa Gilles, non moins que la distinction réellement patricienne qui rehaussait l’admirable beauté de cette jeune villageoise.
Il ne l’avait vue encore que très grave ou irritée. En ce moment, elle souriait, tandis qu’elle parlait aux volatiles en cette mélodieuse langue italienne, à laquelle le timbre si pur de sa voix donnait un charme nouveau. Elle lui parut ainsi plus jeune et plus délicieuse encore, dans sa modeste tenue de ménagère, sous le grand chapeau de paille qui laissait un peu de soleil se jouer sur sa chevelure dorée aux tons si chauds et sur son visage égayé par l’empressement de la gent emplumée.
Elle leva tout à coup les yeux et l’aperçut. Le sourire s’effaça de ses lèvres, son visage s’empourpra un peu et devint très froid, tandis que la corbeille frémissait dans sa main.
Gilles, faisant quelques pas, se découvrit.
– Pardonnez-moi, signorina ! Je cherchais le signore Neraldi, que Mrs Smeeton m’avait dit être dans le jardin.
– En effet, signore, vous devez le trouver au bout de cette allée.
– Je vous remercie, signorina.
Il allait s’éloigner, quand Pasca, faisant un visible effort sur elle-même, demanda froidement :
– Comment va votre blessure, signore ?
– Je ne sais trop ! Le pansement est demeuré tel que vous me l’avez fait hier.
– Il faudra aller le faire renouveler chez le docteur Lerao. Il demeure tout près de l’auberge, ce sera commode pour vous.
Gilles, faisant encore quelques pas en avant, vint s’accouder à un des montants de bois qui soutenaient le treillis de l’enclos des volailles.
– J’avais décidément raison, en disant hier à votre grand-père que vous me garderiez rancune, malgré votre promesse.
Elle rougit un peu sous son regard légèrement moqueur.
– Mais non, vous vous trompez...
– Oh ! pas du tout ! Sans cela, pourquoi m’enverriez-vous à ce brave docteur, au lieu de continuer charitablement la tâche que vous aviez si bien commencée ?
– J’ai eu tort, j’aurais dû le laisser faire son métier près de vous, dit-elle sèchement.
– Ah ! vous voyez bien !... Vous m’en voulez toujours ! Mais vous êtes terriblement susceptible, signorina ! Que pourrais-je donc faire, pour obtenir votre pardon ?
Il parlait d’un ton mi-contrarié, mi-sarcastique, en regardant Pasca avec un sourire ironique au coin des lèvres et au fond des yeux.
– Je vous ai pardonné, dit-elle avec une sorte d’impatience hautaine. Mais il est préférable que le docteur s’occupe de cette blessure...
– Et moi, je n’en veux pas, de votre docteur ! Tant pis, le pansement restera tel que vous l’avez fait et vous serez responsable s’il se produit des complications !
Elle détourna la tête, et ce geste signifiait clairement : « La question est maintenant réglée. »
Mais Gilles avait dans les yeux cette lueur d’obstination amusée qui annonçait chez lui l’intention de lutter contre l’obstacle, par plaisir de dilettante.
– Vous êtes impitoyable, signorina ! Je vois que je resterai toujours l’objet de votre ressentiment, et, comme cette perspective m’est fort désagréable, je vais me résoudre à quitter Menafi, sans même attendre l’arrivée de M. de Combayre...
– M. de Combayre !...
La corbeille était à terre et Pasca, toute pâle, fixait sur Gilles ses yeux un peu dilatés.
– Oui, M. de Combayre, mon cousin et le père de Matty... Pourquoi ce nom semble-t-il vous émouvoir ?
Elle hésita un moment, puis, sans répondre à l’interrogation, demanda d’une voix qui tremblait un peu :
– Quel est le prénom de votre cousin, signore ?
– Il s’appelle François.
– François !... François de Combayre ! balbutia-t-elle. Oui, c’est lui !
– Le connaissez-vous ? demanda M. de Cesbres, qui considérait avec la plus extrême surprise ce visage altéré.
– Non... et je n’en ai aucunement le désir, bien qu’il soit mon père, dit-elle d’un ton dur.
