Quand il arriva dans son quartier plus tard dans la soirée, Beau croisa Rock, son ami et gérant du bar, qui allait verser la poubelle.
— Alors ? s’enquit ce dernier.
Beau alla s'adosser contre le mur tagué de graphismes grotesque.
— Je commence mercredi.
Le propriétaire du bar se tourna vers lui, arquant les sourcils.
— Elle en pense quoi, Maggie de tout ça ?
— Ai-je besoin de te le dire ?
Un sourire amusé se dessina sur les lèvres ourlées de Rock.
— Elle finira par s’y faire. Au fond, elle est très compréhensive.
Rock s'éloigna un peu pour verser la poubelle et comme il revenait, il remarqua trois hommes à l'allure douteuse se diriger vers le bar. S’il y a une règle qu’il chérissait en dehors de toutes les autres qu’il avait érigées à l’ouverture de son local, c’est qu’aucun client, qu’ils soient riches ou pauvres, ne franchisse l’entrée de son bar en étant déjà ivre. Et ceux-ci semblaient particulièrement sonnés. C’était à se demander comment ils tenaient encore debout. Comme ils approchaient, le lampadaire leur permit de mieux visualiser les importuns, qui n’étaient nuls autres que les trois frères Monroe, des hommes que tout le quartier méprisait pour leur côté « sales types ». Beau, qui avait déjà fait face au cadet une fois, se gardait de croiser leur chemin. Chose difficile étant donné qu’ils étaient presque voisins.
— Dégagez, b***e d'idiots et allez rejoindre vos femmes, cracha Rock en se tournant vers eux d’un air menaçant.
Avec ces trois-là, inutile de tourner autour du pot. Il fallait toujours y aller franco.
— C’est un bar et on veut boire ! riposta d'une voix enrouée l'un des trois. Ne fais pas ta chochotte.
Avec ses cheveux en bataille et sa chemise sortie de son pantalon, il semblait bien avoir tous les problèmes du monde. L'alcool n'avait rien arrangé finalement.
— Attendez que je vous serve un horion, vous m'en donnerez des nouvelles.
Ils minaudèrent tous les trois dans leurs barbes, avant de se tourner d’un même mouvement vers Beau.
— T’as toujours cet air arrogant sur la tronche, toi ! s’écria le cadet en retroussant son nez. C’est ta chance que je ne t'ai pas refait le portrait la dernière fois.
Il devait être plus amoché que ses deux autres frères parce qu’il puait fort l’alcool et arrivait à peine à aligner deux mots. Mais quand vous travailliez dans un bar ou que vous en fréquenter régulièrement, on prenait l’habitude de déchiffrer les mots.
— C’est à toi qu’il parle, brailla l'aîné en s’avançant d’un pas titubant qui se voulait menaçant. Ne te crois pas supérieur à nous, nous sommes pareils !
— Oh que non, intervint Rock. Vous ne lui arrivez pas à la cheville et vous le savez très bien. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui vous ronge ? Vous êtes des bons à rien et n’êtes utiles ni pour votre famille, ni pour votre entourage. Beau travail dure chaque jour pour subvenir aux besoins de sa femme et de son enfant. Tout votre contraire.
Un rire gras s’éleva dans le ciel.
— Travail dur ? Il passe ses journées Dieu sait où et revient tardivement. Que fais-tu dans la vie, Beau Roth ? J’ai toujours été curieux.
— Je vais te laisser, Rock. Maggie doit se demander où je suis.
Mais à peine fit-il un pas que l'aîné bondit pour se mettre en travers de sa route. Un souffle s’échappa de la bouche de Beau qui le regarda d’un air blasé avant de lever la tête vers son ami. Ben était certes costaud, mais il était petit et Beau savait qu’il pouvait le battre s’ils devaient en venir aux mains. Cependant, il ne prendrait pas ce risque. Il ne souhaitait pas que Randy apprenne cela. Au lieu de sortir les griffes, il choisit une meilleure option. Sa meilleure carte : ses yeux.
— Alors ? Où passes-tu tes journées, sale prétentieux ?
Faisant un pas dans la direction de Johnny, l’ainé, Beau fixa sur lui ses yeux furieux en y reflétant le coup qu’il aurait donné à cet homme. Il songea à la chaîne massive qu’il enroulait autour de son cou pour le faire davantage souffrir, et pris un malin plaisir à imager le plaisir que ce serait de faire taire cet homme bourru en plongeant sa tête dans une grande bassine d’eau glacée. Au fur et à mesure que des idées plus jouissives les unes que les autres lui traversaient l’esprit, son regard prenait une teinte sombre, macabre et vicieuse, sa bouche se déformait d’une contorsion inquiétante.
Il fit alors un pas de plus en craquant les muscles de son cou et tout d’un coup, la famille Monroe tressaillit d’un comme un seul être avant de reculer à l’unisson d’un air totalement affolé.
— P’tit c*n ! s’écria Harry, le benjamin en filant rapidement sans attendre ses autres frères qui comme par magie avaient retrouvé un semblant de lucidité.
Beau les regarda s’en aller et attendit qu’ils soient à bonne distance avant de se tourner vers son ami. Celui-ci recula alors brusquement, les yeux affolés avant de se reprendre.
— p****n, ne me regarde pas de cette façon ! Je comprends mieux pourquoi ils ont détalé comme des fous furieux. C’est ça le fameux regard ?
— De quoi est-ce que tu parles ? rétorqua Beau en reprenant sa place contre le mur.
— Tu sais bien. Ce n’est pas la première fois que tu fais ce coup-là et je sais ça parce que les gens parlent.
— Qui ça les gens ? Je n’ai jamais entendu parler de ça.
— Parce qu’ils évitent d’en parler quand tu es dans les parages. Qui es-tu au juste ?
— Beau se raidit aussitôt et tous ses muscles se crispèrent.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Rock s’avança prudemment, chose étrange, vers lui sans le lâcher des yeux. Ses sourcils broussailleux se creusèrent au-dessus de ses yeux qui devinrent minuscules.
— Je ne vais pas poser trop de questions pour l’instant, mais toi et moi, on doit parler.
— Comme tu veux, répondit-il avec nonchalance avant de prendre congé.
— Salut moi Maggie et embrasse le petit pour moi.
— Tu ferais bien de te passer la corde au cou et de faire un gosse.
Un grognement fut le seul retour qu’il reçut.