PARIS, NOVEMBRE 2012Cela faisait bien la centième fois qu’il relisait sur l’écran de son portable le petit texto reçu la veille au soir d’un numéro masqué :
« Suis à Paris et dois vraiment te voir. Serai demain vers quatre heures place des Vosges au Musée Victor Hugo. On se retrouve dans le café du même nom sur la place (je l’ai vu sur Internet) ? Attends-moi si je suis en retard. Viendrai en cachette. Agnès »
Pourquoi son cœur battait-il aussi violemment dans sa poitrine. Elle était mignonne mais elle n’était qu’une petite fille. Il ne devait pas la confondre avec Marwen dont la maturité à douze ans lui avait donné une sagesse bien au-delà de son âge. Il avait inconsciemment doté Marwen du visage de la très jeune fille car il avait besoin de la visualiser quand il pensait à elle. La forme vague, surgie du passé par la force de ses mots entre les pages de son journal, avait pris les traits délicieux d’Agnès. Mais il ne connaissait qu’à peine cette dernière et elle n’avait rien à voir avec Marwen. Il fallait s’en souvenir à tout prix et se garder de faire sur elle un transfert insensé. Il se raisonna et parvint même à se convaincre que son émotion devait être due à ce qu’elle allait lui donner des nouvelles de Sieg.
Arnaud avait à peine dormi. Il avait tant relu le message d’Agnès, qu’il le connaissait par cœur. Il voyait tout à fait où était le Café Hugo et était arrivé bien trop en avance. Il y était entré le cœur battant, avait exploré le moindre recoin au cas où elle serait arrivée plus tôt, puis, bredouille et ne sachant où s’asseoir par peur de la manquer, il avait décidé de sortir faire un tour en attendant quatre heures.
D’habitude il adorait le Marais, ses petites rues étroites et ses boutiques calfeutrées, mais aujourd’hui il ne voyait rien. Il faillit se faire renverser deux fois, par une moto puis par une voiture, mais les coups de klaxon et les insultes ne le touchèrent pas. Il sourit vaguement aux conducteurs énervés avec un petit geste d’excuse. Ce n’était pourtant vraiment pas le jour où se faire emmener d’urgence à l’hôpital. N’ayant ni son numéro ni son adresse, il ne pourrait même pas contacter Agnès pour lui expliquer. Il consulta sa montre avec angoisse et retourna en hâte vers le café.
Il n’était encore que quatre heures moins vingt quand il arriva. Il s’apprêtait à pousser la porte quand le profil d’une jeune fille absorbée dans la lecture d’un livre attira son attention. Elle était assise à une table un peu en retrait mais tout à fait visible de l’entrée. Incroyablement gracieuse et jolie, elle portait un jean et un gilet gris sur un chemisier blanc. À son poignet gracile, un bracelet scintillait quand elle tournait une page. Arnaud était comme paralysé, la main sur la poignée de la porte. Un groupe de jeunes gens arriva derrière lui et le poussa pour pouvoir entrer. La jeune fille leva la tête et il la reconnut enfin. Le choc le fit rougir si violemment qu’il aurait aimé battre en retraite pour se remettre un peu avant de faire son entrée. Mais il n’eut pas ce luxe car un autre groupe de jeunes le propulsa dans le café.
Les yeux limpides d’Agnès se posèrent sur lui. Elle se leva spontanément et le serra contre elle comme s’ils se connaissaient depuis toujours.
– Enfin ! dit-elle. Si tu savais combien je suis soulagée de te voir ! Mais pardon de te bousculer comme ça, mon père dit que je ne sais pas me tenir. Tu veux boire quelque chose ? Assieds-toi !
Il jeta sa sacoche sur le siège en face d’elle et enleva sa veste en essayant de prendre un air détaché. Un serveur arriva.
– Un coca, dit Arnaud. Et toi, tu bois quoi ?
– Un jus d’orange, dit-elle.
Le serveur hocha la tête puis repartit.
– Je voudrais bien t’inviter, dit Agnès, mais quand je me suis carapatée, j’ai dû laisser mon sac avec ceux des autres élèves au musée, et je n’ai donc pas un sou sur moi. D’ailleurs j’avais peur que tu ne viennes pas et que je sois obligée de partir sans rien consommer !