Gilles eut un mouvement de stupéfaction.
– Votre père !
– Il paraît qu’il a su toujours cacher son mariage à ses parents eux-mêmes ! dit-elle avec une amère ironie. Et la mort de ma pauvre mère est venue bien opportunément lui permettre de contracter une seconde union, car, si j’en juge d’après l’âge que paraît avoir Mlle Matty, il n’a pas dû attendre longtemps après pour se remarier.
– En effet, j’ignorais absolument ! dit Gilles, qui semblait quelque peu abasourdi. Mais ne s’occupe-t-il pas de vous ?
– Non, heureusement ! Car quels sentiments voulez-vous que j’aie pour ce père qui a abandonné ma pauvre mère après six mois de mariage, et qui ne s’est jamais informé de moi ?
– Vraiment, je n’aurais pas cru mon cousin François capable...
Un petit rire sarcastique l’interrompit.
– Oh ! il est comme beaucoup d’autres, probablement !
Gilles la regarda avec étonnement.
– Comme vous dites cela !... Auriez-vous vraiment tant de scepticisme déjà à l’égard des pauvres hommes ?
Le regard de Pasca, très droit et très grave, se posa sur lui.
– Pourquoi vous cacherais-je que, depuis la révélation du malheur de ma mère, j’ai pris la résolution de me défier de la sincérité de tous les hommes, et de tous ceux du monde de mon père en particulier ?
M. de Cesbres demeura un moment interloqué – lui, l’homme qui trouvait toujours une riposte spirituelle et mordante, et qui avait la réputation de ne jamais se laisser démonter, en quelque circonstance que ce fût.
Il répliqua enfin en essayant de reprendre son habituel accent de raillerie :
– Mais savez-vous que c’est terrible pour moi ! Ainsi, tout ce que je pourrai dire sera tenu comme mensonge... et cela simplement parce que je fais partie de la corporation masculine ! Je m’explique maintenant votre attitude méfiante !... Mais écoutez, je veux vous apprendre quelque chose. Permettez-moi seulement de ne pas rester si éloigné, car nous avons l’air de nous écarter comme deux pestiférés.
Délibérément, sans attendre la permission demandée, Gilles poussait la petite porte grillagée et entrait dans l’enclos, où son arrivée fit fuir les volatiles qui se disputaient le grain échappé de la corbeille.
– Voyons, je suis votre cousin ; accordez-moi quelques privautés ! dit-il en voyant se froncer les beaux sourcils dorés.
– Mon cousin !... Le cousin d’une villageoise ! Allons donc !... Peut-être encore pendant le temps que vous passerez ici, mais après, comme vous le renierez vite, ce lien de parenté !
Elle parlait avec véhémence, en fixant sur Gilles ses yeux magnifiques où la fierté se mélangeait d’une sorte de raillerie dédaigneuse.
– Qu’en savez-vous ? J’en serai peut-être fier, au contraire !
– Permettez-moi de vous dire que j’en doute fort !
Il eut un petit rire ironique.
– Naturellement ! Du moment où cela sort d’une bouche masculine !... Mais figurez-vous, signorina, que j’ai le malheur d’avoir envers le sexe féminin une défiance analogue à celle dont vous honorez le sexe auquel j’appartiens... Non, défiance n’est peut-être pas le mot exact, dédain serait mieux... Voyez-vous, je vais beaucoup dans le monde et, en ma qualité d’auteur dramatique, je me trouve en relation avec quantité de personnalités féminines. Eh bien ! quand je les ai étudiées de près, je ne découvre en elles qu’un déplorable vide, une coquetterie outrée, insatiable d’hommages ou bien encore un orgueil fou. Voilà les femmes.
Pasca eut un geste de protestation.
– Oh ! pas toutes ! Vous ne parlez pas là des femmes sérieuses, des chrétiennes dignes de ce nom. Et de celles-là, vous en avez dans votre pays aussi, certainement !
– Mais pourquoi voulez-vous que je le croie, puisque vous, signorina, condamnez en bloc tous les hommes, sans exception ? Je fais comme vous, voilà tout.
