Chapitre 3

2108 Mots
Chapitre 3 L’hiver passa, ponctué de coups de vent, de pluies incessantes qui amenèrent l’Odet et le Steir, les deux rivières qui arrosent Quimper, à sortir de leur lit et à inonder le centre-ville, si bien que l’on guettait le printemps avec une impatience qui tournait à l’obsession. Jamais le soleil ne s’était fait autant désirer. Il fallut pourtant attendre le mois de mai pour qu’il apparût dans toute sa gloire. Mary avait maintenu sa forme en jouant au tennis avec son amie Caroline, en faisant de la gym en salle et en allant deux fois par semaine à la piscine. À cette occasion, elle avait suivi un stage de plongée sous-marine dispensé par… Jean-Pierre Fortin. Tout ce qu’elle connaissait du monde du silence en dehors des films du commandant Cousteau, elle l’avait vu depuis la surface au travers d’un simple masque, avec un tuba pour respirer. Maintenant, elle savait plonger avec des bouteilles. Tout au moins en piscine. Vint le grand jour où l’on passa aux choses sérieuses, c’est-à-dire à la plongée en mer. Ce jour-là, Fortin était absent, retenu par l’arbitrage d’un match de rugby. Mary se retrouva donc avec des membres de l’Association sur la cale de l’arrière-port du Guilvinec, à Léchiagat. Le bateau qui devait les transporter sur les lieux était déjà là. Il s’appelait le Nemo, du nom du capitaine mythique de Jules Verne dans Vingt Mille Lieues sous les mers. C’était un dinghy pneumatique de six mètres de long muni d’un moteur hors-bord de quatre-vingts chevaux qui pouvait emmener six plongeurs et leur matériel. En l’occurrence il y avait là trois plongeurs expérimentés, Béjy, président de l’Association, et deux membres de cette association, William Adler et Pierre Piron. Les néophytes étaient, outre Mary Lester, un jeune couple, Julie Robert et Alain Caugant qui avaient, comme Mary, fait leur première expérience de plongée avec bouteilles dans le grand bain de la piscine municipale. Béjy, un gaillard brun de peau et de poil, menait les préparatifs au pas de charge. William et Pierre le secondaient avec efficacité, aidant les apprentis plongeurs à enfiler les combinaisons de néoprène. Dès qu’ils furent équipés, Béjy lança le moteur. Le Nemo traversa le port du Guilvinec à petite vitesse, puis, la passe franchie, Béjy donna des gaz et le dinghy se cabra avant de se mettre à planer sur la surface lisse de la mer. Il ne fallut pas plus d’un quart d’heure pour arriver sur le site où l’on avait décidé de plonger. Sur un signe du barreur, William mouilla l’ancre et, moteur coupé, le Nemo se mit à monter et descendre sur le dos des longues houles venues du large. À deux milles, on apercevait la côte dans une fine brume de beau temps. Un bateau de pêche, puis un autre passèrent, traînant leurs lignes et les pêcheurs firent un signe de la main. Le Nemo était bien connu de tous les marins du coin. Les gars du club de plongée étaient appréciés des professionnels auxquels ils ne manquaient jamais de rendre service pour libérer une hélice prise par un filin, débloquer une drague ou une ancre « crochée » au fond. Les néophytes s’attachèrent les bouteilles d’air comprimé sur le dos, chaussèrent les palmes et plaquèrent leurs masques sur leurs visages un peu pâlis par l’appréhension. Il n’y avait plus un mot de trop, la tension qui les habitait était palpable. C’est une chose de mettre la tête sous l’eau dans une piscine chauffée, c’en est une autre de plonger en pleine mer vers des profondeurs glauques, froides, inquiétantes. Enfin ils se jetèrent bravement dans la mer, surveillés par les anciens qui s’équipaient à leur tour. Mary avait beau jouer l’indifférence, elle n’en avait pas moins une grosse boule qui lui coinçait la gorge. Mais au bout de quelques minutes, constatant qu’elle respirait sans difficultés, elle regarda vers le fond, prête à descendre voir cette fameuse épave. Béjy la prit en charge et lui fit signe de l’imiter: il bascula vers l’avant et son corps se mit à descendre lentement. Mary l’imita et elle se sentit couler à son tour. Quelques battements de jambes accélérèrent le mouvement; c’était magique, elle ne sentait plus le poids de son équipement qui lui avait paru si pesant lorsqu’elle était à l’air libre. Elle avait soudain l’impression d’être en apesanteur. Ils nagèrent ainsi à trois ou quatre mètres de la surface pendant quelques minutes. Puis Béjy lui montra la patte d’une grosse ancre qui dépassait de la roche. Puis il pointa du doigt droit devant lui, indiquant la direction à suivre. Ils traversèrent un