Elle était charmante, sans aucune prétention, et sa spontanéité la démarquait totalement des filles qu’Arnaud côtoyaient au lycée. Des poseuses aux airs blasés.
Le serveur revint avec leur commande et Arnaud le paya. L’adolescente se jeta sur la boisson et la but goulûment.
– C’est fou comme j’ai soif ! dit-elle en riant, une fine moustache de pulpe d’orange juste au-dessus de la lèvre supérieure.
Instinctivement, Arnaud passa sa langue sur ses lèvres. Elle le remarqua et plaça sa main sur sa bouche avec horreur.
– Je ne sais pas boire comme il faut, dit-elle en s’essuyant du revers de la main. Excuse-moi ! Amme, ma gouvernante, dit que je suis insortable.
– Elle est dure !
– Elle est sévère, mais je sais qu’elle m’aime. Je suis quand même libérée quand je suis loin de sa tutelle, au pensionnat.
Elle sourit puis, comme prise par une pensée soudaine, ajouta :
– Tu te souviens d’Amme, qui me cherchait partout dans le souterrain ?
Arnaud ne disait rien et il avait à peine touché à son Coca.
– Ça va ? demanda Agnès en fronçant les sourcils.
Une pensée sembla la traverser à cet instant qui la remplit de confusion. Elle se mordit la lèvre et baissa les yeux.
– Je parle trop, excuse-moi, dit-elle. Quand je suis excitée ou nerveuse je ne peux pas m’arrêter.
D’un geste qui le surprit profondément il lui attrapa la main. Choqué par son audace il recula immédiatement. Elle avait relevé la tête et le regardait droit dans les yeux. L’adolescent se sentit devenir cramoisi. Mais un sourire si simplement heureux se dessina sur les lèvres d’Agnès, qu’Arnaud lui sourit en retour tandis qu’un bonheur indicible l’envahissait.
– Oh que je suis heureuse que tu sois venu, dit-elle. Tout va être OK maintenant.
***
– C’était toi l’article en allemand avec la photo de Sieg ? dit Arnaud.
– Oui. Je n’ai rien pu t’écrire pour l’accompagner car mon frère est arrivé. J’étais censée lire dans la chambre de Sieg pendant que mon père parlait avec ma tante, la mère de Sieg. Dès que j’ai entendu des pas devant la porte, j’ai envoyé le mail et éteint l’écran.
Elle soupira.
– Mon frère Richard m’espionne tout le temps. Il est jaloux parce que mon père me favorise pour tout. J’en ai honte mais je n’y peux rien. En plus je me passerais bien d’être sa préférée car il veut tout le temps savoir ce que je fais et me contrôler. Mon seul répit est en pension et encore… C’est une école privée et je le soupçonne d’avoir des espions dans la place. L’argent peut acheter toutes les loyautés…
– Pas toutes, dit Arnaud avec passion.
Elle lui sourit.
– Non, pas toutes, heureusement… Je comprends tellement pourquoi Sieg et toi vous êtes si proches. Il y a en vous la même profondeur… La même… je ne sais pas comment le décrire. C’est comme si vous cherchiez tous les deux un trésor ou la clé d’un grand mystère. Comme des chevaliers… Pardonne-moi ! s’interrompit-elle. J’ai tendance à m’éparpiller ! Je vois des choses si belles mais si bizarres dans ma tête, surtout quand je peux chanter…
Il la regardait sans un mot. Conquis et fasciné.
– Tu aimes chanter ?
Un sourire lumineux éclaira son visage.
– C’est ce que j’aime le plus au monde ! Chanter me fait voyager… Mais, quelle heure est-il ? demanda-t-elle soudain.
Arnaud sortit de son rêve et regarda sa montre.
– Déjà cinq heures moins vingt !
– Le temps passe toujours trop vite quand on est heureux, dit-elle. Je dois partir à cinq heures. Je retrouverai le groupe de mon école dans l’entrée du musée. Notre prof est très myope, et ma meilleure amie, ma seule amie, est prête à me couvrir.