– Je n’ai pas dit cela ! Certainement, je sais qu’il existe des cœurs loyaux et honnêtes...
– Mais vous ne me faites pas l’honneur d’espérer que je sois de ce nombre ?... Tenez, admettons que vous demandiez à quelqu’une de mes relations parisiennes : « Que pensez-vous de Gilles de Cesbres ? » Il ou elle vous répondra : « Gilles de Cesbres ?... C’est un homme charmant et terrible. Nul comme lui ne sait plaire, et il se sert de ce don pour étudier autrui, pour fouiller de son scalpel d’observateur les cœurs et les intelligences. Il paraît fantasque, parce que, l’étude finie, il ne s’inquiète plus de ceux qui, charmés par lui, avaient cru un instant avoir conquis son amitié. Il est sceptique, blasé, incroyant ; il sait manier cruellement l’ironie et n’ignore pas que tout est permis à un homme célèbre comme lui... » Voilà un rassurant portrait, n’est-il pas vrai ?
Il eut un léger rire moqueur en rencontrant le regard stupéfait et un peu effaré de Pasca.
– Je ne me flatte pas. Qu’en dites-vous ? Mais, écoutez ceci : ce monstre – car je suis certainement tel à vos yeux – possède une qualité que pourraient vous certifier ses amis. De vrais, qui soient dignes de ce nom, il n’en a que deux ; l’un est un jeune savant, austère et silencieux ; l’autre un vieil artiste de quatre-vingts ans, qui l’appelle : « Mon petit enfant. » Tous deux vous diront : « Gilles de Cesbres n’a jamais trahi la confiance de ses amis... » Pardonnez-moi de paraître me vanter ; je n’ai que ce pauvre petit mérite et je le revendique hautement. C’est vous dire combien je blâme l’acte de François de Combayre, abandonnant non un ami, mais l’épouse qui l’aimait et se confiait à lui... c’est vous dire aussi que vous n’auriez pas à craindre que votre cousin vous reniât un jour, si vous vouliez lui accorder votre amitié.
Toute trace d’ironie avait disparu de la physionomie de Gilles. Son regard sérieux ne quittait pas le visage de Pasca, d’abord étonnée, puis émue, peu à peu...
– ... Je vous demande peut-être beaucoup ?... Car je me doute qu’une amitié telle que la vôtre doit être précieuse et infiniment sûre.
– Comment pouvez-vous le savoir ?
– Parce que je vous connais déjà, dit-il tranquillement.
– Vous me connaissez ?... Après m’avoir vue trois fois ? J’avoue ne pas être si forte observatrice et me réserver quant au jugement que je dois porter sur vous.
Déjà redevenu sarcastique, Gilles riposta :
– Vous avez raison, car, après tout, je puis être le pire scélérat ! Étudiez-moi donc, ma cousine, et quand vous serez fixée sur ma sincérité à votre égard, vous m’en préviendrez.
Elle dit avec un geste d’impatience :
– Ne m’appelez pas votre cousine ! Je n’ai aucun désir de revendiquer ce lien de parenté, et surtout je veux « qu’elle » ignore...
Son doigt se tendait dans la direction de la maison où reposait Matty.
– Parce qu’elle vous est antipathique ?
Pasca rougit un peu.
– Je ne puis le nier, signore. Certes, comme chrétienne, je suis prête à tout faire pour elle, mais je sens qu’au moral tout nous sépare... et je ne sais pourquoi je m’imagine qu’elle m’a détestée dès le premier moment où elle m’a vue.
– Cela est bien certain, dit M. de Cesbres avec un petit sourire railleur.
– Pourquoi cela ? Je venais pourtant à elle de tout cœur, prête à la soigner selon mon pouvoir.
– Certainement. Mais n’avez-vous pas remarqué que Matty est plutôt laide et ne comprenez-vous pas que, dès le premier regard, elle a été jalouse de vous ? Elle déteste toutes les femmes jolies ou même simplement gracieuses. Pauvre Matty, c’est une triste nature ! ajouta-t-il avec un dédaigneux mouvement d’épaules.