banc de poissons qu’elle n’identifia pas; enfin apparurent des débris de navire, une autre ancre, un gros treuil envahi par les algues, des amas de chaînes qui formaient un conglomérat de fer rouillé, un écubier, un autre encore, une chaudière et puis une énorme hélice à quatre pales autour de laquelle des tacauds, des vieilles et des lieus tournaient gracieusement. Et puis des cylindres recouverts d’une fine gangue de calcaire blanchâtre. Mary essaya de les soulever mais Béjy lui fit un signe négatif de la main et l’entraîna plus loin. Ils nagèrent pendant un moment dans une forêt de laminaires dont la végétation brune flottait au gré des courants, puis Béjy lui fit signe, en montrant son poignet, qu’il était temps de rentrer. Elle le suivit, il paraissait connaître parfaitement le site et se faufilait adroitement entre les roches et leur végétation luxuriante. Sans lui, elle n’aurait jamais retrouvé sa route. Enfin elle revit la grosse ancre et, en levant les yeux, la coque du Nemo se découpant en sombre sur la surface brillante de la mer. Les autres étaient déjà rentrés, ils étaient les derniers. Mary était enchantée de cette première plongée, Alain Caugant aussi mais son amie Julie paraissait épuisée. Mary avait apporté une bouteille de champagne car « un baptême ça s’arrose » et ils trinquèrent à Neptune et à leur initiation, aux plaisirs de ce monde si proche et pourtant si mystérieux, avant de lever l’ancre et de prendre le chemin du retour. Le soir, ils continuèrent de célébrer l’événement à l’hôtel-restaurant du Port où l’illustre Gaby, maître des lieux, leur servit un somptueux plateau de fruits de mer. William Adler et Pierre Piron n’avaient pas voulu rester. Béjy, que sa femme avait rejoint, expliqua à ses trois apprentis que, chaque fois qu’ils replongeaient sur cette épave, ils repensaient à leur copain disparu. • — Comment as-tu découvert cette épave? demanda Mary en décortiquant une langoustine de la taille d’un petit homard. — Ah, dit Béjy, pour faire de l’archéologie sous-marine, il faut d’abord faire de l’archéologie sur la terre ferme. En la matière, les chemins de la mer passent par les rayons empoussiérés des archives. Voilà à quoi je passe mon hiver: à compulser des dossiers. Pour ce qui est du Louvre, j’ai d’abord lu dans un très vieux numéro du Yacht la relation de ce naufrage qui était également mentionné dans le Phare de la Loire de 1892. Ensuite j’ai fait les recherches classiques: Registres de mer des capitaines, Archives du tribunal de commerce de Nantes, Archives départementales de Loire-Atlantique - on disait alors Loire-Inférieure - Archives départementales du Finistère, etc… — En somme, dit Mary, tu enquêtes. — Exactement, dit-il, et ce n’est pas la partie la moins intéressante, crois-moi. — Je te crois, dit-elle en souriant. Il s’esclaffa: — C’est vrai, j’oubliais! Et il expliqua à sa femme et aux deux amoureux le parcours de Mary, enjolivant ses exploits jusqu’à blesser sa modestie et à la faire rougir. — Ça va, Béjy, dit enfin sa femme qui s’était rendu compte de la gêne de Mary. Arrête, ça suffit! — Connaît-on les circonstances du naufrage? demanda Mary pour faire diversion. Julie et Alain se mangeaient des yeux et ne prêtaient guère un intérêt soutenu à la conversation. — À plus de cent ans en arrière, on retrouve les mêmes raisons, dit Béjy: le fric ! — Autrement dit, fit Mary, Louvre et Erika, même combat? — Tout à fait! dit Béjy. À ceci près que la cargaison du Louvre était infiniment moins polluante que celle du pétrolier. À l’origine de l’affaire, on trouve un armateur parisien ignorant tout de la mer et des bateaux, qui n’a qu’une préoccupation en tête: rentabiliser son investissement. Il a mis un gros paquet sur le Louvre, il faut que ça rapporte un maximum. Et tout de suite. Ensuite sa méconnaissance des choses de la mer l’a mené à faire construire un bateau totalement inadapté à l’utilisation à laquelle on le destine… Enfin un capitaine ayant peur de perdre sa place et prêt, pour la conserver, à se plier aux ordres d’un armement ignare. — Ça ressemble en effet étrangement aux raisons qui ont conduit l’Erika à se briser en deux, dit Mary. — Si ça t’intéresse, dit Béjy, j’ai de la doc sur le sujet. — Et comment que ça m’intéresse! Mais tu peux peut-être m’en dire plus long. — Si tu veux. Tout ceci a commencé parce qu’à la fin du dix-neuvième siècle, un nommé Brunet, riche homme d’affaires parisien, décida de faire de Paris… un port marchand. — Il l’était déjà, objecta Mary. Le trafic sur la Seine