Chapitre 1-1

2128 Mots
1Je suis né à Berlin le 22 août 1921 dans une famille de modeste extraction sous le nom de Kurt Geissler. Mon père, Walter, blessé à la jambe au cours de la Grande Guerre, en conserva une légère claudication. Après l’armistice, il trouva un emploi dans une banque. Quant à ma mère, une grande et belle femme, d’une vive intelligence, infirmière durant le conflit, elle s’engagea en 1919 dans le mouvement révolutionnaire d’extrême gauche de Rosa Luxemburg. Suite à l’assassinat de cette dernière, elle se consacra corps et âme à ce qu’elle considérait comme un devoir de mémoire envers son idole. Quand je pense qu’elle a tourné casaque et adhéré au nazisme avec le même fanatisme ! Mes parents tiraient le diable par la queue. Le mark dégringolait à vue d’œil et les denrées alimentaires atteignaient des prix astronomiques. Notre famille était incroyante. Un matin, en 26 ou 27, j’entrai par curiosité dans une église catholique proche de notre domicile. Face à la statue d’une belle dame, un monsieur avec une longue robe noire parlait d’un certain Jésus à un groupe d’enfants. Je n’étais pas timide. Je me joignis à eux. Quand les autres furent partis, il me dit s’appeler l’abbé Kreutz. Il me catéchisa. C’est ainsi que je devins catholique. Baptisé en secret, je n’eus pas droit à une communion solennelle qui n’eût pas manqué de susciter l’ire de mes parents. Je fis des études médiocres dans un Gymnasium où les coups et les brimades étaient le pain quotidien. Le dessin et Karl May m’aidèrent à m’évader. Le soir, dans mon lit, avant de m’endormir, je me racontais des histoires où je chevauchais aux côtés de Winnetou et d’Old Shatterand dans les plaines du Far West. Ma sœur Trudi naquit en 1924 dans une Allemagne en pleine débâcle économique. À Munich, un dénommé Adolf Hitler avait été condamné à cinq ans de forteresse suite à un putsch avorté. Dès la fin de la guerre, il avait adhéré à un parti ultranationaliste et pangermaniste fondé par Anton Drexler. Hitler l’avait rapidement supplanté. Je ne vais pas refaire l’Histoire que tout le monde connaît. En 1925, il quittait Landsberg avec, dans sa valise, Mein Kampf, un ouvrage dicté, pendant qu’il purgeait sa peine, à son fidèle ami, Rudolf Hess. Revanchards comme la majorité de leurs compatriotes, mes parents vouaient une haine mortelle aux décideurs du Traité de Versailles dont le diktat avait spolié leur pays. Subjugués par la prose de l’histrion, ils s’inscrivirent au NSDAP1. Assidus à ses meetings tonitruants, ils adulèrent ce tribun dont la voix rocailleuse au pouvoir magique déferlait sur les foules en phrases hachées contre les fossoyeurs du peuple allemand qu’il appelait à la vengeance. Ce messie nous libérerait des Alliés et des pantins de la République de Weimar. Démagogue de génie, promettant monts et merveilles, il scandait sa devise Deutschland erwache2. Qu’on embrassât sa « noble » cause et sous peu on verrait ce qu’on verrait. On a vu ! En 1933, il fut élu démocratiquement chancelier et plébiscité président de la république l’année suivante. À douze ans, je le vénérais comme un prophète. Mon père adhéra d’abord à la SA, ensuite à la SS, après la liquidation de Röhm en 1934. Ma mère ne demeura pas en reste, elle propageait l’idéologie nazie en s’adressant aux femmes lors de conférences organisées par le parti et en écrivant contre les Juifs, responsables désignés de la défaite, des pamphlets qui paraissaient dans le Berliner Morgenpost. Son frère, Gunther Meyer, un grand blond au regard d’aigle, beau, intelligent, d’une vaste culture, la joue balafrée, souvenir d’un duel estudiantin, partageait sa ferveur. Je m’affiliai