Chapitre 3-1

2013 Mots
Les arômes acidulés du colombo embaumaient toute la cuisine. Sirus déposa deux grosses bouteilles de vin de Sos-Delen au milieu des assiettes. Il déboucha l’une d’elles et servit les verres. La famille Pâtis était venue célébrer la fête des Remparts parmi nous et rajoutait ainsi huit couverts à nos sept habituels autour de la grande table en chêne. Les sujets de conversation ne manquaient pas ce soir-là. Outre la nouvelle des élections des Tenshins qui avait suscité un véritable tollé, et la fête des Remparts, mon oncle avait appris d’un voisin qu’un nouveau convoi de marchandises avait été attaqué sur la voie royale de Magdamée par des Foulards Rouges. Ces derniers étaient des bandits de grand chemin qui s’attaquaient uniquement aux caravanes de marchands, et parfois aux maisons isolées. Ils proliféraient sur tout le pays. La monarchie n’était pas en mesure de les arrêter. Ils ne vivaient pas dans les villes, n’y pénétraient quasiment jamais et se déplaçaient sans cesse d’une région à l’autre. L’absence de b****s organisées jouait en défaveur du pouvoir. Les Foulards Rouges avaient beau s’entretuer quelquefois pour un territoire, l’absence de chefs, d’attaques fomentées à l’avance et de plans généraux rendait toute tentative d’offensive aussi inefficace qu’onéreuse. Chaque fois que le régent envoyait des soldats pour les arrêter là où l’on croyait les débusquer, ils n’y trouvaient que cendres froides et empreintes de sabots. Fer était suspendu aux conversations tandis que Teichi s’abîmait dans la contemplation de Philippine, la fille cadette des Pâtis. Une jolie fille aux boucles blondes, au teint hâlé des fermières, avec de petits yeux bien taillés et surlignés de noir. Antoni tournait la tête de tous les côtés avec sa vivacité habituelle. Quant à Seïs, il fixait la fenêtre d’un air absent. Il semblait ailleurs et je me demandais chaque fois où ses pensées l’emportaient. « C’est le troisième convoi en une semaine, expliqua Fer d’une voix tendue. Trois convois pillés, les marchands massacrés. La semaine dernière, c’était sur la route d’Astin. J’attendais du bois blanc en provenance d’Ulutil. Je ne l’ai jamais vu arriver ici. — Tu peux l’attendre un moment », déclara Hector, l’aîné des fils Pâtis, un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, aussi bien bâti qu’un taureau et l’un des meilleurs manieurs de rokush du tournoi des Six Cités. Le rokush était un bâton de bambou extrêmement solide qui, bien manié, pouvait résister à la lame d’un sabre. Son maniement était l’un des arts de combat les plus anciens d’Asclépion. Les yeux noir ébène de Fer éclatèrent dans la lumière des chandelles. Son poing se ferma à côté de son assiette et se desserra comme s’il tenait le cou d’un Foulard Rouge entre ses mains. « Ils prolifèrent plus vite que la mauvaise herbe. Ils gangrènent le pays petit à petit. — C’est vrai. Les voies royales ne sont plus en sécurité, assura Athora en piquant sa fourchette dans une composition de haricots verts, de carottes et d’oignons. L’Institut du Commerce nous garantit toujours de meilleures conditions pour les marchandises, mais leurs belles promesses restent lettre morte. — Le régent a passé son temps à faire taire les querelles entre seigneurs et dilapider son argent pour calmer leurs ardeurs, renchérit Sirus. Conclusion, les finances du royaume ne suffisent plus pour protéger les routes. Les Foulards Rouges connaissent leur chance et ils en profitent. Ils continueront leurs attaques jusqu’à ce que les Tenshins s’en mêlent une bonne fois pour toutes. Les élections des nouveaux apprentis pourraient bien être la réponse que nous attendons. Un peu de sang neuf, une meilleure répartition de la force des maîtres dans le pays pourraient endiguer la menace de ces bandits. » Tous écoutaient mon oncle réfléchir à voix haute sur des questions qu’il ressassait très souvent. L’année passée, les Foulards Rouges avaient brûlé notre moulin en amont de la rivière Belle-de-nuit. Sirus attrapa son verre de vin et le but d’une traite. « Je suis sûr que ce maudit Renégat y est pour quelque chose dans la prolifération de ces bêtes de potence », affirma le père Pâtis d’une voix rude. À ce nom, Seïs releva légèrement