Jeudi 29 juillet 1943. Zurich était distante de cinquante kilomètres. Si on m’interpellait, je dirais que j’avais perdu mes papiers et que je me rendais à la galerie Strausser. Je songeai à Zorn. Pourvu qu’il n’eût pas d’ennuis à cause de l’Hanomag ! Je marchai jusqu’à Baden. Au guichet d’une banque, j’échangeai mes marks contre des francs. Amaigri, barbu, je me fringuai façon milord dans un magasin de vêtements dont le patron m’autorisa à prendre un bain. Après un passage dans un salon de coiffure, j’avais la dégaine d’un jeune banquier dynamique. Le soir tombait. Hôtel. Restaurant. Repas plantureux. Heureux comme je ne l’avais jamais été. Nuit réparatrice dans un vrai lit. Le lendemain, je prenais le train pour Zurich.
Vendredi 30 juillet. Vers onze heures, je me présentai à la galerie Strausser, 14 Banhofstrasse, une des rues commerçantes de la ville.
Je demandai la directrice.
— Vous avez un rendez-vous ?
— Non, mais je viens de loin pour la rencontrer.
Helga Strausser naviguait dans la trentaine. Belle comme un soleil d’hiver. Grande et élégante. Coiffure jais à la garçonne. Visage ovale. Front haut, yeux verts écartés, oreilles discrètes, nez impudent, bouche fine, menton volontaire. Son regard polaire et inquisiteur mettait un frein à toute tentative de séduction. Je choisis de lui dire une partie de la vérité. J’avais fui l’Allemagne nazie parce que, catholique, je ne tarderais pas à finir mes jours dans un KZ. Elle me dévisagea sans aménité.
— Êtes-vous Juif ?
— Catholique né de parents nazis.
Je fis état de ma blessure de guerre, de l’école des Beaux-Arts, du professeur Illman qui m’avait orienté vers la restauration et de Zorn.
— Je connais Zorn. Illman est un maître. Vous avez votre diplôme ?
— Pour des raisons de sécurité, j’ai détruit tout ce qui était susceptible de m’identifier.
— Vous vous appelez ?
— Peter Dreyer.
— Bien sûr, ce n’est pas votre vrai nom.
J’esquissai un sourire.
— Mettez-moi à l’épreuve, vous constaterez que j’ai la patte comme disait Illman.
Les deux mains croisées sous le menton, elle m’observa un long moment en silence. La sueur coulait dans mon dos. Cette femme d’acier me tétanisait. Allait-elle me flanquer dehors ou tester mes capacités ? Brusquement, elle se leva et m’invita à la suivre. Elle m’introduisit dans un vaste atelier où un homme et une femme travaillaient devant leur chevalet respectif. Elle me mit face à une toile en très mauvais état.
— Campagne de Rome. Hippolyte Flandrin. Peintre idéaliste et religieux. Accordez-moi deux heures et vous aurez mon diagnostic.
Elle me les accorda. Après son départ, sous le regard ironique des deux autres, d’abord à l’aide d’une loupe, puis d’un microscope, j’examinai la toile dans ses moindres recoins. Quand elle revint, mon opinion était faite.
— C’est un faux. Il ne vaut pas un kopeck.
Elle sursauta.
— Un faux !
— Je possède une excellente mémoire visuelle. Le vrai est légèrement plus lumineux. Avez-vous une reproduction ?
Elle sortit sans un mot.
— Comparez attentivement les deux tableaux, lui suggérai-je lorsqu’elle revint. En dépit de son habileté, le faussaire a commis une erreur. Afin de lui donner sa patine, il l’a laissé au four une fraction de seconde de trop. En l’observant au microscope vous constaterez d’infimes différences, invisibles à l’œil nu. Je parie que vous avez un certificat d’authenticité.
— Oui, fit-elle froidement.
— Rédigé par le faussaire lui-même. C’était déjà dans les mœurs au dix-neuvième siècle.
Elle s’en prit sèchement à ses deux collaborateurs qui alléguèrent pour leur défense qu’ils n’avaient pas encore eu le temps d’examiner le Flandrin, arrivé hier. Elle se tourna vers moi.
— Je vous engage à l’essai.
J’étais aux anges.
De retour dans son bureau, elle précisa que j’aurais à restaurer des œuvres pour des particuliers ou destinées à la vente. Elle me procurerait des papiers d’identité.
— Date de naissance ?
— Le 22 août 1921.
— Signes particuliers ?
— Une cicatrice au thorax.
Elle prit une photo de mon visage.
