La décision tomba à l’aube.
Bikok devait tomber.
Le village était riche, trop riche pour rester neutre, trop puissant pour être ignoré. Ses terres regorgeaient de minéraux, ses forêts nourrissaient des générations de guerriers, et ses routes commerciales échappaient encore à l’influence d’Ongola. Pour Ekang, frapper Bikok n’était pas seulement un choix stratégique : c’était une déclaration. Le royaume d’Ongola ne négocierait plus sa place, il la prendrait.
Mais tous ne partageaient pas cet enthousiasme.
Autour du feu du conseil, les anciens murmuraient. Certains redoutaient la puissance militaire de Bikok, d’autres craignaient davantage ce qui ne se voyait pas. Bikok n’était pas seulement défendu par des lances et des boucliers. On disait que ses chefs parlaient aux esprits de la terre et que ses stratèges maîtrisaient des poisons capables de tuer sans laisser de trace.
Fuda Ewondo fut le premier à s’opposer ouvertement.
— Bikok n’est pas un village que l’on attaque comme les autres, dit-il. Ils attendent que nous fassions le premier pas.
Kolo Beti, fidèle à sa nature, haussa les épaules.
— Tous les ennemis attendent. Et tous finissent par tomber.
Ekang resta silencieux. Il avait écouté. Observé. Mais sa décision était déjà prise. Il savait que reculer serait interprété comme une faiblesse. Après la perte de son frère Ongola-Bulu lors de la précédente campagne, il ne pouvait plus se permettre d’hésiter.
— Nous marcherons sur Bikok, déclara-t-il enfin. Mais cette fois, nous serons prêts à tout.
Les préparatifs commencèrent immédiatement. Les forgerons travaillaient jour et nuit. Les éclaireurs furent envoyés en profondeur. Ngang Medza fut discrètement convoqué. Sa présence, bien que peu visible, rassurait certains… et en inquiétait d’autres.
À Bikok, l’agitation n’était pas moindre.
Basogo Enyegue, chef de guerre au regard de feu, entraînait ses hommes sans relâche. Chaque mouvement était répété jusqu’à l’épuisement. Pour lui, la guerre se gagnait par la discipline et la violence maîtrisée.
À ses côtés, Ndzié Etoa préparait ses guerriers autrement. Plus brutaux, plus imprévisibles, ils apprenaient à frapper vite et à disparaître. Là où Basogo écrasait, Ndzié harcelait.
Mais les véritables architectes de la défense étaient ailleurs.
Obougou et Tsoungui, stratèges et maîtres des arts mystiques, observaient le ciel, la terre, les signes. Ils savaient qu’Ekang viendrait. Ils l’attendaient même.
— Ongola marche avec la force, dit Obougou. Mais aussi avec l’orgueil.
— Alors donnons-lui la peur, répondit Tsoungui.
Des poisons furent préparés. Des rituels discrets commencèrent. Bikok ne comptait pas seulement vaincre Ongola : il voulait briser Ekang.
Lorsque l’armée d’Ongola se mit enfin en marche, un silence étrange accompagna la colonne. Les tambours restaient muets. Les guerriers avançaient concentrés, conscients que cette bataille serait différente.
Ekang regarda une dernière fois derrière lui. Il sentait que cette guerre marquerait un tournant. Soit Bikok tomberait, ouvrant la voie à l’unification, soit Ongola découvrirait qu’il existait des ennemis plus dangereux que l’acier.
Au loin, les collines de Bikok se dessinaient déjà.
La guerre approchait.
Et elle ne serait pas visible pour tous.