VI-2

2280 Mots
Ayant fini de coudre, il passa les doigts dans la fente existant entre son divan « turc » et le plancher, tâtonna dans le coin gauche, et sortit le gage qu’il avait préparé depuis longtemps. Ce gage n’en était pas un, en somme, mais bien une planchette de bois lisse, de la dimension d’un étui à cigarettes en argent. Cette planchette, il l’avait trouvée par hasard, lors d’une de ses promenades, dans une cour où un pavillon abritait un quelconque atelier. Plus tard, il y avait ajouté une languette de fer, qui sans doute s’était détachée de quelque part et qu’il avait trouvée en rue. Joignant les deux planchettes, celle de fer étant la plus petite, il les lia fortement d’un fil dans les deux sens ; ensuite, il enveloppa le tout soigneusement et élégamment dans une feuille de papier blanc et ficela le paquet de manière à ce que le déballage fût malaisé. Ceci dans le but de fixer pour quelque temps l’attention de la vieille, et alors de pouvoir saisir le moment favorable. La languette de fer avait été ajoutée pour que la vieille ne devinât pas, ne fût-ce qu’un instant, que l’« objet » était en bois. Tout cela avait été conservé sous le divan. Il venait d’extraire le gage, lorsque quelqu’un cria dans la cour : – Six heures passées depuis longtemps ! – Depuis longtemps ! Seigneur ! Il se précipita vers la porte, tendit l’oreille, prit son chapeau et se mit à descendre les treize marches, prudemment, sans bruit, comme un chat. Il avait à exécuter un point important : voler la hache à la cuisine. Il avait décidé, depuis quelque temps déjà, de faire la chose à l’aide d’une hache ou bien encore avec un couteau pliant de jardinier ; mais il ne pouvait compter sur cet outil et encore moins sur ses propres forces et c’est ainsi que son choix s’était arrêté définitivement sur la hache. Remarquons à propos, une particularité commune à toutes les décisions qu’il avait prises dans cette affaire. Elles avaient une propriété étrange : à mesure qu’elles devenaient plus définitives, elles lui semblaient plus répugnantes et plus absurdes. Pendant tout ce temps, malgré sa torturante lutte intérieure, il ne put, en aucun moment, croire à la possibilité d’une réalisation de ses desseins. Et même s’il était arrivé au point où tout, jusqu’au dernier détail, eût été éclairci et arrêté et où l’indécision n’aurait plus eu place, alors, probablement, il eût renoncé définitivement à son projet comme à un acte stupide, monstrueux et irréalisable. Quant à savoir où se procurer une hache, rien n’était plus facile et ce petit détail ne le préoccupait pas : Nastassia était continuellement absente le soir, soit en courses, soit chez des voisins, et elle laissait toujours la porte grande ouverte. C’était un sujet continuel de querelles entre elle et sa maîtresse. Il suffisait donc d’entrer sans bruit dans la cuisine au moment voulu, de prendre la hache et, plus tard, dans une heure (quand tout serait fini), de la rapporter au même endroit. Il y avait aussi des incertitudes : admettons qu’il revienne dans une heure pour la replacer et qu’il trouve Nastassia là, rentrée ? Évidemment, il faudrait passer outre et attendre qu’elle sorte de nouveau. Et si, dans l’entre-temps, elle s’apercevait que la hache n’était plus là, si elle se mettait à chercher, à pester : voilà le soupçon créé, ou, tout au moins, l’occasion du soupçon. Mais c’étaient là encore des petits détails auxquels il n’avait même pas réfléchi, du reste il n’en avait pas eu le temps. Il pensait au principal et reléguait les détails jusqu’à ce qu’il fût lui-même convaincu de tout. Mais cela semblait décidément irréalisable. Du moins, c’est ce qu’il lui semblait. Il ne pouvait concevoir, par exemple, qu’il viendrait un temps où il cesserait de réfléchir, se lèverait