CHAPITRE 8 — LES FISSURES DU TRIOMPHE

715 Mots
La chute de Bikok n’apporta pas la paix. Lorsque les derniers cris se turent et que les morts furent confiés à la terre, un silence lourd s’abattit sur les nouvelles possessions d’Ongola. Les villages annexés jurèrent fidélité, mais leurs serments avaient le goût de la contrainte. Ekang le sentait : la peur avait remplacé la loyauté, et la peur ne dure jamais éternellement. Mbalmayo devint le cœur battant du nouveau territoire. Des postes avancés y furent érigés, les routes surveillées, les richesses de Bikok redistribuées selon la volonté du roi. Officiellement, l’ordre régnait. En réalité, le pouvoir d’Ongola s’étendait plus vite que ses racines. Au conseil des anciens, les dissensions éclatèrent ouvertement. Certains voyaient en Ekang l’héritier légitime d’Ongola-Ngul, celui qui avait enfin osé accomplir ce que tous redoutaient. D’autres murmuraient qu’il défiait des équilibres anciens, que chaque victoire réveillait des forces que même un roi ne pouvait contrôler. — Le Centre est une terre d’alliances fragiles, déclara un ancien. Trop tirer sur la corde, c’est l’inviter à rompre. Ekang se leva. — Les cordes sont faites pour être tendues, répondit-il. Celles qui se brisent n’étaient pas dignes de porter l’avenir. Fuda Ewondo observa le jeune roi en silence. Il reconnaissait la grandeur… mais aussi l’ivresse du pouvoir naissant. Kolo Beti, lui, ne doutait plus de rien. Pour lui, chaque victoire prouvait que la force était la seule vérité durable. Ngang Medza, resté en retrait, ressentait autre chose. Les rituels de Bikok avaient laissé des traces. Certaines nuits, des songes troublants envahissaient le camp. Des esprits anciens semblaient observer Ekang, peser son ambition, mesurer s’il était digne ou s’il deviendrait un fléau. — Le sang appelle le sang, murmura-t-il. Et le Centre n’a pas fini de payer. C’est alors que les messagers arrivèrent. Au nord, au cœur des terres encore libres, se dressait le Royaume de la Lékié. La Lékié n’était pas un royaume ordinaire. Elle était composée de neuf grands villages, liés par des pactes anciens et une discipline rigoureuse. Là où Bikok misait sur la richesse et la mystique, la Lékié incarnait l’organisation, la stratégie et la patience. À sa tête régnait Ekani Yemessoa. Le roi de la Lékié était réputé pour son goût des plaisirs, des festins et des nuits sans fin. Mais derrière cette apparente légèreté se cachait un esprit redoutable. Ekani Yemessoa connaissait l’art de la guerre comme d’autres connaissent la musique. Chaque bataille passée était gravée dans sa mémoire, chaque défaite analysée, chaque victoire disséquée. Surtout, il n’était jamais seul. Neuf généraux servaient sa couronne, chacun issu d’un village majeur, chacun redouté pour ses aptitudes propres. Batchenga, le stratège froid, maître des formations et des embuscades. Ebebda, dont les guerriers excellaient dans la guerre nocturne. Mfomo, connu pour sa brutalité méthodique et sa discipline implacable. Evdoula, expert des sièges et des fortifications. Lobo, imprévisible, adepte des attaques éclairs. Monatélé, fin diplomate autant que guerrier, capable de retourner des villages entiers sans combattre. Obala, gardien des traditions, combattant avec la ferveur des anciens serments. Okola, tacticien des terrains ouverts et des grandes manœuvres. Sa’a, silencieux et patient, spécialisé dans l’usure et l’épuisement de l’ennemi. Lorsque la nouvelle de la chute de Bikok parvint à la cour de la Lékié, Ekani Yemessoa sourit. — Ainsi, le fils d’Ongola-Ngul avance, dit-il. Qu’il vienne. Le Centre n’appartient à personne. À Ongola, Ekang convoqua son conseil. — Bikok était une porte, déclara-t-il. La Lékié est le verrou. Fuda Ewondo serra les poings. — Ce verrou ne cédera pas sous un simple assaut. Ces neuf villages combattent comme un seul corps. Ekang acquiesça. — Alors nous briserons ce corps, morceau par morceau. Les préparatifs reprirent, plus lourds, plus vastes. Cette fois, il ne s’agissait plus d’intimider, mais de soumettre un royaume entier. Les villages neutres durent choisir. Les mercenaires furent rappelés. Les forgerons, les devins, les éclaireurs furent mobilisés. Dans l’ombre, Tala Nanga observait, conscient que la guerre contre la Lékié déciderait non seulement de l’unification du Centre, mais du destin même d’Ekang. À la veille du départ, Ekang contempla la carte des terres conquises. — Après la Lékié, murmura-t-il, le Centre n’aura plus de refuge. Mais loin de là, dans les neuf villages de la Lékié, neuf chefs se préparaient déjà. La guerre à venir ne serait pas une conquête. Ce serait une épreuve.
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