Ceux-là, c’étaient les tristes, les pitoyables, et si leurs prétentions insensées, aussi touffues que leur chevelure, si leur orgueil, leurs manies prêtaient à rire, tant de misère était écrite sur leur apparence râpée, qu’on ressentait, malgré tout, de l’attendrissement devant l’éclat fiévreux de ces yeux ivres d’illusions, devant ces physionomies ravagées, où tous les rêves vaincus, les espérances mortes, avaient marqué leur place en tombant.
À côté de ceux-là, il y avait ceux qui, trouvant l’art trop dur, trop aride, trop infructueux, demandaient des ressources à des professions bizarres, en désaccord avec les préoccupations de leur esprit, un poète lyrique tenant un bureau de placement pour domestiques mâles, un sculpteur commissionnaire en vin de Champagne, un violoniste employé au gaz.
D’autres, moins dignes, se faisaient nourrir par leurs femmes, dont le travail entretenait leur géniale paresse. Ces couples étaient venus ensemble, et les pauvres compagnes des Ratés portaient sur leurs visages courageux et fanés le prix coûtant de l’entretien d’un homme de génie. Fières d’accompagner leurs maris, elles leur souriaient comme des mères, de l’air de dire : « C’est mon œuvre !… » et elles avaient de quoi se glorifier en effet, tous ces messieurs ayant, en général, la mine florissante.
Joignez à ce défilé deux ou trois antiquailles littéraires, fabulistes de salon, vieux fonds d’athénées, de prytanées, de Sociétés philotechniques et autres, toujours à l’affût de ces sortes de séances ; puis des comparses, des types vagues, un monsieur qui ne disait rien, mais qu’on prétendait très fort parce qu’il avait lu Proudhon, un autre amené par Hirsch, et qu’on appelait « le neveu de Berzélius, » il n’avait, du reste, pas d’autre titre de gloire que sa parenté avec l’illustre savant suédois, et paraissait un parfait imbécile ; un comédien in partibus du nom de Delobelle, qui, disait-on, allait avoir un théâtre.
Enfin, les commensaux habituels de la maison, les trois professeurs, Labassindre en tenue de gala, faisant de temps en temps : « beûh !… beûh ! » pour voir si sa note y était, car il allait en avoir besoin dans la soirée, et d’Argenton, le beau d’Argenton, coiffé en archange, frisé, pommadé, ganté de clair, génial, austère, pontifiant.
Debout à l’entrée du salon, Moronval recevait tout le monde, donnait des poignées de mains distraites, très inquiet de voir l’heure s’avancer, et que la comtesse – c’est ainsi qu’on appelait Ida de Barancy – n’était pas encore arrivée.
Une espèce d’angoisse planait sur l’assemblée. On causait tout bas dans les coins en s’installant. La petite madame Moronval allait de groupe en groupe, disant d’un air aimable : « Nous ne commençons pas encore… On attend la comtesse. » Et, sur ces lèvres expressives, ce mot de comtesse prenait des inflexions extraordinaires de mystère, de solennité, d’aristocratie. Cela se chuchotait ensuite, chacun ayant le désir de paraître bien informé : « On attend la comtesse… »
L’harmonium, grand ouvert, souriant de toutes ses touches comme un immense râtelier, les élèves en rang contre le mur, la petite table ornée d’un tapis vert, d’une lampe à abat-jour, d’un verre d’eau sucrée, se dressant sur son estrade, sinistre et menaçante comme une guillotine au petit jour, et M. Moronval, crispé dans son gilet blanc, et madame Moronval, née Decostère, rouge comme un petit coq de tout le feu de la réception, et Mâdou-Ghézô grelottant au vent de la porte, tout, oui, tout attendait la comtesse.
Cependant, comme elle n’arrivait pas et que c’était très froid, d’Argenton consentit à réciter son « Credo de l’amour, » que tous les assistants connaissaient pour l’avoir entendu au moins cinq ou six fois.
Debout devant la cheminée, les cheveux rejetés, la tête haute comme s’il débitait ses vers aux moulures du plafond, le poète déclamait d’une voix aussi emphatique et vulgaire que ce qu’il appelait son poème, laissant des espaces après chaque effet, pour permettre aux exclamations admiratives de se faire jour et d’arriver jusqu’à lui.
Dieu sait que les Ratés ne sont pas avares de ces sortes d’encouragements.
– Inouï !…
– Sublime !…
– Renversant !…
– De l’Hugo plus moderne !…
Et celui-ci, le plus étonnant de tous :
– Goethe avec du cœur !
Sans se troubler, éperonné par ces louanges, le poète continuait, le bras tendu, le geste dominateur :
Et de quelques lazzi que la foule me raille,
Moi, je crois à l’amour comme je crois en Dieu.
Elle entra.
Le lyrique, toujours les yeux en l’air, ne l’aperçut même pas. Mais elle le vit, elle, la malheureuse, et dès ce moment ce fut fait de sa vie.
