I'm Emzy ✍️
Le pipillement mélodieux des oiseaux, les rayons de soleil qui filtraient à travers les feuilles pour venir apaiser la fraîcheur des bois, le bruit des singes qui sautaient d'une branche à l'autre en poussant des cris joyeux, accompagnaient les sons des semelles des tennis de Ruslan écrasant le sol feuillu. Aujourd'hui, il avait pour programme un footing à travers les sentiers sinueux de la forêt de Seattle, non loin de chez lui.
Habillé d' un jogging gris, sa capuche relevée sur sa tête, les écouteurs enfoncés dans ses oreilles, Ruslan franchissait à petites foulées les mètres devant lui, l'esprit ailleurs. Derrière lui, d'autres pas se faisaient remarquer sans l'inquiéter, il s'agissait de Diana, l'auteur de ce programme de footing, qui peinait à tenir son rythme et se laissait porter par ses pas, le souffle court à force d'accélérer pour être au même niveau que lui. Elle avait du mal à suivre son allure régulière et devait faire des efforts pour ne pas se laisser distancer.
- Ruslan, une pause s'il te plaît.
Malgré le concert qui résonnait dans ses tympans, il l'avait entendue et s'était arrêté. Pendant qu'il faisait demi-tour pour venir à sa rencontre, inquiet de son état, Diana se traînait pour aller s'effondrer sur l'herbe fraîche, le regard tourné vers le ciel, difficilement visible à travers les branches légèrement feuillues, les bras étendus de manière abandonnée.
Soudain, une grande ombre vint lui barrer le paysage et elle ferma les yeux pour se calmer, le souffle court, en sentant la présence de Ruslan penché sur elle.
- Ça va ?
- Je t'ai légèrement sous estimé, dit-elle entre deux inspirations saccadées.
- Je dirais plutôt que tu t'es overestimée, la contredit-il calmement, les bras croisés sur sa poitrine, en dardant sur elle un regard impassible et pénétrant.
En fait, il trouvait qu'elle faisait un peu trop de drame pour un coach sportif professionnel. Elle n'allait tout de même pas avoir une défaillance pour moins de quinze kilomètres parcourus.
- Je ne crois pas que je pourrais continuer. On pourrait s'arrêter chez toi le temps que je me reprenne avant de continuer.
- Qui vous a dit que ma maison était proche ?
- Oh... j'ai jeté un coup d'œil sur ta fiche d'inscription. Alors, tu ne vas tout de même pas me refuser un verre d'eau.
Ruslan lui tourna le dos et se releva en s'accroupissant légèrement.
- Montez , dit-il en l'invitant d'un signe de tête.
Satisfaite, Diana grimpa sur le dos qui lui était proposé et l'homme se redressa, l'emportant à plusieurs centimètres du sol. Mais alors qu'elle pensait qu'il continuerait à avancer dans la direction de sa maison, il prit le chemin qu'ils avaient parcouru en direction de la sortie.
- Mais ce n'est pas par là-bas que se trouve ta maison, s'étonna-t-elle.
- Je vous ramène à votre voiture, rétorqua-t-il sur un ton plat qui n'attendait aucune réplique.
Et fulminant silencieusement, Diana dut se laisser porter pendant des kilomètres jusqu'à sa voiture.
- Voilà, vous pouvez rentrer chez vous dit-il enfin, en la déposant doucement.
Il venait de la déposer sur son siège passager et avait même insisté pour fermer sa ceinture, se moquant ouvertement de la voir sombrer dans l'échec de son plan foireux. Ruslan ferma sa portière avec un sourire ironique et, sans lui laisser le temps de réagir, Diana fit crisser ses pneus et s'en alla dans un nuage de poussière, déterminée à avoir sa revanche.
Seul sur le bas-côté de la route, Ruslan sortit son téléphone et remarqua qu'il avait reçu deux messages : un de Nikolaï, un message vocal, et un autre d'un numéro inconnu. Il ignora son frère et ouvrit la discussion avec le numéro inconnu, et son cœur rata un battement. Sous ses yeux horrifiés, se trouvait la photo que Boris et Nora avaient prise au musée, avec la légende :
« Qui a le plus beau sourire ? »
- Il veut vraiment que je le bute !
Conquis par une rage aveugle, Ruslan fourra brutalement son téléphone dans sa poche, les poings serrés au point de menacer de déchirer le tissu. Il se jeta ensuite dans sa voiture, garée à quelques mètres de là, où il s'était réfugié après avoir décidé de s'entraîner seul dans la salle de sport, échappant ainsi à la compagnie de Diana.
- Je vais le tuer! Je vais le tuer ! Répétait-il avec humeur en frappant violemment son volant jusqu'à faire rougir ses paumes.