aux Hitlerjugend3. Étant donné la suite de mon existence aventureuse, je ne le regrette pas. J’aguerris mon corps. J’acquis un savoir-faire et une endurance à toute épreuve. Je me souviens encore de notre hymne : Notre drapeau, vois comme il flotte devant nous. Notre drapeau, c’est la promesse d’un avenir de paix. Notre drapeau nous ouvre les portes de l’éternité. Notre drapeau nous importe plus que notre vie. Remarqués pour leur militantisme exemplaire, mon père et mon oncle connurent une ascension fulgurante. Le premier, recruté par Goebbels fut nommé Hauptsturmführer4. Quant à Gunther, conseiller du Reichsführer Himmler, il accéda au grade prestigieux de SS-Standartenführer5. Notre niveau de vie s’éleva. Nous emménageâmes dans une belle maison à pignons et colombages entourée d’un grand jardin à Lichtervelde, un village pittoresque du sud-ouest de Berlin. Contre son gré, Trudi rejoignit la Jungmädelbund6. Nous recevions fréquemment du « beau monde » à notre table. Un soir de janvier 1937, mon oncle et ma tante Frieda, propriétaires d’une luxueuse villa à Dalhem, située à la lisière de la forêt de Grunewald, à cinq kilomètres de chez nous, vinrent en compagnie de leurs voisins, les Ribbentrop7. La conversation s’orienta sur la juiverie, obstacle majeur à la pureté de la race germanique, une tare à éradiquer au plus tôt. J’étais trop jeune pour comprendre les implications de tels propos. Le bras tendu, aux cris de Sieg Heil, nous participions aux autodafés, aux retraites au flambeau, aux manifestations de masse. En extase, nous écoutions Hitler, Goebbels, Hess et les autres pontes du régime s’égosiller contre les Juifs, les capitalistes, les communistes, les Tziganes et autres homosexuels. Épurée de ces Untermenschen, l’Allemagne serait bientôt le phare du monde. J’étais dépourvu de tout esprit critique, endoctriné, fasciné, en particulier par le Führer, ses harangues frénétiques me mettaient en transes ; j’aurais tué père et mère s’il me l’avait ordonné. Les rares Allemands qui prévoyaient l’issue de cette folle démagogie se taisaient ou étaient éliminés. La vie mondaine de mes parents était très chargée. Réceptions avec les caciques du parti à l’Adlon, le Deutscherhof, un des plus anciens et des meilleurs hôtels de la ville, dîners chez nous ou à l’extérieur, soirées à l’opéra où nous partagions la passion du Führer pour les mises en scène grandioses de Parsifal, des Niebelungen, de Tannhäuser, de la Tétralogie et des autres œuvres de Richard Wagner. Ce compositeur « messianique » exaltait la force et la grandeur. Dans ses écrits, il s’insurgeait contre le cléricalisme et le matérialisme, il dénonçait le mélange des races et célébrait la pureté des Germains d’où naîtrait la régénération de l’humanité. Du pain bénit pour les nazis ! Le soir, à la veillée, en guise de prière, mon père lisait des extraits de Mein Kampf, des éditoriaux de l’idéologue du parti, Alfred Rosenberg, publiés dans le Völkischer Beobachter et des articles de Hess. Je me souviens d’une phrase de ce dernier : « Celui qui fait la loi procède avec une implacabilité terrible ; si c’est nécessaire, il piétinera la racaille avec des bottes de grenadier. » Je reviens à l’oncle que je révérais comme un dieu. À chacune de ses visites, il nous comblait de cadeaux, Trudi et moi. Son uniforme noir m’hypnotisait. Double éclair wagnérien brodé sur le côté droit du col, aigle romaine et svastika sur la manche gauche, trois galons surmontés de feuilles de chêne sur la pointe gauche du col. Quand je serais grand, je serais SS-Standartenführer. 