Il ne lui était jamais apparu qu’en pardessus, en chapeau, vêtu pour la rue et non pour l’Olympe ; mais là, dans cette lumière blafarde des globes opalisés qui blêmissait encore son teint pâle, en habit noir, en gants gris-perle, et croyant à l’amour comme il croyait en Dieu, il lui fit un effet fatal et surhumain.
Il répondait à tous ses désirs, à tous ses rêves, à cette sentimentalité bête qui fait le fond de ces âmes de filles, à ce besoin d’air pur et d’idéal qui semble une revanche de l’existence qu’elles mènent, a ces aspirations vagues qui se résument pour elles dans un mot très beau, mais qui prend sur leurs lèvres l’expression vulgaire, et dégradante qu’elles prêtent à tout ce qu’elles disent : « l’artiste ! »
Oui, dès cette première minute, elle lui appartint, et il entra tout entier dans son cœur, tel qu’il était là, avec ses cheveux harmonieusement séparés, la moustache au fer, le bras tendu et frémissant, et toute sa ferblanterie poétique. Elle ne vit ni son petit Jack, qui lui faisait des signes désespérés en lui envoyant des baisers, ni les Moronval inclinés jusqu’à terre, ni tous ces regards curieux empressés autour de cette nouvelle venue, jeune, fraîche, élégante dans sa robe de velours et son petit chapeau de théâtre, blanc, rose, bouillonné, orné de barbes de tulle qui l’entouraient en écharpe.
Lui, rien que lui !
Longtemps après, elle devait se rappeler cette impression profonde que rien ne put altérer par la suite, et revoir comme en rêve son grand poète en pied, tel qu’elle l’aperçut pour la première fois au milieu du salon des Moronval qui, ce soir-là, lui parut immense, splendide, étincelant de mille bougies. Ah ! il put bien lui faire tous les chagrins possibles, l’humilier, la blesser, briser sa vie et quelque chose encore de plus précieux que sa vie, il ne parvint jamais à effacer l’éblouissement de cette minute…
– Vous voyez, madame, dit Moronval avec son sourire le plus exquis, nous préludions en vous attendant… M. le vicomte Amaury d’Argenton était en train de nous réciter son magnifique poème du Credo de l’amour.
Vicomte !… Il était vicomte.
Tout, alors !
Elle s’adressa à lui, timide, rougissante, comme une petite fille :
– Continuez, monsieur, je vous en prie…
Mais d’Argenton ne voulut pas. L’arrivée de la comtesse avait coupé le plus bel effet de son poème, un effet sûr, et l’on ne pardonne pas ces choses-là ! Il s’inclina, et dit avec une politesse ironique et froide :
– J’ai fini, madame.
Puis il se mêla aux assistants sans plus s’occuper d’elle.
La pauvre femme se sentit le cœur serré, plein d’une vague tristesse. Dès le premier mot, elle lui avait déplu, et déjà cette idée lui était insupportable. Il fallut les gentillesses du petit Jack, heureux de voir sa mère, fier du succès qu’elle avait dans la salle, les amabilités de Moronval, l’empressement de tous, le sentiment d’être bien la reine de la fête, pour effacer ce chagrin trahi chez elle par un mutisme de cinq minutes, ce qui était pour une nature comme la sienne aussi extraordinaire que reposant.
Le trouble de son arrivée s’étant dissipé, chacun prit place pour la séance de la lecture expressive. La majestueuse Constant, qui avait accompagné sa maîtresse, s’installa sur le banc du fond, près des élèves. Jack vint s’accouder au fauteuil de sa mère, à la place d’honneur, ayant à côté de lui Moronval, qui caressait paternellement ses cheveux.
Le public formait déjà une imposante assemblée alignée sur des files de chaises comme pour une distribution de prix. Enfin, madame Moronval-Decostère prit pour elle toute la petite table, toute l’estrade, toute la clarté de la lampe, et commença à lire une étude ethnographique de M. Moronval sur les races mongoles.
C’était long, ennuyeux et triste, une de ces élucubrations qu’on lit dans les sociétés savantes, de trois à cinq, entre chien et loup, pour bercer le sommeil des membres du bureau. Le diable, c’est qu’avec la méthode Moronval-Decostère, on n’avait pas même la ressource de s’assoupir, de laisser tomber, sans la sentir, cette petite pluie tiède et monotone. Il fallait écouter par force ; les mots vous entraient dans la tête comme avec un tournevis, syllabe par syllabe, lettre par lettre, et les plus difficiles vous écorchaient parfois en passant.
Ce qui mettait le comble à la fatigue causée par cette audition, c’était la vue instructive et terrifiante de madame Moronval-Decostère en plein exercice de sa méthode. Elle ouvrait la bouche en O, la tordait, l’allongeait, la convulsait. Et là-bas, sur les bancs du fond, huit bouches d’enfants faisaient absolument la même mimique, suivant le professeur dans toutes ses contorsions fantaisistes et donnant ce que cet excellent système appelle « la configuration des mots. » Ces huit petites mâchoires silencieuses en mouvement produisaient un effet fantastique. Mademoiselle Constant était atterrée.