Derrière lui, une cacophonie de klaxons retentissait, tandis que de nombreux conducteurs exprimaient leur colère face à sa conduite dangereuse, qui les mettait tous dans une situation périlleuse en écrasant leurs volants. Certains, plus hardis, lui criaient dessus, l'insultant avec virulence.
Ruslan, les mâchoires serrées, se retenait tant bien que mal de répliquer, luttant contre l'envie de leur livrer le fond de sa pensée avec ses poings, mais il les réservait pour Boris, son véritable ennemi, celui qui avait déclenché cette tempête de rage en lui.
L'image de Nora et lui tournait en boucle dans sa tête comme un vieux disque rayé décidé à le rendre complètement fou. Comment Nora avait-elle pu accepter un rendez-vous avec ce « fils du démon »? Que se passait-il réellement entre eux ?
- Non si il y avait quelque chose de sérieux entre eux Boris ce serait fait une joie de me le cracher au visage comme la vipère qu'il est !
Malgré ce raisonnement, une angoisse persistante le tenaillait : Nora avait-elle pu tomber dans les bras de son ennemi ? Avait-elle oublié leur histoire, leur amour ? C'était égoïste, il le savait, mais il priait de tout son cœur, avec une intensité désespérée, qu'elle ressente la même chose que lui, cette flamme qui brûlait non seulement son cœur mais son âme, cette passion qui le consumait entièrement.
Tout ce qu'il faisait, cette bataille qu'il s'apprêtait à livrer, c'était pour elle, pour Nora. Il voulait détruire Boris, anéantir l'obstacle qui se dressait entre eux, pour que leur amour puisse enfin s'épanouir. Mais à une condition : si elle l'aimait toujours, si elle était consentante à lui donner une chance de réparer ses erreurs, de reconquérir son cœur.
Submergé par toutes ces questions qui obscurcissaient ses pensées, aveuglaient sa lucidité, il arriva enfin à destination, le cœur lourd de doutes et d'appréhensions.
Lorsqu'il arriva, le crépuscule commençait à poindre, le ciel s'embrasant de tons violacés, une couleur prune intense qui donnait au paysage un éclat magique. Les immeubles qui bordaient la marina étaient déjà illuminés de leurs lumières chaudes, qui se reflétaient sur la route déserte, apportant une touche de charme à cet endroit paisible. La scène était d'une beauté à couper le souffle, un moment de calme avant la tempête qui couvait en lui.
Il gara et descendit de la voiture pour emprunter le pont, où il se laissa fouetter par l'air marin, aussi glacial qu'un bloc de glace. Il ne prêta guère attention au spectacle singulier qui s'offrait à lui : les bateaux amarrés en file sur l'eau bleutée, sur laquelle se reflétaient les balises clignotantes du pont et la grande roue qui se dressait devant lui.
Il fit abstraction de toute cette beauté et fonça vers le bateau qui l'intéressait, le seul à se distinguer de toutes ces coques blanches avec sa couleur sombre et mystérieuse.
Une ombre émergea du bateau et Boris se présenta à lui, serein et à moitié amusé, vêtu d'un pantalon en toile et d'une chemise loose qui flottaient au gré du vent hostile. Il tenait un verre de vin rouge dans une main et, dans l'autre, un verre vide et une bouteille à moitié pleine, comme s'il attendait sa venue.
- Je nous ai gardé du bon vin ! s'exclama-t-il en levant sa main avec le verre et la bouteille dans sa direction, un sourire ironique aux lèvres.
Ruslan le regarda, la haine lui serrant la gorge , il était bloqué devant lui, le regardant avec férocité en serrant et en desserrant les poings, prêt à se jeter sur lui et à le dévorer. Ses pas lourds menaçaient de briser le bois qui constituait le pont, il avança et en quelques secondes, il faisait légèrement basculer le bateau en sautant à l'intérieur.
- Wow, c'est qu'on est très fâché là, se moqua Boris, un sourire sarcastique aux lèvres.
Sans perdre une seconde, Ruslan le saisit sans ménagement par le col et le fit reculer jusqu'à la rambarde.
- J'ai touché là où ça fait mal, on dirait, siffla-t-il tel un serpent en le regardant dans les yeux.
- Tais-toi ! gronda Ruslan.
- Voyons, on ne va pas se comporter comme des sauvages, allons discuter autour d'un bon vin, dit Boris en essayant de calmer la situation.
Mais Ruslan lui arracha la bouteille et le verre des mains et les jeta violemment, ceux-ci s'écrasant sur le sol dans un bruit fracassant.
- Dommage, je n'avais que cette bouteille-là, dit Boris avec une pinte d'amusement dans sa voix.
