Chapitre 2
Alyssa
Je n’arrive pas à y croire.
Nom de Dieu, je n’arrive pas à y croire.
Ma journée ne pourrait pas être pire qu’elle ne l’est déjà… Du moins, je l’espère.
En sortant du double box, je sors mon téléphone de ma poche et je rappelle Frank Harkins une fois de plus. Comme lors de mes cinq derniers appels, je suis directement redirigée sur la messagerie vocale. Plutôt que de raccrocher, je décide de lui laisser un message.
— Frank… C’est Alyssa Myers. Où sont passés mes copeaux de pin et mon fourrage ? J'étais censée les recevoir il y a une heure, et j’ai un cheval qui arrive ici dans quelques heures. Rappelle-moi.
J'appuie rageusement sur la touche de déconnexion et je remets mon téléphone dans la poche de mon jean. Je passe mes doigts dans mes cheveux courts, les yeux levés au ciel, et j’implore celui qui est là-haut pour qu’il m’entende et m’envoie de l’aide aujourd'hui.
Parce que c’est un grand jour au Refuge. Après avoir fait construire une petite écurie avec un box fermé par l'une de mes deux meilleures amies, Gabby, je suis maintenant équipée pour accueillir des chevaux. Enfin, seulement deux, mais quand même : des chevaux ! C’est formidable ! Ça aide d'avoir une amie entrepreneure en bâtiment qui sait manier le marteau et les clous.
J’ai grandi en montant à cheval, grâce à des parents riches qui pouvaient se permettre de céder à ce caprice. Mais depuis que j'ai emménagé ici il y a deux ans, dans les Outer Banks, je n'ai pas encore vu un seul cheval. C'est une situation qui va bientôt être rectifiée.
Et mieux encore, le premier cheval à arriver aujourd'hui est un cheval sauvage de Corolla. C'est un poulain de l’année qu'ils ont retiré du troupeau pour l’entraîner et le vendre à un acheteur privé. C'est un moyen de contrôler la démographie du troupeau, afin de la garder dans les limites du raisonnable.
Bien entendu, j’ai sauté sur l’occasion, car les chevaux sauvages de Corolla sont une véritable merveille, en plus d’être un élément central de l'histoire de ces îles.
Mais là, cet imbécile de Frank Harkins est en retard avec ma livraison et je vais faire très mauvaise impression si tout n’est pas en place de mon côté à l’arrivée du cheval.
Ce n’est que l’une des raisons qui fait que ma journée est pourrie à ce point. L’autre, c’est que mon ex petit-ami, avec qui je n’arrête pas d’insister constamment sur le mot ex, a appelé ce matin, et que j’ai décroché mon téléphone par erreur avant d’avoir vérifié l’identité de mon correspondant.
De toute évidence, Chad Gates ne comprend pas le sens du mot ex, malgré mes tentatives répétées de lui en expliquer le concept. Bien que je lui aie conféré le titre officiel d’ex il y a plus de quatre mois, il ne veut pas lâcher. Ou plus précisément, il ne veut pas me lâcher, moi.
J'ai répondu d’une voix endormie un peu rauque, vu que je venais tout juste de me faire tirer d’un sommeil profond. Chad en a fait tout un cinéma, en faisant preuve d’une sollicitude disproportionnée à mon égard.
— Ma puce… Tu es malade ? Tu as besoin que je t’apporte quelque chose ?
J'ai toussé pour m’éclaircir la gorge.
— Chad ? Je viens de me réveiller. Qu’est-ce que tu veux ?
— Ce que je veux, c'est que tu nous donnes une autre chance.
— Et bien ça ne risque pas d’arriver, lui avais-je répliqué, énervée qu’il m’appelle alors que je lui avais répété à maintes reprises de me laisser tranquille ; et aussi agacée d’avoir répondu au téléphone aveuglément, sans m’être rendue compte que c’était lui qui m’appelait.
— Non, ce n’est pas une réponse, avait-il repris fermement. Tu sais bien à quel point ce qu’on a partagé tous les deux, c’était merveilleux. J’ai conscience d’avoir perdu mon calme avec toi, mais je te jure que ça ne se reproduira plus.
C’est drôle. Chad appelle ça perdre son calme.
Pour moi, c’est une tentative d’étranglement.
Grosse différence.
Sans même prendre la peine de lui répondre, j'ai simplement mis fin à l'appel avant de jeter mon téléphone par terre. Comme prévu, il m'a rappelée immédiatement. J’ai laissé sonner en l’ignorant, parce que c’est toujours ce qu’il y a de mieux à faire avec Chad.
Son comportement est excentrique et imprévisible. Il peut passer des semaines entières sans m’importuner, et d’un coup, je ne sais pas quelle mouche le pique, et il décide qu’il ne peut pas se passer de moi. Cela commence vraiment à bien faire, j’en arrive même à envisager une demande d’ordonnance restrictive. J'ai découvert un peu tard au cours de ma relation avec lui que de toute évidence, il était un peu dérangé, et je ne sais pas jusqu’où il serait prêt à aller pour essayer de me récupérer.