1938. Anschluss. Accords de Munich. Tant en France et en Grande-Bretagne qu’en Allemagne, on crut naïvement que le spectre de la guerre s’éloignait. Je vois encore la photo du crédule Neville Chamberlain, débarquant à l’aéroport de Croydon, brandissant de la main le texte du traité de paix en présence d’une foule considérable. C’était mal connaître le scélérat qui nous dirigeait. Il rongeait son frein. Dépité de constater que le peuple n’était pas prêt à la guerre, il frappa un grand coup afin de réveiller les consciences. Son valet Goebbels révéla l’imminence d’un complot juif dont le but ultime était la domination mondiale décrite en détail dans Le Protocole de Sion, un faux antisémite du dix-neuvième siècle, qu’il avait répandu dans la population. Manière de provoquer la panique ! Le soir du 9 novembre, les SS et les Hitlerjugend incendièrent une centaine de synagogues, pillèrent sept mille cinq cents magasins juifs. Il y eut de nombreux morts et trente-cinq mille déportations dans les KZ8. Ils furent libérés contre des rançons exorbitantes. L’extermination n’avait pas encore commencé. La Nuit de Cristal fut très bien accueillie tant le viol du peuple par la p********a de Goebbels stimulait l’exécration du Juif. « Le Führer savait ce qu’il faisait », disait-on. Ma participation à cette monstruosité fut très active. Avec mes copains, aux cris de Juden Kaputt, nous faisions irruption dans un magasin, nous saccagions, brûlions, tabassions les propriétaires. Délirant ! Jamais je ne m’étais autant amusé. Fort du soutien populaire, Hitler envahit la Tchécoslovaquie, la Pologne, puis ce fut la guerre. Bientôt, nous serions les maîtres de l’Europe. Nos armées écraseraient des démocraties lâches et molles. Enrôlé dans la Wehrmacht en 1939, blessé à Dunkerque pendant la Campagne de France, décoré de la Croix de fer, je fus démobilisé. J’avais un don pour la peinture. Pas encore très vaillant, je m’inscrivis néanmoins à l’École des Beaux-Arts. Après quelques mois, le professeur Illman m’orienta vers la restauration de tableaux. En 42, il confia ma formation pratique à Herman Zorn, un galeriste de la Tiergartenstrasse. Il s’avéra que j’avais la patte. Le travail ne manquait pas. Les œuvres d’art volées aux Juifs affluaient. Par ailleurs, le cours de la guerre tournait en défaveur de l’Axe9. La défaite de Stalingrad marqua profondément les esprits. Le moral commençait à flancher. Le danger se précisait. Plus moyen de fermer l’œil au cours de la nuit. Sirènes, courses aux abris, détonations de la flak, déflagrations. Les B17, Liberators et Lancasters déversaient des tonnes de bombes incendiaires sur les villes du Reich millénaire. Le 15 février 1943, un mois après le désastre de Stalingrad, un discours d’Hitler dessilla mes yeux : « Et maintenant, peuple, lève-toi, tempête, déchaîne-toi. » C’était exactement ce qui se passait, mais dans un sens inverse aux blatèrements du tyran. Je le vis tel qu’il était : menteur, manipulateur, mégalomane, un dément obsédé par sa propre gloire, indifférent aux souffrances de son peuple. L’ambiance familiale était détestable. Mon père avait une maîtresse. Ma mère l’avait appris. Ils se criaient sans cesse à la tête. Trudi, aussi belle que triste, suivait un cursus de lettres à l’université ; son choix déplaisait à nos parents qui considéraient la littérature inutile voire nocive. Autre sujet de discorde : je n’étais pas encore marié. Engendrer de bons aryens était un devoir patriotique. Après l’avoir idolâtré, j’abominai l’oncle Gunther. Un soir de mars 1943, au cours du dîner, ses propos me pétrifièrent. Depuis un certain temps, des personnes de mon entourage disparaissaient mystérieusement. Ainsi, un lundi matin, mon collaborateur chez