- Arrête avec ta comédie ! Je ne suis pas là pour écouter tes idioties, mais pour obtenir des réponses !
- Non, je n'ai pas encore ouvert les jambes de ta chérie, mais ça ne saurait tarder, tu sais, je...
Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'un coup v*****t s'abattit sur sa joue, faisant basculer sa tête sur le côté. Boris porta la main à la lèvre où filait son sang, l'essuya délicatement et se redressa, le regard flamboyant de défi.
Il contempla sa main tachée de ce liquide vermeil, renifla avec mépris et leva le menton en signe de défi, toisant Ruslan de haut en bas.
- Le chien aboie mais ne mord pas, le nargua-t-il, un sourire dédaigneux et moqueur aux lèvres, en léchant le coin ouvert de sa lèvre avec une lenteur étudiée.
Ruslan fut consumé par une rage destructrice et se jeta sur Boris en émettant un cri qui sortait du fond de ses tripes, un rugissement sauvage qui fit vibrer l'air.
- Laisse-la tranquille, elle n'a rien à voir avec cette histoire ! Elle n'est pas Erica !
Boris se retourna, les yeux flamboyants de haine, et monta sur Ruslan, commençant à le rouer de coups redoublés que le boxeur essayait de parer tant bien que mal.
Les poings de Boris s'abattaient avec une force brutale, comme s'il voulait écraser l'âme de Ruslan. Le roux ne pouvait pas supporter que Ruslan prenne la défense de Nora, que cet homme osât se dresser contre lui.
En réalité, peu lui importait ce que Ruslan pensait d'Erica ; il ne se battait pas pour défendre son honneur, mais son égo démesuré, qui était de plus en plus bafoué par les affronts de son ennemi.
Chaque coup porté était un cri de rage contre l'humiliation, contre la menace que la rébellion de Ruslan représentait pour sa domination.
Il réussit à s'extirper des mains de son assaillant qui avait repris le dessus et s'était appuyé sur la rambarde du bateau pour se lever avec difficulté, les jambes tremblantes et le souffle court.
Ruslan sauta à son tour sur ses pieds, les yeux étincelants de défi, il ne voulait pas rester plus longtemps à la merci de Boris, à genoux devant lui.
- Tout ça, c'est fini, tu n'auras plus jamais l'ascendant sur moi, Boris ! Je n'ai plus peur de toi !
Il cracha ces mots avec une conviction qui fit frémir Boris.
- Ça vient juste de commencer, gronda Boris, les dents serrées et les poings crispés.
Il rallia furieusement la maigre distance qui le séparait de Ruslan et l'empoigna brutalement par le col, le regard en feu, déformé par la frustration et la rage.
- Plus jamais tu ne répètes ça, tu m'entends ? Plus jamais tu ne me défies !
Boris secoua Ruslan avec une force brutale, comme s'il voulait lui arracher les mots de la gorge.
Une veine barrait le milieu de son front, gonflée et saillante, et son visage était lacéré par les vaisseaux sanguins qui semblaient prêts à éclater. Une chaleur infernale s'émanait de lui, comme si son corps était un fourneau ardent, et même si Ruslan voulait garder son sang-froid et maîtriser sa confrontation, il devait reconnaître que dans cet état, Boris lui faisait extrêmement peur. Cependant, malgré sa peur qui menaçait de le submerger, Ruslan tint bon et continua à le confronter, ses yeux comme deux pistolets chargés fusillant les siens, dilatés par l'ire et la fureur.
— Je -n'ai- plus- peur- de- toi- Boris Nowicki, articula-t-il en découpant chaque mot avec une précision glaciale, pour qu'il puisse comprendre que l'époque où il se cachait de lui était révolue et qu'il était à présent décidé à se battre, à affronter le monstre qui se tenait devant lui.
Ils avaient à présent changé de position et c'était maintenant Ruslan qui se trouvait dos à la mer. Celui-ci saisit brutalement les bras de Boris et lui força à relâcher son emprise, mais Boris avait perdu toute raison et résistait avec une force surhumaine.
- Tu vas tomber ! Tu...
Sans qu'il ne s'y attende, Boris avait foncé sur lui, ayant perdu toute maîtrise de lui-même, et ils avaient basculé au-dessus de la coque du bateau et s'étaient retrouvés sous l'eau, emportés par le courant. Boris fut le premier à sortir la tête de l'eau, il nagea jusqu'au bateau mais ne remonta pas dessus.
Au contraire, il resta accroché contre la coque, scrutant l'infini sombre en espérant y voir émerger Ruslan. Mais ce dernier ne se montra pas. En fait, à cause du choc, Ruslan avait perdu connaissance et s'était noyé, son corps entrainé dans les profondeurs de la mer.