— En attendant d’être en règle, vous occuperez une chambre au deuxième étage de la galerie. Je vous fournirai une tenue de travail. Il y a un restaurant au bout de la rue. Ne frayez avec personne. Salaire mensuel : quinze cents francs. Vous commencez lundi.
Lundi 2 août. Helga me remit un passeport au nom de Peter Dreyer, citoyen helvétique, né à Brienz, dans le canton des Grisons, le 22 août 1921. Elle devait avoir le bras long pour avoir obtenu dans ce pays xénophobe ma naturalisation en un week-end. Elle m’avait même trouvé un logement.
— Vous louerez une chambre chez Rina Vedel, 22 Bleicherweg. Prévenue, elle ne posera aucune question embarrassante.
Elle me présenta à mes deux collègues. Hedwig Yerly et Theo Bader m’accueillirent d’un signe de tête. D’évidence, ils ne me pardonnaient pas de les avoir ridiculisés. Le Flandrin avait disparu. Un troisième chevalet avait été installé. J’admirai la qualité du matériel mis à ma disposition. Un véritable laboratoire. En comparaison, chez Zorn, on bricolait. L’atelier baignait dans la pénombre de sorte à permettre un bon éclairage artificiel des tableaux. Je débutai ma carrière à la galerie Strausser avec Pommiers en fleurs, de Charles Daubigny. Peintre intéressant, influencé par son ami Camille Corot, d’abord classique, ensuite acquis aux idées de Monet et de Cézanne, il peignit des paysages en pleine nature. Un sacrilège aux yeux des vieux barbons. Victime de l’humidité, l’œuvre était mal en point : fentes dans le châssis, perte de flexibilité de la toile, nombreuses craquelures, couche picturale lacunaire en plusieurs endroits. Établir un diagnostic était la première démarche du restaurateur. Cette étape essentielle pouvait durer plusieurs jours. Après un long examen, je recourus au microscope et à la photographie aux rayons ultraviolets. Au cours de cette première journée, pas un mot ne fut échangé avec mes deux acolytes. Helga exigeait un rapport quotidien. À dix-huit heures, non sans appréhension, je lui remis le résultat de mes premières observations.
— Excellent travail, Peter. Vous êtes un pro. Votre estimation du temps de restauration ?
— Trois mois au bas mot.
Elle opina.
— À demain.
Rina Vedel était une quinquagénaire affable. En guise de bienvenue, elle m’offrit un verre de vin aigre. Une pendule invisible sonna sept coups. J’inscrivis mon nom sur un registre. Elle m’alloua une chambre au premier étage. Propre, rudimentaire, laide. Un lit, une table, deux chaises, une penderie, une armoire de bois blanc, un réchaud à gaz à deux becs, un évier à un bac. Les murs étaient tapissés d’un affreux papier peint à fleurs mauves. Au sol, un lino gris sale. Accrochée au plafond par un long fil, une seule lampe éclairait la pièce.
— Vous êtes mon unique locataire. La vie n’est pas facile, se plaignit-elle.
Elle embraya sans transition :
— Le loyer est de cent vingt francs. Le quartier est paisible. Vous serez bien ici. Votre lit est fait. Il y a des couvertures dans la penderie. La vaisselle est dans l’armoire. Les toilettes et la salle de bain sont au fond du couloir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à demander. Encore une chose, moyennant un supplément de vingt francs par mois, je puis m’occuper de votre linge et de la chambre.
Après son départ, je me plongeai avec délice dans l’eau tiédasse du bain. Je confectionnai une omelette au lard agrémentée d’une bouteille de Pinot noir de Genève. Je rangeai mes maigres bagages. Je me couchai tôt, assuré de passer une nuit sans alerte, sans course aux abris, sans bombardements. Avant de m’endormir, je relus l’épisode de la Transfiguration dans une Bible, acquise à Baden. Seigneur, il est heureux que nous soyons ici11. C’était exactement ce que je ressentais.
