IIILe lieutenant de Police, Sarah Christmas, était une belle jeune femme aux yeux verts, aux cheveux châtains coupés courts, entrée dans la police après son diplôme de Droit. Sa famille dont le grand-père, Abraham Christmas, était maraîcher en Cornouaille anglaise, avait, par son fils, le père de Sarah, fait souche à Saint-Pol-de-Léon, en Bretagne, deux générations auparavant.
Sarah était la gentillesse et la bonté même. Si sa profession la mettait face à des situations dramatiques, elle ressentait toujours la même souffrance face à la détresse humaine. La fréquentation quotidienne de la tragédie, de la déchéance, du malheur des autres, la marquait invariablement car, si les dérives de l’âme peuvent prendre des voies diverses, elles se distinguent, hélas, trop souvent, par des actes épouvantables.
Encore jeune pourtant, Sarah avait, depuis quelques années, été confrontée à tout ce que, depuis sa création, l’homme, inexplicablement aspiré par sa furie destructrice, inventait pour nuire à son prochain. Pierre, bâton, lacet, arme à feu, poison, couteau, sabre, hache… rien, hélas, ne manquait à l’effroyable catalogue édité au cours des temps et qui, chaque jour, s’étoffait un peu plus !
Mais Sarah savait bien qu’en choisissant, dès l’adolescence, sa profession, elle côtoierait inévitablement le malheur. Alors, elle tentait de masquer ses états d’âme, sans jamais y parvenir vraiment.
Fine, musclée, très sportive, rapide et dynamique, Sarah était spécialiste en arts martiaux. Championne de karaté de haut niveau, elle avait, après des voyages en Orient, choisi de poursuivre des études de Droit pour entrer dans la Police. Jamais elle ne parlait de sa ceinture noire 3e dan et peu de ses collègues l’auraient imaginée capable de leur décocher au visage un mawashi geri, un de ces superbes coups de pied dont Bruce Lee a le secret… ou alors de leur placer, à un centimètre du nez, un yoko géri, ce spectaculaire chassé de côté, à la une des affiches qui vantent les performances de tel ou tel dojo. Très adroite au tir également, Sarah limitait ses actions à ses entraînements, souhaitant bien ne jamais avoir à utiliser ses talents. Elle se souvenait toujours de cet instructeur, un expert dans la très belle et très efficace boxe française qui répétait inlassablement :
« Continuez à travailler votre art, quel qu’il soit. Forgez-vous un corps solide, un mental fort mais n’oubliez jamais que personne au monde n’est plus rapide qu’une balle de revolver. Méfiez-vous des voyous qui vous tendent la main, puis vous cassent une bouteille sur la tête et vous attaquent à plusieurs. N’affrontez jamais un homme sous l’emprise de la folie, de l’alcool, de la drogue ou des trois réunis. En dernier ressort, tirez juste, frappez avec précision, mais, sachez aussi courir vite, cela vous sauvera peut-être, un jour, la vie. »
***
Le capitaine de police Arthur Blanchard, supérieur hiérarchique de Sarah mais son compère habituel, était particulièrement grognon ce matin-là. Toute la journée du vendredi Blanchard avait cassé les pieds à ses collègues avec “son” rhume de cerveau :
— C’est le rhube du siècle, les gars… pcchoup… voiture… chauffage défectueux… ça m’a…
La goutte au nez, le col de la canadienne relevé au-dessus des oreilles, affichant l’air désespéré d’un chien battu, il avait pris chacun à témoin :
— Je ne monterai… plumff… plus jamais dans cette voiture sans chauffage. Ou alors je démissionne. Vous m’entendez, je… plumff… démissionne !
Sa femme, infirmière, rendant visite à leur fille enceinte, il avait passé un week-end bougon et solitaire, enterré sous deux édredons de plume :
— Tu restes à la maison ! avait-elle dit. Il ne manquerait plus que tu lui transmettes ta maladie…
— Mais, c’est juste un gros rhume…
— Tu es policier ou médecin ? Chacun son métier.
Le virus agressif qu’à son corps défendant étrennait Arthur, était celui que la Faculté allait, quelques semaines plus tard, isoler et appeler le Glazik-du. Un virus fugace et caractéristique d’ailleurs qui, cela fut prouvé ultérieurement, se désactivait en trois ou quatre jours.
Ce matin-là donc, la voix éraillée, le cerveau encore lourd de son rhume d’anthologie, Arthur dit à Sarah :
— On part immédiatement. J’espère que tu n’as pas le vertige ?
— Non. Mais toi, si… Tu sais très bien que je saute en parachute !
Il grogna :
— Je sais. Et tu ne me feras jamais faire ce truc-là. N’insiste pas.
