4 – Jeudi 3 septembre, vingt-trois heures

1110 Mots
4 Jeudi 3 septembre, vingt-trois heuresLa musique s’entendait depuis la rue, et lorsque Marc Renard poussa la porte de L’Échiquier, il percuta de plein fouet les décibels. La densité au mètre carré était impressionnante. Garçons et filles, chope de bière ou, plus souvent, canette à la main, s’interpellaient, s’esclaffaient dans une atmosphère de ruche bourdonnante. Jouant des coudes, Renard s’approcha du bar, renonçant à s’excuser lorsqu’un de ses coups d’épaule manquait de renverser du houblon sur le parquet. Il réussit enfin à s’approprier quelques précieux centimètres carrés et tendit la tête vers un des serveurs. — C’est toujours comme ça ? cria-t-il en désignant la salle. — C’est jeudi, le soir des étudiants ! En plus, ils ont passé l’après-midi à protester contre le renvoi à la frontière d’une jeune Kosovare. Vous n’êtes pas au courant ? Renard acquiesça. — On dirait que ça les a mis en forme ! — Il y a un an ou deux, ça remuait davantage. Qu’est-ce que je vous sers ? — À votre avis ? Le serveur actionna la pompe à bière. Renard attendit son demi, puis se pencha de nouveau par-dessus le bar. — Je cherche un certain Davy. On m’a dit que c’était un habitué. — Davy, Davy Le Guen ? — Je n’ai entendu parler de lui que par son prénom. — Je ne vois qu’un seul Davy qui vienne régulièrement. Vous n’avez pas de chance, il n’est pas là. (Le barman vérifia l’heure à l’horloge murale.) A priori, on ne le verra pas ce soir. Renard exprima par une mimique la difficulté qu’il avait à entendre. De la main, il lui fit signe de se rapprocher. — En fait, c’est un gamin que je recherche. Il a disparu depuis trois mois. Ses parents m’ont chargé de le retrouver, et je pense que ce Davy peut m’y aider. — Un gamin qui a disparu ? Vous êtes de la police ? Renard le rassura en faisant « non » de la tête. — Je suis détective privé. Le jeune s’appelle Thomas Griffard. La dernière fois qu’on l’a vu, il assistait à un concert, ici même avec sa copine. C’était le 13 juin, au cours d’une soirée animée par un groupe de rock. — Ouais, les Jayriders, on les invite souvent. (Il désigna tout au bout du comptoir un homme seul juché sur un tabouret de bar qui sirotait une bière dans un coin miraculeusement moins peuplé.) Là-bas, c’est Christian, un de leurs musiciens. — Et Thomas Griffard, ça vous dit quelque chose ? Renard exhiba la photo que lui avait remise la mère du jeune homme. Le barman eut une moue dubitative. — Non, je ne vois pas. Tous ces jeunes se ressemblent plus ou moins avec leur même coupe de cheveux. Il faut reconnaître qu’il en défile un certain nombre chaque jour. En tout cas, ce nom ne me dit rien. — Il y aurait eu un début de bagarre ce soir-là à laquelle il aurait été mêlé. — Si ça avait été sérieux, je devrais m’en souvenir. Mais quand il y a du monde comme ce soir, on ne peut pas tout voir, tout entendre, surtout les soirées de concert. Ces jeunes ont pu aller s’expliquer à l’extérieur. De mon côté, je n’ai rien remarqué. — Vous savez où je peux trouver ce Davy Le Guen ? Et que fait-il dans la vie ? — Il travaille dans le social, pour le compte de la mairie ou d’une association. Éducateur ou animateur, je ne sais pas trop. Il accompagne souvent des jeunes. Vous dire où il crèche, ça je n’en sais foutrement rien. Il désigna à nouveau le guitariste du groupe de rock. — Lui peut peut-être vous aider. Il connaît Davy mieux que moi. Renard remercia d’un signe de tête. Verre à la main, écartant au passage un couple d’iroquois chancelant pour qui la cuite du jeudi soir devait être quasiment culturelle, il rejoignit le musicien. Celui-ci, entre deux âges, portait de petites lunettes rondes à la John Lennon, et ses cheveux étaient ramassés en catogan. — Bonsoir, Christian. Marc Renard, détective privé. Je suis ici pour les besoins d’une enquête, et le gars au bar m’a dit que vous pourriez me renseigner. Dans ce coin reculé de la salle, si on ne pouvait parler de calme, il était malgré tout possible de discuter sans crier. — Ah bon ! Détective privé ? Jusqu’à présent, je n’avais rencontré que vos confrères du service public. — Confrères, c’est un peu exagéré. Je ne suis pas sûr que ceux du service public, comme vous dites, apprécieraient beaucoup. Voici ma carte. — Je vous crois sur parole. Que vous a raconté le barman ? En quoi puis-je vous être utile ? Pour la deuxième fois de la soirée, Marc Renard sortit la photo de Thomas. — Je suis à la recherche de ce jeune homme. À la demande de ses parents. Ils sont sans nouvelles de lui depuis qu’il a assisté à un de vos concerts dans ce bar. C’était le 13 juin. Il s’appelle Thomas Griffard, il va avoir bientôt dix-sept ans. Le guitariste examina attentivement le cliché que lui présentait Renard. — Inconnu au bataillon. Vous savez, généralement, notre public est plus âgé. On reprend des morceaux des Stones, de Johnny Cash, Bob Dylan. Ce genre de musique, ce n’est plus trop le truc des jeunes, par contre, ce soir-là, en juin, ils étaient particulièrement nombreux. — Il paraît que vous connaissez bien Davy Le Guen. Il a été souvent vu en compagnie de Thomas Griffard. — Vous savez quoi ? J’ai envie de fumer une petite cigarette. Sortons. On sera plus à l’aise pour discuter. Après s’être frayé un chemin à travers la marée humaine, verre à la main, les deux hommes parvinrent enfin à s’extraire de L’Échiquier. La soirée était douce. Des groupes d’accros à la nicotine ou au cannabis devisaient à voix basse aux abords du bar. De l’autre côté de la place Sainte-Anne, un car de police démarrait. Renard et son compagnon trouvèrent un coin isolé et posèrent leurs bières sur le rebord d’un mur. Christian offrit une cigarette que Renard s’appliqua à refuser. Il alluma la sienne, et son extrémité incandescente scintilla dans la nuit. — Pour en revenir à ce Davy, reprit Renard. Il représente pour l’instant ma seule chance de mettre la main sur le garçon que je recherche. — Davy Le Guen est animateur social. Il est salarié dans une association, AIDE INSERT, qui s’occupe de jeunes en difficulté. À sa demande, notre groupe s’est déjà produit dans des prisons. Pour lui, c’est la société, notre société, qui est responsable de la délinquance. Le monde des adultes est égoïste, il exclut et marginalise un nombre croissant de jeunes. Vous voyez, ce genre de discours ou de raisonnement, c’est son leitmotiv. Ce qu’il entreprend va dans le bon sens, il n’empêche qu’il possède un côté peut-être un peu exalté. Maintenant, ce que je vous en dis, ce n’est qu’une impression personnelle. Nous ne sommes pas intimes. (Il s’interrompit et émit un rire léger.) Je ne l’ai côtoyé que trois ou quatre fois. — Vous avez son adresse ? — Non. Mais j’ai son numéro de téléphone. Il plongea la main dans la poche intérieure de son blouson et sortit son portable. Après avoir actionné plusieurs touches, il énonça un numéro que Marc Renard inscrivit dans son répertoire. — Attendez-vous à rencontrer un personnage, assura Christian. Vous buvez une autre bière ?
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