Mardi 3 août. Lever à sept heures. Un café et deux tranches de pain avec de la confiture de fraises. À pied d’œuvre à huit heures précises. En l’absence d’Helga, je déposai mon rapport sur le bureau de sa secrétaire, Sylvie Geller, une jolie blonde à l’œil aguicheur. Je devrais me méfier. Pas question de m’aventurer sur le terrain spongieux des idylles éphémères. Protéger ma sacrosainte indépendance. Ce soir-là, après m’être restauré chez un Italien de spaghettis arrosés d’une demi-bouteille de chianti, je fis le point. Suisse en Suisse ! Malgré un emploi dans une galerie prestigieuse, un salaire décent, le temps n’était pas au beau fixe, il pouvait même se gâter rapidement si les nazis me traquaient. Je me posais aussi pas mal de questions. D’où provenaient les tableaux qui transitaient par la galerie ? « Pour des particuliers », avait-elle dit. Quels particuliers ? Il était de notoriété publique que de nombreux biens volés aux Juifs étaient écoulés dans ce pays qui s’enrichissait sur leur dos. Était-ce le cas de la galerie ? Il ne serait pas facile d’en savoir davantage. J’avais déjà compris qu’Helga ne tolérait d’ingérences ni dans sa fonction, ni dans sa vie privée. Sa beauté glacée, sa forte personnalité, son impénétrabilité m’intriguaient. J’avais l’esprit vif. Un visage était comme un portrait. Je décryptais aisément l’impassibilité d’une physionomie, le non-dit d’un regard, la portée d’un sourire. Ainsi, lorsqu’elle avait tancé Hedwig et Theo, son visage n’avait manifesté aucun signe d’irritation. Les mots sortaient de sa bouche comme s’il n’y avait pas de connexion entre ses paroles et son apparence. Femme d’affaires, femme d’action. Un jugement sûr, pas d’états d’âme, préoccupée de son seul intérêt. Elle m’avait engagé sans hésiter après la démonstration de mon savoir-faire, fourni des papiers en un temps record et trouvé un logement. Je gagerais que ces démarches ne lui avaient coûté que deux coups de téléphone. Tous filaient doux. Le mutisme était de rigueur. J’avais tenté d’engager la conversation avec le comptable Helmut Waltz, croisé dans un couloir, pimpant quadragénaire, courte barbe, nœud pap’, costard trois-pièces bleu ciel. Il s’était esquivé marmonnant quelques mots de bienvenue. Pendant la pause de midi, je poussai la porte de la salle d’exposition. Deux jeunes femmes étaient à la disposition de la clientèle. L’une d’elle me parut avenante. Je me présentai. Brenda Ackerman s’offrit à me faire visiter les lieux. Tout en admirant les œuvres proposées à la vente, je l’interrogeai.
— Nous sommes vingt. La directrice, sa secrétaire ; le comptable et la sienne. Trois personnes s’occupent de la promotion, des expositions et du catalogue. Avec vous, cela fait trois restaurateurs, deux demoiselles de magasin, Dora Culler et moi, deux femmes de ménage, deux gardiens de jour, deux de nuit, le portier, un molosse qui contrôle les horaires du personnel et pointe les retards qui sont retenus sur les salaires des contrevenants. J’allais oublier l’expert, Ulrich Kury. Un drôle de bonhomme, murmura-t-elle à voix basse. Ne vous y fiez pas.
— Qui loge au-dessus de la galerie ?
— C’est l’appartement privé de madame la directrice, dit-elle avec un respect mâtiné d’une nuance d’ironie.
— Elle y habite ?
Brenda éclata de rire.
— C’est une Strausser. Ils vivent dans des palaces. Ellemême possède au bord du Lac une villa qu’on dit somptueuse. C’est au premier qu’elle reçoit les clients huppés. Ils y accèdent en ascenseur depuis le parking souterrain afin de protéger leur anonymat. Une des femmes de ménage m’a dit qu’il était d’un luxe inouï.
Un garde fit son apparition. Elle s’enfuit comme si échanger quelques mots avec un collègue constituait une faute grave. Mine patibulaire, pectoraux de catcheur, démarche de plantigrade, il m’apostropha sèchement :
— Vous n’avez rien à faire ici, monsieur Dreyer.
Je m’excusai comme un enfant pris en flagrant délit de chapardage. En sortant, je me retournai. Il fonçait sur Brenda.
Lorsque je remis mon rapport, Helga le lut sans faire de commentaires. Ensuite, elle me pria de sa voix métallique de ne pas importuner le personnel. La porte de sa secrétaire était ouverte. Au passage, celle-ci m’adressa un clin d’œil équivoque. Au fond de moi, j’étais très satisfait de ma journée. La galerie était une dictature. Je songeai à l’expert qui avait dû en prendre pour son grade d’avoir envoyé le Flandrin à l’atelier. Et puis, cette petite phrase très significative de Brenda : « C’est une Strausser ! »
Après mon shopping, je me rendis à la gare, toute proche, où l’on trouvait des journaux anglais. Langue que je pratiquais. Ce qu’ils m’apprirent me combla. La Sicile libérée, les Alliés remontaient vers Rome. Mussolini avait été destitué et emprisonné. En Union Soviétique, la Wehrmacht reculait sur tous les fronts. Les villes allemandes étaient en ruine. Hitler et son g**g n’en avaient plus pour longtemps. Quant aux Japonais, ils subissaient défaite sur défaite. En cours de route, j’achetai une radio. Bleicherweg, je trouvai ma logeuse dans tous ses états. Deux policiers l’avaient interrogée sur mon compte. « Ils reviendront », s’affola-t-elle. Je la rassurai. Je n’avais commis aucun délit.