était considérable. — Oui, mais c’était un port fluvial. Les bateaux de mer s’arrêtaient au Havre car ils avaient trop de tirant d’eau pour aller plus loin. Les marchandises étaient ensuite chargées sur des chalands qui remontaient jusqu’à la capitale. Brunet lui, ambitionnait d’amener des navires de mer à Paris. — Rien que ça! — Eh oui ! La propulsion à vapeur, qui peu à peu se substitue à la marine à voile, ouvre alors des perspectives nouvelles. Seulement pour faire monter ces bateaux lourdement chargés jusqu’à la capitale, il faut réduire leur tirant d’eau donc concevoir des navires à fond plat. Brunet trouve à Nantes un jeune ingénieur visionnaire qui va concevoir et construire le bateau ad hoc. Un système comme on n’en a jamais vu est inventé: les hélices seront placées au centre du navire, dans des tunnels à voûtes inclinées qui rejoignent le fond plat de la coque. «Bien sûr, comme tous les navires de l’époque, le Louvre est à voile et à vapeur. Il sera gréé en goélette latine. Deux moteurs, deux hélices et un gréement sérieux, le nouveau venu a de quoi affronter les éléments… en théorie. Car il y a loin de la planche à dessin à la pratique. «Si le Louvre est tout à fait adapté à la navigation en eaux calmes, rivières, estuaires, en mer c’est une catastrophe. On s’aperçoit alors que le bateau révolutionnaire n’est rien d’autre qu’une grosse péniche tout à fait impropre à la navigation hauturière. «L’armateur fait un procès au constructeur mais décide tout de même de faire naviguer son navire. «Fin octobre 1891, après six mois d’immobilisation, le Louvre quitte Bordeaux chargé de deux cent cinquante tonnes de plomb… Béjy regarda Mary en souriant: — C’est un de ces lingots de plomb que tu as tenté de soulever. — Inébranlable, dit Mary. — Eh oui ! en plus depuis le temps les sédiments marins les ont soudés ensemble… Le gros de la cargaison a été récupéré en 1950 mais les récupérateurs, vu sa faible valeur, se sont contentés d’enlever ce qui était facilement ramassable. Au passage, nous en avons prélevé une tonne pour lester un vieux gréement, Corentin, le lougre de l’Odet. « En plus, ajouta-t-il, il y avait du rhum, du vin, des liqueurs et un chargement de cinq mille madriers en pontée. « Des ordres stricts sont donnés par l’armateur au commandant Audureau: rallier Paris dans les meilleurs délais, quelles que soient les circonstances. Par peur de perdre son commandement, Audureau appliquera ces ordres à la lettre, ce qui causera la perte du Louvre. « En effet, dès qu’il sort de l’estuaire de la Gironde, le bateau est assailli par une effrayante tempête. D’autres bateaux, mieux taillés pour affronter le mauvais temps, ont fait relâche à Pauillac, dans l’estuaire, en attendant l’accalmie. « Audureau, lui, fonce dans la plume. Le Louvre frôle Belle-Île, les Glénan et fait route au plus près de la côte dans un temps exécrable vers la pointe de Penmarc’h. Vers dix-sept heures la visibilité est nulle; pourtant le commandant Audureau poursuit sa route en aveugle parmi les écueils. « Et ce qui devait arriver arrive, à dix-sept heures quarante, le navire se plante sur le plateau rocheux nommé Ar Guisty et coule rapidement. « Sur les huit hommes d’équipage, trois parviendront à regagner la côte et à sauver leur vie: Moreau, le chef mécanicien, et deux matelots. Ils échouent sur une plage battue par les vagues et sont recueillis par des paysans habitant cette côte déshéritée. — Que sont-ils devenus par la suite? demanda Mary. — Tous trois ont rejoint Nantes. Je suppose que les deux matelots ont dû réembarquer sur un autre navire, mais je n’ai aucune certitude. Pour ce qui est de Moreau, on retrouve trace de son nom sur divers rôles d’équipage de l’armement Bordes. Il navigua jusqu’à sa retraite entre l’Amérique du Sud et Nantes. Puis il se retira à Paimbeuf où il mourut. Il y eut un silence et Béjy ajouta: — Par la suite des rumeurs coururent disant que la Compagnie Parisienne de Navigation avait tout fait pour se débarrasser d’un navire encombrant tout en rejetant la faute sur le capitaine disparu. — Y avait-il du vrai là-dedans? — Je le crains, dit Béjy en reprenant une patte de tourteau. Il regarda Mary: — Ça t’inspire? — Un peu! Il y a matière à un article mettant en parallèle les méthodes de la Compagnie Parisienne de Navigation et celles des pétroliers d’aujourd’hui. Je crois que je vais y penser. En fait Mary Lester devait laisser cette histoire dans un coin de sa mémoire jusqu’au 3 juin 2001.
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