– Peut-être, au cours de son éducation, n’a-t-on rien tenté pour la réformer ?
– L’éducation ? Elle n’en a pas eu et s’est élevée à sa guise. Sa mère, une Anglaise, fille d’un riche propriétaire australien, est morte six ans après sa naissance et son père l’a atrocement gâtée. Elle ne connaît au monde qu’une règle : sa fantaisie, qui prend parfois des allures assez extravagantes.
– Je la plains ! dit gravement Pasca. Et pas de religion, sans doute ?
– Jusqu’à quatorze ans, elle a été élevée dans le protestantisme. Mais alors un beau jour, elle déclara péremptoirement devant son père et son grand-père maternel qu’elle ne croyait à rien et qu’elle ne voulait plus entendre parler d’enseignement religieux. Comme ils étaient, sur ce point, aussi indifférents l’un que l’autre, ils la laissèrent libre d’agir à sa guise. Il ne faudra donc pas vous étonner d’entendre sortir de sa bouche des paroles qui vous choqueront... Mais si elle s’avisait de parler de vos croyances d’une manière blessante pour vous, dites-le-moi, afin que je puisse la faire cesser.
– N’ayez crainte, je saurai moi-même imposer silence à qui attaquerait ma religion ! dit Pasca avec un énergique mouvement de tête.
– Hum ! ce ne sera peut-être pas si facile avec elle ! Il n’y a que moi qui aie de l’influence sur cette enfant gâtée, parce que je ne lui ai jamais cédé... Pendant que j’y pense, signorina, ne vous tourmentez pas pour satisfaire les exigences déraisonnables de Matty. Mrs Smeeton m’a appris qu’elle s’était montrée fort impolie...
Pasca interrompit avec une calme fierté :
– Oh ! cela ne me préoccupe pas ! Je fais ce que je peux ; après cela, je laisse dire. J’ai bien compris aussitôt que j’avais affaire à une pauvre créature gâtée et adulée.
– C’est possible, mais je ne souffrirai pas qu’elle se montre désagréable pour vous, et je le lui ferai comprendre... Mais pourquoi ne vous parlerais-je pas du sujet dont je voulais entretenir votre grand-père ? Le chirurgien dit qu’on ne peut transporter Matty...
– Eh ! nous nous arrangerons pour la garder, dit froidement Pasca. Je crains seulement qu’elle ne se trouve fort mal dans notre modeste demeure.
Gilles eut un geste d’insouciance railleuse.
– Oh ! cela importe peu et ne lui sera que favorable ! Mais je vais m’informer près du docteur, afin de faire venir de Florence une garde-malade. Mrs Smeeton, qu’elle traite en esclave, n’a aucune influence sur elle, et sa femme de chambre aura assez de besogne avec son service, sa nourriture, car, naturellement, vous ne vous occuperez de rien, signorina. C’est déjà trop que vous soyez obligée d’abandonner votre chambre !
– Je considère au contraire cela comme bien peu de chose... Quant à la femme de chambre, nous la logerons dans une pièce du second étage. Mais pensez-vous que... que M. de Combayre vienne ? ajouta-t-elle d’un ton hésitant et inquiet.
– Certes non, il ne viendra pas ! Pensez donc, dans ma dépêche, je lui donne l’adresse de votre maison ! Quelle figure ferait-il ici, devant vous, devant son beau-père, devant tous ceux qui l’ont connu ?... Non, non, il ne viendra pas, signorina !
Pasca eut un soupir de soulagement.
– Ah ! tant mieux ! Cela aurait été si... si pénible !... Alors, signore, vous me promettez de garder le secret, même à son égard ?
– Puisque vous le désirez !... Mais je vous avertis que, pour ma part, je me considère bel et bien comme votre parent et que je saurai en revendiquer les privilèges.
Il parlait d’un ton mi-sérieux, mi-plaisant, en enveloppant Pasca de son regard dont l’ironie se faisait en ce moment très douce. Et, s’inclinant avec une aisance élégante, il s’éloigna dans la direction de la maison.