Mais la comtesse ne voyait rien de cela. Elle regardait son poète appuyé contre la porte du salon, les bras croisés sur la poitrine, les yeux perdus.
Il rêvait.
Comme on le sentait loin, parti, envolé ! Sa tête dressée avait l’air d’écouter des voix.
De temps en temps, son regard s’abaissait, redescendait vers la terre, mais sans daigner se fixer. La malheureuse le guettait, l’espérait, le mendiait presque, ce regard errant ; mais toujours en vain. Il glissait indifféremment sur tout le monde excepté sur elle. Le fauteuil qu’elle occupait avait l’air d’être vide pour lui, et la pauvre femme était si désolée, si troublée de cette indifférence, qu’elle oublia de féliciter Moronval du brillant succès de son étude, qui venait de finir au milieu des applaudissements et du soulagement universels.
Après cette lecture expressive, vint l’audition d’un morceau de poésie de d’Argenton, accompagné sur l’orgue-harmonium par Labassindre. Cette fois elle écouta, je vous jure, et tous les poncifs, toutes les sentimentalités de ces vers lui arrivèrent jusqu’au cœur, filés, tremblés, modulés aux sons traînards de l’instrument. Elle était là haletante, fascinée, noyée par cette houle d’harmonie.
– Que c’est beau ! que c’est beau ! disait-elle en se tournant vers Moronval qui l’écoutait avec un sourire bilieux et jaune, comme si on lui avait crevé l’amer.
– Présentez-moi à M. d’Argenton, demanda-t-elle aussitôt la lecture finie… Ah ! monsieur, c’est superbe ! que vous êtes heureux d’avoir un tel talent !
Elle parlait à demi-voix, en bégayant, en cherchant ses mots, elle si bavarde, si expansive d’habitude. Le poète s’inclinait légèrement, très froid, comme indifférent à cette admiration émue. Alors elle lui demanda où l’on trouvait ses poésies.
– On ne les trouve pas, madame, répondit d’Argenton d’un air solennel et blessé.
Sans le vouloir, elle avait touché le point le plus sensible de cet orgueil en souffrance, et voici qu’encore une fois il se détournait d’elle sans l’avoir seulement regardée.
Mais Moronval profita de l’occasion :
– Mon Dieu ! oui, dit-il, la littérature en est là… Des vers pareils ne rencontrent pas même un éditeur… Le talent, le génie restent enfouis, méconnus, réduits à briller dans les coins…
Et tout de suite :
– Ah ! si l’on avait une Revue !
– Il faut en avoir une, dit-elle vivement.
– Oui, mais l’argent !
– Eh ! on le trouvera l’argent… Il est impossible de laisser de pareils chefs-d’œuvre dans l’ombre.
Elle était indignée et parlait très éloquemment, maintenant que le poète n’était plus là.
« Allons ! l’affaire est lancée… » se dit Moronval ; et comprenant avec sa perfide malice le côté faible de la dame, il lui parla de d’Argenton, qu’il eut soin d’entourer de ces couleurs romanesques et sentimentales comme il voyait bien qu’elle les aimait.
Il en fit un Lara moderne, un Manfred, une belle nature, fière, indépendante, que les duretés du sort à son égard n’avaient pu entamer. Il travaillait pour vivre, refusait tout secours du gouvernement.
« Oh ! c’est bien… » disait Ida ; puis toujours tourmentée de ce blason qu’elle portait dans la tête, et qu’elle appliquait aux uns et aux autres, à tort et à travers, elle demandait :
– Il est noble, n’est-ce pas ?
– Très noble, madame… Vicomte d’Argenton, descendant d’une des plus anciennes familles d’Auvergne… Son père, ruiné par un intendant infidèle…
Et il lui servit un roman banal avec accompagnement d’amour malheureux pour une grande dame, une histoire de lettres montrées au mari par une marquise jalouse. Elle ne se lassait pas d’avoir des détails ; et pendant qu’ils chuchotaient tous les deux, rapprochant leurs fauteuils, celui dont on parlait semblait ne rien voir de ce manège, et le petit Jack, tout soucieux de sentir sa mère ainsi accaparée, s’attirait deux ou trois phrases impatientées : « Jack, tiens-toi donc tranquille… Jack, tu es insupportable… » qui l’envoyaient à la fin, la lèvre gonflée, les yeux humides, bouder dans un coin du salon.
Pendant ce temps, la séance continuait.
Maintenant c’était un des élèves, un petit Sénégalien brun comme une datte, qui venait réciter au milieu de l’estrade une poésie de Lamartine : Prière de l’enfant à son réveil, qu’il commençait ainsi sur un ton suraigu :
Ô pè qu’ado mo pè,