Chapitre IX

481 Mots
IXMarceau avait commencé à poser des questions aux habitants du bourg, en commençant tout naturellement par le propriétaire du château. Monsieur d’Hauterive, professeur honoraire de la Faculté de Médecine de Toulouse et médecin-conseil auprès d’un ou deux laboratoires pharmaceutiques, était lui aussi un enfant du pays, si bien qu’ils se tutoyaient, même si Marceau et lui n’étaient pas de la même génération. Le professeur s’appelait en réalité : Hauterive, mais, château oblige, il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter une particule à son nom. Tout le monde a ses faiblesses. Il en convenait en souriant et disait à ceux qui le taquinaient pour ça, en imitant une expression qu’il trouvait jeune : « Ça fait plus classe, non ? » Et ça n’empêchait pas que tout le monde dans le pays l’aimait bien et le respectait parce qu’il avait consacré la plus grande partie de sa vie et de son argent à acquérir et à réparer la vieille bâtisse. Laquelle, au début du vingtième siècle, avait appartenu simultanément à plusieurs propriétaires qui s’étaient partagé les étages et les corps de bâtiments. D’Hauterive avait dû ainsi lutter pied à pied avec des tas de complications administratives afin de racheter, morceau par morceau, le vieux château féodal partiellement ruiné, pour ensuite le restaurer jusqu’à en faire un joyau d’architecture médiévale que l’on venait visiter de très loin et dont tout le village était très fier. Le professeur était effondré. Il refusait de les croire, mais avec Pierre et deux gendarmes en uniforme, ils étaient quand même montés examiner la salle Louis XIII où s’ouvrait la fenêtre désignée par Firmin Lacombe. La pièce avait d’abord semblé parfaitement normale aux policiers mais d’Hauterive, qui veillait avec un amour jaloux sur l’ordre dans son royaume, avait immédiatement remarqué deux chaises et un tapis déplacés, ainsi qu’une longue rayure sur le parquet en bois précieux. D’autre part, le témoignage de Firmin, qui n’appréciait pas du tout que l’on se permît d’en douter, était absolument formel : « Eh miladiou, j’entends pas bien mais j’ai encore bonne vue et ça fait bientôt soixante ans que je le regarde, ce château, alors je le connais quand même ! » D’Hauterive avait acquiescé en s’excusant. Et les spécialistes étaient donc montés dans la tour pour prendre des photos, relever des empreintes et poser des scellés. Le professeur était malade en pensant que son château avait été souillé par un crime de sang. Mais Marceau lui avait habilement fait remarquer que ces vieilles pierres avaient dû voir passer plus d’un criminel au cours des siècles et pas mal de soudards surexcités qui se faisaient alors une gloire de faire couler pas mal de sang. D’ailleurs, du sang, cette fois-ci justement, il n’y en avait pas une goutte, ce qui posait même des tas de questions embarrassantes. Ce n’était après tout qu’un épisode de plus dans une longue suite historique, et susceptible même d’attirer plus de touristes encore. Le châtelain, reconnaissant qu’au fond c’était incontestable, avait paru rasséréné tandis que Pierre, au contraire, s’inquiétait de plus en plus en pensant à tous les braves gens qu’il allait devoir empoisonner avec ses questions. Pour la première fois, il regrettait presque d’être revenu travailler au pays.
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