la tête, pour ne pas montrer son intérêt, mais assez, toutefois, pour que je m’aperçoive qu’il écoutait la conversation plus qu’il ne souhaitait le montrer. « C’est possible, concéda Sirus. Je suppose que tous les moyens sont bons pour montrer qu’il est toujours là. » Un sourire à peine dissimulé étira les lèvres de Seïs. Il vit que je l’observais et l’effaça rapidement, mais ses yeux continuèrent de pétiller malgré lui. « Il œuvre en sous-main, déclara Fer. Il n’a pas plus les moyens en hommes qu’en argent pour nous attaquer de front, alors il use de manœuvres pour ronger le royaume de l’intérieur. C’est comme un ver dans une pomme. » Hector et Sirus acquiescèrent vivement tandis que le père Pâtis fronçait les sourcils d’un air grave. « Ça ne change pas le problème, continua Hector en tendant son bock vers le pichet de vin que tenait Athora. Le fait est que nous ne sommes plus en sécurité sur nos routes, pas même dans nos campagnes, que nos marchandises ne sont jamais assurées d’arriver à bon port et que nous perdons de l’argent chaque fois que ces couards traversent la forêt… » Seïs but une gorgée de vin, puis reposa sa chope sur la table. « Vous croyez vraiment que Noterre se soucie des malheureuses rapines de ces types ? », déclara-t-il d’un ton calme. Il ne semblait s’adresser à personne en particulier, les yeux tournés vers l’extérieur sur le rideau de soleil qui se dissipait derrière les rangées d’arbres. Tous les regards se figèrent sur lui. Sirus fronça les sourcils. Athora pinça les lèvres pour cacher son irritation. Le père et la mère Pâtis le dévisageaient comme s’il avait pris un mauvais coup sur la tête et qu’il n’était manifestement plus en état de réfléchir de manière sensée. Personne dans le royaume du Ponant n’osait prononcer son nom, craignant, avec ou sans raison, que tous les malheurs du monde lui tombent sur le crâne. Son nom, son rang, tout ce qui pouvait le représenter de près ou de loin avaient été bannis. C’était bien ainsi depuis plus de deux mille ans, ancré si fortement dans nos traditions que personne ou presque ne se posait plus de question. On l’appelait le Renégat, le Traître, rarement Prince, rarement… « Seïs, tu ne sais même pas de quoi tu parles ! » maugréa Fer, les dents serrées. Seïs se fendit d’un rictus acerbe en fixant son frère. « Autrement dit, contente-toi des putains que tu mets dans ton lit… » Le poing de Sirus cogna sur la table et confina tout le monde au silence. « Je ne veux pas entendre de tels mots dans cette maison ! » Fer se mordit la lèvre et détourna son œil noir du visage grimaçant de son cadet. « Et Seïs, ajouta Sirus, si tu prononces de nouveau le nom de ce traître devant moi, je te promets que tu t’en mordras les doigts. — Vous avez tous peur de lui, renchérit-il d’un ton insolent. C’est si facile de comprendre pourquoi ça fait deux mille ans qu’il reste tranquillement derrière ses frontières sans être inquiété. De prononcer son nom, vous chiez déjà dans votre froc… — Seïs ! Tais-toi ! » coupa Athora. Sirus serrait tellement le poing sur la table que s’il avait tenu le cou de son fils, il le lui aurait probablement brisé d’une pression. Athora se pencha vers lui et lui murmura quelques mots à l’oreille, tout en posant la main sur son avant-bras. Mon oncle inclina légèrement la tête vers elle, plongea ses yeux dans les siens et, lentement, desserra le poing. Athora lui sourit, puis elle se redressa dans son fauteuil et attrapa le plat au milieu de la table. « Désirez-vous un peu plus de viande ? demanda-t-elle en s’adressant à la mère Pâtis. — Volontiers, répondit la fermière. Le repas est fameux, Athora, comme toujours… » Seïs ne desserra pas les dents le reste du repas. Il contemplait la forêt par la fenêtre d’un air renfrogné, puis se resservit un verre de vin. En reposant la bouteille, son regard croisa le mien, s’y suspendit un moment, puis s’en écarta. Sous la table, sa jambe frôla la mienne en se déplaçant et des frissons coururent le long de ma colonne vertébrale. Après dîner, Sirus sortit atteler la carriole pendant que les fils Pâtis fumaient des Herbes à Thaumaturges dans la cour devant la maison. Depuis la fenêtre, Seïs les lorgnait avec envie. Si Sirus l’avait surpris en