et irait simplement là-bas… Et même son récent essai (c’est-à-dire sa visite dans le but de reconnaître définitivement les lieux), où il avait seulement essayé la chose, nullement « pour de bon », mais bien en se disant « allons-y, voyons, assez rêvé ! », lui démontra, tout de suite, que c’était au-dessus de ses forces. Il laissa tout tomber et s’enfuit, en rage contre lui-même. D’autre part, il semblait que toute l’analyse, dans le sens de la solution morale de la question, était terminée ; sa casuistique s’était affilée comme un rasoir et il ne trouvait plus en lui-même d’objection de conscience. Mais dans cette dernière occurrence il n’avait pas confiance en lui-même et, aveuglement, obstinément, en tâtonnant de tous côtés, il cherchait les objections comme s’il y avait été obligé. Les circonstances du dernier jour – qui survinrent si inopinément et qui décidèrent soudain de tout – agirent sur lui d’une façon toute mécanique : c’était comme si quelqu’un l’avait pris par la main et l’avait entraîné à sa suite, irrésistiblement, aveuglément et avec une force extra-naturelle. C’était comme s’il avait eu un pan de ses vêtements pris dans les rouages d’une machine et qu’il s’y fût senti entraîné. Au début – et, du reste, il y avait longtemps – une question entre autres le préoccupait : pourquoi découvre-t-on si facilement tous les crimes et pourquoi les traces des criminels apparaissent-elles si aisément ? Il arriva petit à petit à de multiples et curieuses conclusions et, d’après lui, la cause principale n’en résidait pas tellement dans l’impossibilité matérielle de dissimuler le crime mais dans la personnalité du criminel. Celui-ci, le plus souvent, subit, au moment du crime, un amoindrissement de la volonté et de la raison qui sont remplacées par une enfantine, une phénoménale futilité et cela au moment précis où il a besoin de toute sa raison et de tous ses moyens. D’après lui, cette éclipse de la raison et cette diminution de la volonté se saisissent de l’homme à l’instar d’une maladie, se développent progressivement jusqu’au paroxysme qui atteint son point culminant peu avant l’exécution du crime, persistent pendant la perpétration de celui-ci et quelque temps après, suivant le sujet, s’atténuent comme s’atténue toute maladie. Il ne se sentait pas encore en mesure de résoudre la question de savoir si c’était la maladie qui engendrait le crime ou si celui-ci s’accompagnait toujours de quelque chose de pareil à une maladie. Arrivant à ces conclusions, il décida que lui-même ne pouvait donner prise à une semblable confusion maladive et qu’il garderait intactes et intangibles sa volonté et sa raison pendant toute l’exécution de son dessein, pour cette raison que son dessein « n’était pas un crime »… Laissons de côté le processus par lequel il arriva à cette dernière conclusion ; nous n’avons déjà que trop devancé l’action… Ajoutons que les difficultés effectives et purement matérielles de l’exécution ne jouaient, dans son esprit, qu’un rôle tout à fait secondaire. « Il suffira de garder sur elles l’emprise de la volonté et de la raison et elles seront vaincues chacune dans son temps, lorsqu’il faudra faire connaissance avec tous les détails de l’affaire dans leurs plus menues finesses. » Mais l’action ne commençait pas. Il croyait de moins en moins à ses décisions définitives et quand l’heure sonna, tout se fit d’une autre façon, comme par hasard et presque inopinément. Une circonstance, dépourvue pourtant de toute importance, l’accula à une impasse avant même qu’il ne fût descendu dans la rue. Parvenu à la hauteur de la cuisine de la logeuse dont la porte était, comme d’habitude, grande ouverte, il y jeta prudemment un coup d’œil de biais pour s’assurer de ce que, Nastassia absente, la logeuse elle-même n’y était pas et pour voir si la porte de sa chambre était bien fermée pour qu’elle ne le vît pas lorsqu’il entrerait prendre la hache. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’il vit que Nastassia, non seulement n’était pas sortie, mais qu’elle était encore occupée à travailler : elle prenait du linge dans un panier et le pendait aux cordes ! L’ayant aperçu, elle interrompit son travail, se retourna vers lui et le suivit des yeux pendant qu’il s’en allait. Il détourna le regard et passa, comme s’il ne l’avait pas remarquée. Mais l’affaire était finie : il n’avait pas la hache. Il était terriblement consterné. « D’où ai-je pris, pensait-il en arrivant sous le porche, d’où ai-je pris qu’elle serait nécessairement absente en ce moment ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ai-je décidé cela ? ». Il était écrasé, anéanti. Il voulait rire de lui-même, de rage. Une colère stupide et féroce s’empara de lui. Il s’arrêta hésitant sous le porche. Sortir en rue, ainsi pour la forme, se promener, cela lui répugnait ; rentrer chez lui lui répugnait encore davantage. « Quelle occasion perdue à jamais ! », murmura-t-il, restant planté sans but sur le seuil, face au sombre réduit qui servait de loge au portier et dont la porte était, elle aussi, ouverte. Dans cette loge dont il était à deux pas, sous le banc, à droite, quelque chose jeta un éclat… Il promena un regard circulaire : personne. Il s’approcha à pas de loup, descendit les deux marches et appela le portier à faible voix. Il n’est pas là ; c’est sûr ! Il n’est pas loin d’ailleurs, car la porte est grande ouverte. » Il se jeta sur la hache (car c’était une hache), la sortit de sous le banc où elle se trouvait entre deux bûches, la fixa sur-le-champ dans la boucle, enfonça les mains dans les poches et sortit de la loge ; personne ne l’avait aperçu ! « Si ce n’est la raison, c’est le démon qui m’a guidé ! », pensa-t-il avec un étrange sourire. Cet incident lui rendit vraiment courage. Il marchait lentement et posément, sans se dépêcher, pour ne pas donner lieu aux soupçons. Il regardait peu les passants ; il tâchait même de ne pas les dévisager du tout, par crainte de se faire remarquer. Soudain, il se souvînt du chapeau. « Mon Dieu ! Et moi qui avais de l’argent, il y a trois jours ! J’aurais bien pu le remplacer par une casquette ! » La malédiction lui monta aux lèvres. Ayant jeté par hasard un coup d’œil par la porte d’une boutique, il aperçut une pendule qui marquait déjà sept heures dix. Il fallait se hâter et, en même temps, faire un crochet pour contourner la maison et arriver à la porte en passant de l’autre côté… Auparavant, lorsqu’il lui arrivait de se figurer tout cela en imagination, il pensait parfois qu’il aurait très peur. Mais ce n’était pas le cas, il n’était nullement effrayé. Et même des pensées étrangères l’occupaient, mais pour peu de temps. En longeant le jardin Youssoupov, il fut même très intéressé par l’idée d’y installer de hauts jets d’eau, et il trouvait que les jets d’eau rafraîchiraient si bien l’air de toutes les places. Peu à peu, il arriva à la conclusion que, si on étendait le Jardin d’Été sur toute la surface du Champ de Mars et si même on le joignait au jardin du palais Mikhaïl, ce serait une chose excellente et des plus utiles pour la ville. Ensuite il se demanda pourquoi les habitants de toutes les grandes villes avaient une tendance à s’installer dans les quartiers où il n’y a ni jardin ni fontaine et où il y a, au contraire, de la crasse, des mauvaises odeurs et toutes sortes d’incommodités. Il se rappela alors ses propres promenades place Sennoï et il reprit ses sens. « Quelles bêtises ! », se dit-il. « Non, mieux vaut ne penser à rien du tout ! » « Ainsi en est-il de ceux que l’on conduit à