— Même si la Suisse est un pays libre, il ne faut pas avoir commis de délit pour avoir des ennuis, en particulier à Zurich.
— Puis-je utiliser votre téléphone ?
— Je vous en prie.
Helga était toujours au bureau. Après m’avoir écouté, elle répondit :
— Ne vous faites pas de souci. Ils ne reviendront pas.
« Ils ne reviendront pas » à condition qu’ils ne soient pas de faux policiers.
Je passai la soirée en compagnie de Mozart.
Dès les premières pages, annoter l’impact de mon récit sur ma vie religieuse m’apparaît comme une nécessité. Nous sommes en 2000. Soixante-dix-neuf ans, membre de la communauté bénédictine de Saint-Maur12 depuis quarante ans. Abbaye millénaire fondée en 1003 par Ascelin, un moine de Cluny, très vite florissante, son histoire fut une suite de tribulations et de renaissances. Décimée par la peste en 1348, elle demeura à l’abandon jusqu’à sa restauration en 1363 sur l’ordre du pape d’Avignon, le bienheureux Urbain V. Rasée en 1793, lors de la révolution, reconstruite après la chute de Napoléon Ier, elle compte aujourd’hui une soixantaine de moines. De l’abbaye originelle, il ne reste qu’une superbe crypte romane, lieu propice à la réflexion et à la prière. En ce qui me concerne, prier est un mot à peu près vide de sens. En réalité, depuis mon entrée au monastère, ma vie intérieure est un trou noir. Je devrais être un homme de Dieu, je ne le suis pas. Mes oraisons s’apparentent à du bavardage mental. Mon âme est un désert rocailleux, rien n’y pousse. Plein de mon propre vide, chaque jour, je marmonne le psaume 139 selon lequel Dieu me ferait être et penser. Son amour m’enserrerait. Ce n’est pas ce que je ressens. Les jours se suivent dans un brouillard épais. À l’office, revêtu de la coule, j’éprouve le malaise de l’intrus. Qui n’est pas religieux ne peut comprendre à quel point cette situation est une rude épreuve. J’ai beau Le supplier de m’envoyer un petit signe, je demeure prostré à « Gethsémani » sans la présence d’un ange consolateur. Pouvez-vous boire mon calice ? Mon calice vous le boirez.13 Jour et nuit jusqu’à la lie. J’envie le visage limpide du père abbé. Son regard vous transperce, revient à lui-même d’où il remonte jusqu’à Dieu. M’y réfugier pour accompagner son ascension ! Il n’a de cesse de me réconforter : « Nombre de religieux connaissent la nuit de l’âme. La prière unitive est une grâce peu commune. Faites votre possible sans vous préoccuper du possible. » Paroles en l’air. Rongé par le remords, je culpabilise, j’erre, je déprime. Un égaré victime d’une énorme erreur de parcours.
Lors d’un octiduum14, un père jésuite expliqua que Saint Ignace attirait l’attention du retraitant au début des Exercices sur la consolation et la désolation. Deux contraires à bien gérer. Je m’entretins avec lui.
— Ténèbres, tumulte et vacarme me perturbent sans arrêt. Je ne connais que la désolation.
— La pédagogie divine est un mystère, répondit ce maître en discernement des esprits. Toutefois, quelle que soit la manière dont vous Le priez, soyez assuré qu’Il vous entend. Vous avez la foi sans la confiance. Trop crispé, vous décortiquez, discutaillez, ratiocinez. Le secret de la prière est le silence intérieur. Un creux, un espace d’écoute, une ouverture à ce qui n’est pas vous. Il se tient à votre porte, Il frappe en vain, il y a trop de décibels dans votre demeure.
Depuis, je m’exerce à singer le bouddhiste, mais le diablotin qui se trémousse dans ma caboche ne désarme pas. Ultime tentative pour rebondir, la thérapie que j’entreprends, si éprouvante soit-elle, chassera peut-être les fantômes qui squattent mon inconscient depuis si longtemps. Il me faut écrire pour exorciser mon passé et, loin de mon présent figé, sculptant mes souvenirs, dégager le ciel du peu d’avenir qui me reste.
