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1894 Mots
Après une longue journée à la radio, j’allai rendre visite à mes enfants chez ma cousine Ndèye Bineta. Ils me manquaient tellement et il fallait que je leur explique les raisons pour lesquelles je passais en direct. Ndèye Bineta était notre cousine germaine. Sa mère était la petite sœur à la mienne. Elle avait cinq enfants et nos enfants adoraient squatter chez elle car il y avait une très bonne ambiance. Ma cousine est une femme très forte. Elle a été excisée à l’âge de cinq ans. Ma tante était une femmes soumise et avait laissé sa belle-sœur faire le sale boulot sur demande de son mari. A l’âge de 17 ans, Ndeye Bineta fut mariée à de force à un ami de son père qui tomba sous son charme. C’était un riche commerçant qui avait promis à ma tante et à son mari de refaire entièrement ce qui leurs servaient de domicile à ses frais. Ce qu’il fit bien sûr après avoir épousé ma pauvre cousine. Ndeye Bineta passait ses nuits à pleurer. Elle en voulait tellement à ses parents. Elle eut son premier enfant à l’âge de 18 ans et son mari décéda deux ans plus tard. Toutes ses cicatrices finirent par la changer en une personne rebelle. Elle ne se laissa plus faire. Elle eut la chance de rencontrer Lamine, un émigré qui fut immédiatement épris d’elle. Il voulut faire d’elle son épouse mais il fut contraint d’attendre la fin de son deuil. Au début, les parents de Binou, on la surnomme, n’étaient pas pour mais ma cousine s’imposa. Elle en était follement amoureuse. C’était la toute première fois qu’elle connaissait ce sentiment. Après tout, elle avait été contrainte d’épouser très jeune quelqu’un qui avait l’âge de son père et quelqu’un pour qui elle n’éprouvait pas le moindre sentiment. Binou se maria donc avec Lamine… Ils ont aujourd’hui cinq enfants dont celui issu de son premier et filent le parfait amour. Ce dernier fait des va et vient entre Dakar et Barcelone et a ouvert à sa femme une boutique de prêt à porter à Dakar qui marche très bien. Binou sait que malgré le fait que de nombreuses associations continuent de se battre contre l’excision, de nombreuses familles continuent de pratiquer cette mutilation génitale féminine ; Désireuse d’également contribuer à cette sensibilisation, elle a donc mis sur pied une association et continue de sensibiliser autour d’elle afin que cette vieille pratique soit définitivement éradiquée. Je suis tellement émue quand je la vois sourire. Qui peut deviner qu’elle a enduré toutes ces horreurs ? Elle n’a jamais baissé les bras pour autant. C’est tout simplement épatant. J’aurai aimé avoir sa force, son courage. Mais je suis tout simplement son contraire. J’ai une grande gueule, sans plus. J’essaie de faire croire à tout le monde que je suis forte, que je ne suis pas du genre à stresser, que je ne prends rien trop à cœur, or c’est faux. Je suis une femme très fragile. Je panique et pleure très vite, même si je fais tout pour le cacher. Ce n’est pas ça le pire, le pire c’est que j’ai peur de la solitude. Je ne supporte pas la trahison. J’ai cru que j’allais mourir le jour où j’ai vu Jules et sa stagiaire devant ce restaurant où nous étions censés dîner. J’ai commencé à avoir froid alors qu’il faisait chaud. Je respirais fort. J’avais de fortes palpitations. J’avais envie de crier de douleur. Cette nuit-là, je n’avais même pas réussi à dormir. J’ai vidé toutes les larmes de mon corps, je n’avais même plus d’appétit. Quand j’arrivai chez Binou, sa femme de ménage