Paniqué qu'il ne revienne pas à la surface, Boris replongea et le trouva flottant dans la mer, inerte et sans réaction. Il nagea rapidement jusqu'à lui et passa ses mains sous ses aisselles pour le faire remonter à la surface. Il les traîna ensuite jusqu'au bateau et ils se retrouvèrent sur le pont, étendus l'un à côté de l'autre, mais Ruslan n'avait toujours pas repris connaissance.
Son souffle repris, Boris se rappela de Ruslan et se précipita pour l'aider.
Les mains sur son torse, il commença à appuyer dessus pour qu'il rejette l'eau qu'il avait avalée pendant sa noyade, mais Ruslan ne réagit pas, son corps restant inerte et silencieux.
Le manque de réaction de Ruslan plongea Boris dans un état de panique et d'angoisse, ses pensées se bousculant dans sa tête.
Il essayait de se maîtriser mais ses mains tremblaient, il ne pouvait pas refréner sa peur, celle de la mort de Ruslan, qui montait en lui comme une vague dévastatrice, menaçant de l'engloutir.
Oui, il le haïssait et était prêt à tout pour le détruire, mais jamais il n'avait voulu qu'il meure. À quoi servait cette haine qui le déchirait de l'intérieur si Ruslan n'était plus là ? Il ne pouvait pas imaginer se réveiller le lendemain matin en sachant que lui n'était plus.
À cet instant précis, Boris était prêt à donner sa vie pour celle de Ruslan, car celle de son ennemi juré valait plus que la sienne.
- Czarna róża, réveille-toi, s'il te plaît, supplia-t-il, les larmes glissant sur son visage terrorisé pour s'écraser sur le corps inerte du boxeur.
Désespéré, il lui attrapa la tête et contempla son visage, ce visage qu'il avait vu vieillir avec le temps, se sublimer davantage. Il passa ses doigts dans ses cheveux aussi noirs que ses iris, qui ne voulaient plus se montrer, cachés sous ses paupières closes.
Dans un éclair de désespoir, il eut une idée, sa dernière chance. Il pinça ses lèvres pour les ouvrir et posa sa bouche sur celles de Ruslan avec un goût amer dans la gorge.
De toutes ses forces et son espérance, il lui transmit une partie de son oxygène, de sa vie pour qu'il revienne à lui. Il répéta le processus plusieurs fois avant que Ruslan ne toussote, faisant ressortir l'eau contenue dans ses poumons.
- Tu m'as fait si peur !
Dans l'euphorie, Boris l'avait pris dans ses bras et le serrait avec tout l'affection qu'il avait pour lui, ce dévouement qui n'avait jamais disparu.
Le boxeur était sonné, il venait de reprendre connaissance et avait besoin de temps pour se reprendre ses esprits.
Ils restèrent donc ainsi enlacés pendant de nombreuses secondes avant que Ruslan, les idées plus claires, ne se détache de lui brusquement et mette une bonne distance entre eux, comme s'il fuyait le diable.
Cette réaction déplut à Boris, qui y voyait là un énième rejet de sa part, et sa haine revint, plus forte et plus affamée de destruction cette fois-ci.
- Ne t'approches plus jamais de moi! Le mit en garde Ruslan .
Ses mots étaient comme un coup de poignard pour Boris, qui venait de sauver la vie de l'homme autour duquel sa vie avait tourné depuis on enfance.
- Je viens de te sauver la vie, répliqua-t-il, les larmes aux yeux, espérant contre tout espoir que Ruslan oublie tout et le pardonne.
Mais Ce dernier ne voulait rien entendre.
- Une vie que tu as détruite !
L'espoir s'éteignit une fois de plus, et Boris ne put s'empêcher de penser :
« Comment pouvait-il le traiter de la sorte après ce qu'il avait fait pour lui !»
Ruslan devait payer pour son ingratitude, et Boris savait comment l'atteindre, où toucher pour qu'il ait aussi mal que lui. Car c'était là le but de ce jeu cruel :
Que Ruslan souffre autant que Boris souffrait de son abandon, de sa haine depuis des années.
Ruslan se leva, les jambes tremblantes, et après un dernier regard chargé de haine, il s'en alla en se tenant tant bien que mal sur ses pieds.
- Oddałem ci część mojego oddechu, zabiorę go z powrotem, Rusłani Petrov ( Je t'ai donné une partie de mon souffle, je vais le reprendre, Ruslan Petrov ) !
Boris ponctua sa déclaration en frappant d'un doigt rageur le pont, qui trembla comme un sol pendant un tremblement de terre.
Et tout comme le phénomène naturel, il diviserait la terre pour faire jaillir la lave meurtrière de sa colère, pour qu'elle dévore sans pitié ses ennemis.