– Comment va Sieg ? demanda-il, soudain profondément choqué de n’avoir pas posé cette question dès le début. Il avait attendu d’avoir des nouvelles de son ami avec tellement d’angoisse et d’impatience, mais dès l’instant où il avait vu Agnès, c’était comme si le temps s’était arrêté.
– Rassure-toi, il va mieux. Heureusement.
– J’ai eu super peur.
– Moi aussi, dit-elle. Il est toujours à l’hôpital, mais il va mieux.
– Pourquoi as-tu écrit « mensonges » sur l’article que tu m’as envoyé ?
Elle ne répondit pas tout de suite et sembla réfléchir à ce qu’elle allait lui dire.
– Ce n’était pas une agression contre Sieg par des extrémistes. Enfin pas des extrémistes politiques ou religieux.
– Des sales racistes ?
Elle le regarda avec une douceur toute maternelle qui la vieillit.
– Des homophobes. Et je crois que mon frère Richard était impliqué.
Arnaud serra les poings. Sa mèche brune lui retomba sur les yeux. Il ressemblait à un héros de manga.
– Les salauds ! siffla-t-il en repoussant sa tignasse avec colère.
Ses yeux sombres brûlaient comme des charbons ardents.
– Les sales porcs… Comment ?
Agnès le contemplait avec son regard si jeune et si mûr à la fois.
– Je ne sais pas si Sieg t’en a parlé mais… Il a rencontré quelqu’un. Un garçon.
Arnaud ressentit un coup au cœur.
– Oui… sa voix était neutre malgré l’agitation en lui.
– Ils se tenaient par la main quand ils ont été attaqués. Je pensais que tu savais…
– Non, dit Arnaud, enfin oui… Je suppose que je savais.
– Sieg et toi aviez rompu alors…
– Rompu ?
La confusion en Arnaud soudain se transformait en déni.
– Il n’y avait rien à rompre. Nous n’étions qu’amis.
Ce fut au tour d’Agnès de rougir.
– Oh pardon ! Je croyais…
Avait-elle deviné son trouble ? Avait-elle perçu que l’amitié qui l’unissait à Sieg ne ressemblait en rien à ce qu’il avait ressenti auparavant ?
– Je ne suis pas… commença-t-il. Non pas que je désapprouve du tout, tu comprends… mais je ne suis pas…
– Je comprends, dit-elle en posant sa petite main sur son poing. Mais il t’aimait tant. Il a dû beaucoup souffrir.
Arnaud, face à tant de douceur, eut soudain une folle envie de pleurer. Il savait bien que Sieg avait souffert mais lui aussi avait payé. Cette intense amitié lui avait tellement manqué. À cause d’elle, plus rien de sa vie d’avant n’avait d’attrait pour lui ; tout lui semblait banal et terne. Ses copains d’avant, si superficiels. Mais la petite main fraîche posée sur la sienne le rassérénait. Quand Agnès la retira, son contact si doux lui manqua. Il se souvint que les lèvres de l’adolescente s’étaient posées sur sa main quand elle l’avait appelé en allemand « son petit roi » dans le souterrain du Rhombus. Il se rendit compte que ce b****r avait laissé en lui une marque indélébile. Cette idée le fit sourire puis rougir. Elle le regardait en riant comme si elle lisait ses pensées.
– Oh mon Dieu ! s’exclama-t-elle en regardant la montre à son poignet. Il est déjà cinq heures ! C’est comme si nous vivions en dehors du temps ! Je voulais juste te parler de Sieg. Te rassurer. Mais je te recontacterai de mon école. Mon père a encore des projets sur l’Île Verte. Je ne sais pas ce que c’est mais ça me fait très peur.
Elle se leva, enfila son manteau, prit son livre qu’elle glissa dans sa poche, puis elle se pencha vers lui et ses lèvres effleurèrent sa joue.
– Auf Wiedersehen ! dit-elle gaiement.
Elle courut vers la porte, et Arnaud ne se retourna pas pour la regarder disparaître dans le crépuscule de novembre. Il porta sa main lentement à sa joue, là où elle l’avait embrassé, et un sourire ému éclaira son visage.