m’ouvrit avant de m’installer au salon, le temps d’aller chercher ma cousine en haut. Binou descendit très bien habillée, comme d’habitude : Elle n’avait jamais fait les bancs mais adorait parler son français, même si elle faisait des tonnes de fautes. Le plus drôle c’est qu’elle s’en foutait royalement : -Binou : Ma chérie comment vas-ti ? -Moi (amusée) : Combien de fois devrai-je te dire que c’est « tu » au lieu de « ti » ? -Binou : L’essentiel est que tu comprends ce que je cherche à dire, c’est tout. -Moi : « Comprennes » LOL. Peux-tu appeler les enfants stp ? faut que je leur parle. Binou cria le nom de sa femme de ménage qui s’empressa de venir lui répondre. Elle lui demanda de dire à mes enfants que j’étais en bas. Je les entendis descendre en courant. Maty et Alioune vint vers moi puis me firent un câlin : -Bébé Maty : Maman quand est ce qu’on rentre à la maison ? -Moi : Bientôt mes trésors, bientôt. -Alioune : On t’a entendu à la radio. -Moi : C’est pour cela que je suis là. Ecoutez les enfants, je sais qu’à votre école, vos camarades doivent sûrement dire pleins d’horreurs sur moi. Il faudra toujours répondre que ce n’est pas vrai. Les gens sont méchants et disent pleins de mensonges, or mentir ce n’est pas bien. -Alioune : Papa nous manque. -Moi : Il me manque aussi. Je suis en train de chercher un bon appartement en attendant que la maison soit libérée. Je dois rentrer mais je reviendrai vous chercher dès que tout sera prêt. -Bébé Maty : Je veux rentrer avec toi maman. -Moi : La prochaine fois mon ange. Elle se mit à pleurer fort. Binou la porta afin de me laisser l’opportunité de m’en aller discrètement. Mohamed me téléphona alors que j’étais au volant. Mon cœur battait très fort à chaque fois que je voyais son nom affichait sur mon écran car il pouvait très bien annoncer une bonne comme une mauvaise nouvelle : -Mohamed : Bonsoir Dieyna, comment vas-tu ? -Moi : J’allais bien jusqu’à ce que tu me téléphones vue les circonstances. -Mohamed : J’ai une bonne nouvelle. La police va vous restituer le corps de Souleymane ; Vous pourrez enfin l’enterrer. Était-ce une bonne nouvelle ça ? Enterrer mon mari ne ferait que me rappeler que je ne le reverrai plus jamais, cela voudrait dire que j’accepte le fait qu’il soit mort. -Moi : Merci Mohamed, je vais l’annoncer de suite à ma belle-mère. -Mohamed : Ok parfait. Tu conduis apparemment donc je ne vais pas te déranger plus longtemps. -Moi : Ok ça marche. Merci Mohamed d’avoir appelé. -Mohamed : Je t’en prie. J’appelai d’abord Farba, le meilleur ami de Jules : -Farba : Comment va ma femme ? -Moi : Bien et toi ? -Farba : ça va. J’allais te téléphoner d’ailleurs. -Moi : Ah oui ? -Farba : Oui. Par rapport à cette émission. Dieyna comment peux-tu étaler votre vie privée de la sorte ? Jules était très connu et aimé de tous mais avec tout ce que tu as raconté jusqu’à présent il sera détesté. Il ne mérite pas cela. Ne veux-tu donc pas que son âme repose en paix quand il sera enfin enterré ? -Moi : C’est d’ailleurs à ce sujet que je t’appelle. Nous pouvons enfin lui offrir des funérailles digne de ce nom. -Farba : Digne de ce nom alors que tu massacres son nom partout ! Alhamdoulilah. Enfin une belle nouvelle. Que dit sa mère ? -Moi : Je ne l’ai pas encore appelée. Je vais le faire dès que je raccroche. Bien des choses à Marietou et aux enfants. -Farba : Ok ! -Moi: Bye ! Farba était le meilleur ami de mon mari. Ils se connaissaient depuis belle lurette. C’était d’ailleurs le témoin de Jules. Sa femme Marietou