— Mais si, tu verras. Je vais te préparer ça. Dis-moi, on escalade la cathédrale Saint-Corentin ou le Menez Hom ?
— Non, on va au phare de Penmarc’h.
— Au phare de Penmarc’h ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Pour ce que j’en sais, on a retrouvé une femme morte, le crâne défoncé. C’est un voisin ou un cousin qui a téléphoné. On va en savoir plus tout à l’heure.
Le visage de Sarah se crispa. L’entrée de plein pied dans un nouveau drame ne la laissait jamais indifférente :
— Je n’aime pas ça, Arthur. Le Guilvinec*, il y a quelques mois, Penmarc’h aujourd’hui… Il n’y a pas de raisons !
— Non. Il n’y en a pas. Et c’est bien pour cela que nous sommes là.
Il bougonna. Sa voix cassée geignit :
— Tu ne veux pas conduire pour y aller ? J’ai la tête comme une ruche !
Sarah se força à sourire :
— Vous êtes mon supérieur, capitaine Blanchard. Je suis vos directives.
Arthur souffla et répliqua :
— Lieutenant Christmas, je me démissionne illico et vous nomme capitaine à ma place… en vertu de pouvoirs qui ne me sont pas conférés. Ça te va ?
Sarah lui pointa un doigt entre les yeux. Elle savait qu’il voulait la détendre en la faisant rire :
— OK. Alors, inspection de tenue ! Mais je te fais remarquer que tu as déjà démissionné vendredi…
Il grommela :
— Vendredi c’était vendredi.
— Et tu as démissionné parce que tu étais malade. Aujourd’hui, tu es presque guéri, alors on va prendre l’air.
Arthur haussa les épaules et pénétra dans la voiture :
— Prendre l’air ! Le phare, le parachute ! Tu veux ma mort, d’accord. Il suffisait de le dire. Tu as ton permis de conduire au moins ? Est-ce que cette voiture a le chauffage ?
— Elle l’a… mais il ne fonctionne pas.
***
Le phare de Penmarc’h, tous les guides touristiques le rappellent, fut édifié en 1897 à la mémoire du Maréchal Davout prince d’Eckmühl, titre qui lui échut d’une victoire napoléonienne en Bavière en 1809.
Désirant honorer la mémoire de son père, la marquise Adélaïde Louise Davout de Blocqueville qui en avait largement les moyens, légua par testament 300 000 francs pour élever un phare sur une côte bretonne particulièrement réputée pour ses accès dangereux… à la condition que le monument, par son nom, rende hommage à son père. Si le sentiment filial était honorable, cette volonté de donner à un monument destiné à sauver des vies humaines, le nom d’une bataille qui avait fait des dizaines de morts, de blessés, d’estropiés et avait décimé des familles entières, s’avérait, hélas, plus contestable. Mais la marquise qui désirait que le « noble nom “Eckmühl !” soit longtemps béni », précisa qu’elle voulait ainsi « racheter par les vies sauvées de la tempête, les larmes versées par la fatalité des guerres. » Le sang et la souffrance humaine, pourtant, s’accommodent mal de tels arrangements…
***
La voiture tourna au rond-point du bourg, s’engageant dans la patte d’oie de la D 785 menant au phare. L’arrière de l’église, poupe hiératique d’un gros navire à l’amarre, rappelait ici, jusqu’aux anciennes sculptures qui figuraient sur la pierre, l’alliance infrangible entre l’homme et la mer. À la pointe de Penmarc’h, l’océan avait modelé les paysages, forgé les caractères, endurci les âmes dans l’affrontement quotidien de l’homme et de la mer. Ici, peut-être plus qu’ailleurs, on avait payé au prix fort, celui de la vie, le droit de conquêtes marines aussi vaillantes que redoutables.
— Sarah, je vais t’avouer une chose… Je n’ai pas vraiment visité le phare de Penmarc’h, confessa douloureusement Arthur de sa voix enrouée. Ca fait des années que ma femme me casse les pieds pour y monter, ajouta-t-il. Je suis toujours resté en bas.
— Tu sais, les phares, c’est comme les avions pour la coqueluche des enfants. L’air frais, le sport, il n’y a rien de tel ! Tu ne te dépenses pas assez…
— Lieutenant Christmas, vous êtes une sauvage et vous ne me ferez pas monter là-haut !
— Parce que tu as le vertige.
— Je n’ai pas le vertige, je n’aime pas la hauteur. C’est tout et…
Il s’interrompit :
— Je crois que nous sommes arrivés.
* Matin rouge au Guilvinec. Éditions Alain Bargain. Même auteur.