Je me dirige vers le bâtiment principal qui abrite les chenils pour faire une petite inspection rapide et m'assurer que tout va bien. J'étais ici il y a une heure à peine pour nourrir et abreuver les chiens. J’ai un chenil cinq étoiles grâce à l'héritage des Myers mis à ma disposition. Je n’envisage pas de meilleur moyen d'employer mon argent, même si mes parents tordent le nez sur le fait que je choisisse de diriger un refuge animalier à but non lucratif plutôt que d'occuper un poste au conseil d'administration de l'entreprise pharmaceutique familiale.
J’ai toujours détesté le style de vie mené par mes parents. Les fêtes, les vêtements de marque, les sommes outrancières dépensées pour du caviar de Béluga provenant du ventre d’un esturgeon iranien importé de la mer Caspienne, juste pour que ma mère puisse se pavaner devant ses amies en expliquant qu’il s’agissait de caviar de Béluga provenant du ventre d’un esturgeon iranien importé de la mer Caspienne. C’était du plus grand ridicule. Au grand dam de mes parents, je suis quelqu’un qui se contente de manger du Burger King au quotidien et qui va passer sa vie à nettoyer des crottes de chien.
À mon humble avis, le seul point positif qui ressorte de l'extrême richesse de mes parents, c’est que nous avons passé tous nos étés dans notre maison des Outer Banks, et que je suis devenue amie avec Gabby Ward et Casey Markham. Cela m'a permis de me lier d’amitié avec deux femmes que j'aime et que j’admire beaucoup. Cela m'a amenée à déménager pour de bon dans les Outer Banks une fois mon diplôme de l'Université de Caroline du Nord en poche, ce qui a été un double coup dur pour mes parents.
Mon insistance à vouloir vivre dans les étendues désertiques de la Caroline du Nord rurale plutôt que sur la Cinquième Avenue leur est tout simplement impossible à appréhender. Si l'on ajoute à cela le fait que je suis diplômée d'une école publique et non d'une université prestigieuse de la Ivy League, ils sont convaincus que j'ai complètement perdu les pédales. Mais quand j'ai appris que Gabby et Casey allaient étudier à l'UCN, j'ai fait comme elles, et quand elles sont revenues sur les Outer Banks, je les ai suivies. La seule différence, c'est que j'ai obtenu mon diplôme, alors qu'elles ont toutes les deux laissé tomber leurs études.
En m’avançant au milieu du chenil, je regarde de gauche à droite pour vérifier toutes les cages. Mon chenil est entièrement clos, climatisé, et peut accueillir jusqu'à une trentaine de chiens, quinze de chaque côté. Chaque cage individuelle est en fait assez grande pour contenir deux chiens, mais je n'en mets qu'un par cage. Toutes les cages ont une trappe qui permet à chaque chien d’accéder à un parcours extérieur individuel. Ils ont ainsi la liberté de sortir quand ils le souhaitent, tout en pouvant rentrer se mettre au frais à la climatisation s’ils ont chaud.
Juste à côté de ce bâtiment, j'ai presque un demi-hectare de terrain clôturé où les chiens peuvent courir librement et jouer ensemble s’ils sont suffisamment sociabilisés. Sinon, je les emmène faire des promenades en laisse tous les jours. J'ai un bâtiment à part pour abriter les chats, mais ils n'ont pas d’accès sur l’extérieur. Non. Je dois nettoyer les litières tous les jours.
Une fois arrivée en bout d'allée, je m'accroupis devant la cage de gauche, en accrochant mes doigts aux maillons de la chaîne pour garder l’équilibre. Je regarde le chien couché sur une paillasse moelleuse à environ un mètre de distance. On me l’a amené il y a à peu près une semaine, complètement affamé. Il était couvert de puces et de tiques et a testé positif aux vers du cœur. À mon avis c’est un croisé de chien courant et de berger et il est très vieux. La vétérinaire qui l'a examiné pense qu'il est en début d'insuffisance rénale due à la vieillesse, et elle a estimé qu'il devait avoir entre quatorze et seize ans. Le chien ne portait pas de collier qui aurait permis de l'identifier, et de toute évidence il avait vécu seul dans la nature pendant un bon moment, ce qui est d’autant plus impressionnant si l’on considère son âge avancé. Pourtant il est doux et il m'a gentiment léché la main ; et quand je l'ai amené dans le chenil, il s'est écroulé avec un soupir sur la paillasse fraîche que je lui avais installée. Il était tellement fatigué qu'il a dormi presque douze heures d’affilée. La vétérinaire m’a dit que je ferais mieux de le faire piquer, mais c’était sa première visite ici en tant que bénévole, et je l’ai réprimandée d’avoir osé émettre pareille suggestion. Je lui ai rappelé que la cruauté n’avait pas sa place dans ce refuge, et qu'à moins que ce vieux chien ne souffre, il aurait une vie confortable ici. La vétérinaire a juste haussé les épaules avant de passer à son prochain patient.