était également amie avec eux depuis toujours. Farba avait épousé sa meilleure amie. Je ne parle pratiquement jamais d’elle parce qu’elle ne m’a jamais aimée, j’ignore pourquoi. A chaque fois que le couple invitait mon mari à dîner, c’était sans moi. Je sais que cela ne vient pas de Farba mais il n’a jamais rien fait pour empêcher que cela n’arrive. Ce fut d’ailleurs un autre motif de dispute entre mon mari et moi. J’y reviendrai. J’appelai ensuite ma belle-mère : -Moi : Bonsoir Yaye. J’espère que tu ne dormais pas déjà. -Yaye : Dormir, tu dis ? Comment puis-je dormir alors que tu racontes tous les dessous de ton ménage avec mon fils ? On m’a toujours dit que tu ne méritais pas l’amour que je te portais, malgré ça j’ai toujours continué à prendre ta défense. Et voilà que tu me fais ça ? j’ai perdu mon fils. Je n’ai même pas encore fini de le pleurer que tu rajoutes tout cela. Je suis navrée pour ce que tu as subi mais cela ne fait pas de lui un monstre encore moins de toi, une victime. Tu n’es pas une sainte Dieynaba. -Moi : Yaye je suis désolée que tu le prennes ainsi. C’est ça le problème au Sénégal. On nous pousse constamment à ne rien dire uniquement pour ne pas exposer son époux. On nous dit de supporter et d’endurer. Aujourd’hui, je suis seule contre tous. Personne ne pense à laver mon honneur. On me montre du doigt partout où je passe. Certaines personnes chuchotent ou disent carrément à haute voix que j’ai assassiné un homme parfait. C’est important que vous sachiez tous ce que j’ai enduré durant tout ce temps. -Yaye : Tu aurais pu venir m’en parler. Mon fils me respecte et il m’aurait écouté si je lui avais parlé. -Moi : Qu’aurais-tu pensé de moi si j’étais venue te dire comment était réellement ton fils ? -Yaye : Je lui aurai parlé et je t’aurai conseillé. Je connais mon fils et je sais comment obtenir ce que je veux de lui. Après tout, c’est moi qui l’ait mise au monde. -Moi : Yaye je ne veux pas avoir ce débat avec toi. Je voulais juste te dire qu’on peut maintenant enterrer Jules. La police va nous restituer sa dépouille. -Yaye : Alhamdoulilah. Il va enfin pouvoir reposer en paix. -Moi : J’essaierai de passer demain pour que l’on discute des détails de l’enterrement. -Yaye : Non. Ce n’est pas la peine. Nous allons nous en occuper. -Moi : Comment ça ? Mais c’est mon mari. J’ai le droit d’être sur place et de voir avec vous comment allons-nous procéder. -Yaye : Aucun membre de la famille n’apprécierait ta présence. Comme raconter ta vie à la radio t’aide à mieux faire ton deuil, contentes-toi et laisse nous en paix. Je te dirai où il sera enterré mais tu n’as pas intérêt à mettre les pieds chez moi. Bonne soirée ! Arrivée à l’appartement, je fonçai dans ma chambre et plongeai sur le lit en pleurant. Pourquoi étais-je la seule à trouver qu’il n’y avait aucun drame à parler de mon ménage avec Jules à la radio ? Yaye ne m’avait jamais parlé ainsi. C’était elle et moi contre le monde et maintenant, elle se retournait contre moi. Je ne savais même plus quoi faire. J’étais déboussolée. Dans tous les cas, je ne comptai pas abandonner l’émission. Je suis sûre qu’il y a quand même quelque rares personnes qui seront sensibles à mon cas, à ce que je vis. Je ne réussis à dormir que deux heures de temps. Le fait que Yaye m’en veuille m’était restée au travers de la gorge. J’étais dévastée, elle comptait tellement pour moi. Je la considérais comme ma propre mère, la mère que je n’avais plus…
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