Mon nom actuel est Dom Nicolas Rambert. Je dis « actuel » en raison des circonstances qui m’ont contraint à en changer quatre fois. Après ma formation et mon ordination, tour à tour bibliothécaire, sous-prieur, maître des novices, restaurateur occasionnel de fresques et de peintures. Aujourd’hui, diminué par l’arthrose et les rhumatismes, je ne suis plus d’une grande utilité. Je lis, je me promène, je vais m’asseoir au chevet des malades à l’infirmerie. C’est Dom Pierre de Guerigny, le père abbé, qui m’a incité à partir « à la recherche du temps perdu » dans le but d’élucider l’origine de mon blocage spirituel, qui ressemble à un refus inconscient d’assumer ma condition. « Des chemins tortueux mènent certaines personnes vers des lieux où ils ne se seraient jamais rendus si des occurrences particulières ne les y avaient conduits. Votre anamnèse mettra peut-être en lumière les causes de votre longue et douloureuse stérilité intérieure. » Je ne suis pas écrivain. Je ferai de mon mieux pour narrer la chronique de mes années de braise ; elle n’évoquera pas de verts pâturages, mais un univers impitoyable.
Mon supérieur a mis à ma disposition un ordinateur, une imprimante et un siège bureautique. En dépit du travail titanesque de l’informatisation de la bibliothèque et des archives, Dom Jérôme Lebrac m’initie aux arcanes du web comme un instituteur apprend à lire aux enfants. Les mains calleuses, les doigts raides, je tape à grand-peine sur les touches du tabulateur. Je lui ai demandé d’ouvrir deux fichiers. L’un, biog, consacré à hier, l’autre, st-maur, mon jardin en friche d’aujourd’hui.
17 décembre 2000. Troisième dimanche de l’Avent. Cette nuit, le thermomètre est descendu à moins onze. Malgré la chaleur du radiateur, ma vieille carcasse est percluse de rhumatisme. Une sensation de froid vrille ma colonne vertébrale. Comme je ne maîtrise pas encore le traitement de texte, je fais régulièrement appel à Jérôme qui me sort des pétrins dans lesquels je me suis fourré. Le plus enrageant, c’est de perdre ce qu’on vient d’écrire faute de l’avoir enregistré. C’est déjà arrivé deux fois.
J’ai soumis mes premières pages au père abbé.
— Votre mémoire est sans faille.
— C’est pour moi un sujet d’étonnement. Une fois ma madeleine trempée dans la tisane, mon passé ressuscite avec une précision surprenante. Il y a des événements que je ne souhaite pas me remémorer tant ils sont humiliants et traumatisants. Toutefois, je le ferai si vous le jugez utile.
En guise de réponse, il me bénit.
J’éprouve une grande admiration envers Pierre de Guerigny, soixante-trois ans, élu abbé en 1981. Homme d’une grande intelligence, humble et simple. On sort toujours de chez lui réconforté. Malgré « une reprise en main » par le pape, il se conforme aux directives de Vatican II. Ainsi, il a humanisé notre vie monastique en l’ouvrant sur le monde. Il a introduit les journaux, permis les sorties, invité des conférenciers, organisé des rencontres avec des communautés laïques ou religieuses. Les moines y ont gagné une liberté d’action et de pensée, bénéfique à leur équilibre. « La sagesse, dit-il souvent au chapitre, préserve l’espérance des illusions. La Résurrection n’est pas un mirage, mais un événement singulier qui nous révèle Celui qui rend caduques nos logiques et nos désirs de grandeur. » Homme de peu de mots, homme d’écoute, il n’use jamais du vocable péché, il lui préfère erreur de jugement. Il réprouve la culpabilisation à laquelle l’Église a trop souvent recours comme instrument de chantage. Depuis que j’ai commencé à écrire, je parviens à prier. Mal, j’en conviens, mais c’est mieux que rien. Le jeune homme dynamique que je fus interpelle le vieillard anémique que je suis. À travers les décennies, Peter Dreyer l’emmène vers sa destinée.
1. Parti National Socialiste des Travailleurs allemands.
2. Allemagne, éveille-toi.
3. Jeunesses hitlériennes.
4. Capitaine.
5. Colonel.
6. Ligue des jeunes filles.
7. Joachim von Ribbentrop était Ministre des Affaires étrangères.
8. Camps de concentration.
9. Alliance entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon.
10. Sicherheitzpolizei, service de sécurité de la SS.
11. Matthieu, 17, 4.
12. Abbaye imaginaire.
13. Matthieu, 20, 22-23.
14. Une retraite de huit jours.