Zorn, un Juif, Heinrich, avec lequel j’entretenais des liens d’amitié, ne se présenta pas à l’atelier. J’interrogeai le patron. Était-il malade ? En guise de réponse, il esquissa un geste fataliste. Les catholiques ayant mauvaise presse, je n’allais plus à la messe. Je me rendis néanmoins chez l’abbé Kreutz. À mon grand étonnement, je trouvai l’église et le presbytère fermés. Sa vieille gouvernante n’habitait pas loin. Elle m’ouvrit avec méfiance et me laissa entrer lorsqu’elle me reconnut. — Notre curé a-t-il changé de paroisse ? Elle me regarda l’air de dire : « Comment est-il possible que vous ne soyez pas au courant ? » — Il a été arrêté il y a trois mois. On ne l’a pas revu. Elle ajouta en larmes : — Nous ne le reverrons jamais. — Pourquoi a-t-il été arrêté ? C’était un homme bon et inoffensif. — Notre Führer n’aime pas les catholiques. Je tombai des nues. Elle raconta. Un dimanche, pendant la grand-messe, des SS avaient investi l’église et emmené tous les fidèles. Elle-même n’avait dû qu’à son grand âge d’être épargnée. De retour chez moi, je me souvins d’une petite phrase de l’abbé : « Les nazis sont des suppôts du diable. » Il m’avait exhorté à prendre mes distances avec eux. Conditionné par mes instructeurs des Hitlerjugend, j’avais rétorqué qu’Hitler était le plus grand homme politique de notre histoire, si pas de toute l’histoire. Il avait hoché la tête avec tristesse. Bien que catholique, j’avais participé à des pogroms et à La Nuit de Cristal. Les Juifs n’étaient-ils pas les assassins du Christ, qualifiés de perfides dans une des oraisons du vendredi saint ? Le Saint-Père n’avait pas condamné les nazis. Approuvait-il la répression des « perfides » ? Après la guerre, son silence fera l’objet d’une polémique qui n’est pas éteinte. Je lui trouve des circonstances atténuantes. Que pouvait-il faire d’autre pour prévenir l’occupation du Vatican et une persécution systématique des catholiques ? J’en reviens à ce sinistre dîner. Dans les territoires occupés à l’Est, l’oncle commandait une section des Einsatzgruppen, chargés de l’extermination des Juifs, des handicapés, des Tsiganes, des cadres polonais, des commissaires du peuple soviétiques. Ce soir-là, j’appris de sa bouche ce que signifiait die Endlösung der Judenfrage, la solution finale de la question juive, décrétée l’année précédente par Hitler, et dont Himmler était l’artisan. Il se rengorgea ; il avait déjà liquidé plus de cent mille « nuisibles ». C’est le terme qu’il employa comme s’il parlait d’insectes. Il décrivit avec enthousiasme les camions à gaz mobiles que ses hommes utilisaient pour aller plus vite en besogne. Hilare, il enfilait les anecdotes ; il évoqua une « youpine » qui le suppliait d’épargner son enfant. « Une chienne et son chiot. Je leur ai collé une balle dans le cigare », s’esclaffa-t-il. Mes parents firent chorus. Sans transition, il s’en prit aux catholiques : « De mauvais citoyens qui obéissent plutôt à leur pape qu’à notre Führer bien-aimé. » Au prix d’un effort surhumain, je maîtrisai mon écœurement et ma colère. Prétextant un fort mal de tête, je quittai la table et gagnai ma chambre. Je m’écroulai en larmes sur mon lit. Zéro sur toute la ligne. Membre d’une famille dégénérée, complice d’une clique de monstres, je demandai pardon au Seigneur de mon aveuglement et du mal que j’avais commis. Je songeai à Heinrich, à l’abbé, à ses paroissiens, aux victimes de ce s******d de Gunther, à tous ces malheureux qui croupissaient dans les KZ ou avaient déjà été exécutés. La question revenait lancinante : pourquoi le Dieu d’amour tolérait-il le mal absolu ?
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