Depuis cet épisode, je le surveille attentivement, en passant plus de temps avec lui pour qu’il connaisse la douceur d’un contact humain avant sa mort. Je l’ai baptisé Jethro, parce qu’il a une tête de Jethro, et pour un chien qui est resté sans contact humain pendant une période assez longue, il n'a eu aucun problème à se rapprocher de moi. Parfois, je m'asseois avec lui, dans sa cage, et il pose sa tête sur mes genoux pour faire un petit somme. Jethro ne bouge ses vieux os que lorsqu'il doit sortir faire ses besoins ou qu'il est l’heure de manger. Après quoi il veut simplement dormir, et ce n’est pas moi qui vais lui dire de faire autrement.
— Bonjour Jethro, lui dis-je doucement, en regardant ses côtes se soulever et s’abaisser tandis qu’il respire. Comme il ne répond pas, je sais qu'il est profondément endormi. Après l'avoir observé encore quelques minutes, je me lève, en constatant avec une grimace que mes genoux craquent de plus en plus. Ce travail est physiquement exténuant : il faut nettoyer les cages, transporter des sacs de nourriture pour chien de presque vingt kilos, s’occuper d’animaux farouches, et en plus leur donner le bain. Quelques bénévoles m’aident, notamment l’un d’entre eux qui vient presque tous les samedis pour me laisser prendre ma journée, mais autrement, je fais tourner cet endroit pratiquement toute seule. Je travaille de douze à quinze heures par jour, six jours par semaine. Mais même si mon jeune corps de vingt-trois ans commence déjà à craquer et à protester, cela en vaut vraiment la peine. Je m'endors tous les soirs le sourire aux lèvres, reconnaissante d'avoir l'occasion de faire quelque chose qui compte autant pour moi.
La sonnerie de mon téléphone retentit, et je l’attrape en toute hâte, en espérant que c’est Frank.
Malheureusement, ce n’est pas lui, même si la personne qui m’appelle me met comme toujours le sourire aux lèvres. Je décroche en gazouillant :
— Salut Casey !
— Salut. Tu es prête pour ce soir ? demande-t-elle
— Oh que oui ! je m’enthousiasme. Tu es certaine qu’elle n’a pas idée de ce qui se trame ?
— Elle ne se doute de rien, m’assure Casey. On se retrouve là-bas vers six heures pour que tu m’aides avec la déco, d’accord ?
— Bien sûr.
— Et n’oublie pas le gâteau.
— Je n’oublie pas le gâteau ! dis-je d’un ton assuré, bien que j'aie complètement oublié de m’en occuper. Maintenant, en plus de stresser sur le foin et le nouveau cheval, je vais devoir aller chercher le gâteau d'anniversaire de Gabby.
Parce que ce soir, nous lui avons organisé une grosse fête surprise. Son anniversaire n'est que mercredi prochain, mais on s'est dit qu'elle ne se douterait de rien si on le fêtait un peu en avance. Hunter doit l’attirer au Dernier Appel sous un prétexte bidon, et on m’a chargée du gâteau. Casey s'occupe des décorations, donc à nous tous, nous devrions réussir à tout faire.
— Ok... Je te laisse en paix, glousse-t-elle, et elle raccroche.
Je consulte rapidement le calendrier sur mon téléphone et je note de sortir d'ici à cinq heures pour avoir le temps de passer à la maison prendre une douche vite-fait, et ensuite d’aller acheter le gâteau.
Au moment où je finis d'entrer ma note dans mon agenda, le téléphone sonne. Le nom de Frank s’affiche.
Dieu merci. Je l’avertis tout de suite en décrochant :
— Frank ! Tu ferais mieux d’avoir une bonne excuse.
— Et si je te disais que ma femme est en train d'accoucher, et que je suis à l'hôpital, c’est une bonne excuse ? répond-il avec désinvolture.
— Quoi ! Tu es sérieux ?
— Oui, désolé. Je viens de voir tes messages et honnêtement, j'avais complètement oublié. Quand Jeannie a perdu les eaux ce matin, j'ai paniqué.
Je le rassure d’un ton confiant, mon cerveau tournant à cent à l’heure pour essayer de réfléchir à ce que je vais bien pouvoir faire.
— Pas de problème.
— Alyssa, le fourrage et les sacs de copeaux de pin sont déjà chargés sur la remorque. Si tu penses que tu peux réussir à l'accrocher à ton pick-up toute seule, tu pourrais la transporter toi-même. Je te ferai une réduction, bien sûr.
Bingo ! Voilà, ça pourrait marcher.
— Génial. J’y vais tout de suite. Et j’espère que tout va bien se passer avec Jeannie.
— J’en suis certain, lance-t-il avant de raccrocher.
En fourrant mon téléphone dans ma poche, je quitte le chenil et je me dirige vers mon pick-up. Je n'ai jamais accroché de remorque de ma vie, mais cela ne doit pas être bien sorcier, non ? Ma plus grosse préoccupation est de savoir comment je vais réussir à la décharger toute seule, mais je crois que j’arriverai à sortir les balles de foin et les sacs en les poussant. Il m’en faut juste assez pour préparer le paddock.
J'ouvre la portière et je grimpe dans mon pick-up. Bien sûr, j'ai avancé le siège au maximum vu que je suis vraiment petite. En prenant une profonde inspiration, je mets le contact et je passe la vitesse.
J’ai du pain sur la planche.