l’échafaud, leur pensée s’accroche à tous les objets qu’ils rencontrent en chemin. » L’idée lui était venue en un éclair et disparut ; lui-même se hâta de l’étouffer… Mais le voici tout près du but, voici la maison, la porte cochère. Au loin une horloge sonna un coup. « Serait-ce déjà sept heures et demie ? Impossible ! L’horloge doit avancer. » Heureusement pour lui, l’entrée fut facile. Il eut la chance de voir une énorme charrette de foin le précéder dans la porte cochère et le cacher tant qu’il fut sous le porche. Dès que cette charrette déboucha dans la cour, il se glissa rapidement vers la droite. De l’autre côté de la charrette on entendait des voix qui discutaient en criant, mais personne ne le remarqua et il ne rencontra pas âme qui vive. Il y avait beaucoup de fenêtres grandes ouvertes qui donnaient sur l’immense cour carrée, mais il ne leva pas la tête : il n’en eut pas le courage. L’escalier qui menait chez la vieille était proche, tout de suite à droite. Il s’y engagea… Reprenant haleine, la main appuyée sur son cœur affolé, il tâta et rajusta la hache, encore une fois, puis se mit à gravir les marches, lentement, prudemment, en tendant continuellement l’oreille. Mais l’escalier était également désert ; toutes les portes étaient fermées ; il ne rencontra personne. Au premier, il est vrai, la porte d’un appartement vide était grande ouverte et il y avait des peintres qui travaillaient à l’intérieur, mais ils ne levèrent pas la tête. Raskolnikov s’arrêta, réfléchit et continua à monter. « Évidemment, il eût mieux valu qu’ils ne soient pas là, mais… il y a encore deux étages au-dessus d’eux. » Mais voici le troisième, voici la porte, voilà l’appartement en face ; vide. Au second, il semble bien que l’appartement qui se trouve en dessous de celui de la vieille soit vide aussi : la carte de visite, qui était fixée au mur par de petits clous, est enlevée : partis ! Il suffoque. Il reste indécis un instant : « S’en aller ? » Mais il ne donne pas de réponse à cette question et se met à écouter à la porte de la vieille : un silence de mort. Il écoute ensuite dans la cage d’escalier, longtemps, attentivement… Encore un coup d’œil circulaire, il ajuste ses vêtements, tâte une dernière fois la hache. « Est-ce que je ne suis pas trop pâle ? », pense-t-il, « pas trop agité ? Elle est méfiante… Si j’attendais un peu, pour que le cœur se calme ?… » Mais le cœur ne se calme pas. Au contraire, comme exprès, il bat plus fort, plus fort, plus fort… Il ne peut plus le supporter, tend lentement la main et tire la sonnette. Au bout d’une demi-minute il sonne encore, plus fort. Pas de réponse. Sonner encore est inutile et d’ailleurs cela ne cadre pas avec son rôle. La vieille est évidemment chez elle mais elle est seule et elle est méfiante. Il connaît déjà ses habitudes… Il colle encore une fois l’oreille à la porte. Ses sens sont-ils si exacerbés (ce serait invraisemblable) ou bien, vraiment, les bruits sont-ils perceptibles, il ne sait, mais il distingue le frôlement d’une main sur le bouton et de vêtement contre la porte même. Il y a quelqu’un là, derrière celle-ci, et ce quelqu’un écoute comme lui, se tenant coi, à l’intérieur et probablement applique aussi l’oreille au battant… Il remue exprès et grogne quelque chose pour ne pas donner à penser qu’il se cache. Ensuite, il sonne pour la troisième fois, mais il sonne doucement, posément, sans aucune impatience. Quand, par après, il se rappela cette minute, il la retrouva gravée dans sa mémoire à jamais et ne put s’expliquer d’où lui était venue tant d’astuce et cela d’autant plus que sa raison s’obscurcissait par moments et qu’il ne sentait plus son corps… Un instant plus tard il entendit tirer le verrou.
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