train d’en fumer en cachette derrière la grange, il se serait pris un coup de pied aux fesses carabiné pour lui faire passer sa bêtise. Lorsque le chariot fut attelé, la nuit tombait et il était grand temps de nous rendre à Macline si nous voulions assister à la fête. Tassée entre Seïs et Teichi à l’arrière de la charrette, je regardais défiler les arbres. La forêt de Shore-Ker était immense pour un petit pays comme le nôtre. Elle s’étendait jusqu’aux verdoyantes collines de Sarroes, à l’ouest et les coteaux bruns de Sergale à l’est. Elle était le carrefour de plusieurs routes de caravane et le cœur de toute la vallée. Sirus et Antoni poussaient la chansonnette, tandis qu’Athora riait aux éclats. « Embrasse-moi le… Ho ! Ho ! Embrasse-moi le… Ha ! Ha ! Embrasse-moi le plus discrètement possible. Je vais enfin toucher ton p’tit… Ho ! Ho ! Ton p’tit… Ha ! Ha ! Ton p’tit cœur sensible. Écartons les… Ho ! Ho ! Écartons les… Ha ! Ha ! Écartons les curieux de cet endroit paisible… » Je surpris Seïs en train de sourire, la tête appuyée contre le montant de la carriole. Un cahot de la route interrompit les deux hommes dans leur chant, nous renversant tous d’avant en arrière. Je me cognai contre Teichi qui heurta de l’épaule le marchepied du chariot. Il laissa échapper un juron et s’excusa aussitôt. Sirus grogna contre la mule. Puis le silence nous enveloppa un instant, seulement interrompu par le bruit des roues sur la terre battue du sentier. Lorsque la main de Seïs effleura la mienne, je faillis sursauter. Je regardai fixement les arbres moutonner et ondoyer sous la brise du soir. Son index longea la courbe de ma main, de mon poignet, frôla le bout de mes doigts. Il releva les jambes contre sa poitrine et dissimula son manège du regard de ses frères. Je me retins de sourire. Le cœur battant la chamade, j’ouvris la main et la sienne s’y glissa. Seïs observait les futaies aux troncs verdis de lichen. Son visage n’exprimait rien de précis, ni la joie, ni la peine. Le chariot quitta le sentier sylvestre de Point-de-Jour et s’enfonça dans l’afflux de carrioles qui envahissait la voie ducale. Sirus arrêta notre monture près de la muraille, sous l’ombre d’un chêne. Mon cœur s’affola d’excitation à l’idée de la fête, mais Seïs arracha sa main de la mienne sans crier gare. Il se redressa sitôt le chariot arrêté et sauta sur le sol d’un bond leste par-dessus la ridelle en bois. Il m’adressa à peine un coup d’œil en déclarant d’une voix neutre : « Passez une bonne soirée. Je vous vois plus tard. » Il s’apprêtait à décamper lorsque sa mère le rappela à l’ordre : « De retour à deux heures du matin, pas plus tard, sinon gare aux corvées demain. Te voilà prévenu Seïs, et cela vaut pour vous tous. Amusez-vous, ne faites pas de bêtises et soyez à l’heure. — Oui », ronchonna Seïs. Elle se tourna vers nous, braqua ses yeux clairs sur nos figures l’un après l’autre et nous hochâmes tous la tête à l’unisson. Lorsque je me retournai, Seïs avait déjà disparu au milieu de la foule. Sans plus de façon, je m’engageai bras dessus bras dessous entre Teichi et Antoni en direction des portes où un bataillon de gardes en livrée accueillait les nouveaux venus. Fer s’éloigna de son côté en nous souhaitant une bonne soirée, tout comme Athora et Sirus qui étaient invités à boire au salon privé du père Lauchaud, un éminent érudit et guérisseur qui défendait depuis longtemps la cause paysanne pour espérer faire valoir ses droits auprès des corporations. Dans les rues surpeuplées de la ville, malgré la plupart des boutiques closes, la cohue était déroutante. On se retrouva aspirés dans la masse, au milieu des étoffes et des parfums. Des odeurs d’épices, de sueur, de friandises et d’alcool se répandaient dans les avenues bordées de chênes. On joua des coudes pour traverser l’avenue des Notables, puis on coupa par une venelle étroite à la jonction du quartier de Bourg et du Sou d’or. Par curiosité, on se rendit directement au palais de Mal-Han, demeure du gouverneur de la ville. À peine arrivés à l’angle de la rue, on découvrit une foule de jeunes gens qui faisait la queue pour entrer par la porte cochère du palais. « Ils sont venus s’inscrire », nous cria Teichi pour couvrir les éclats de voix. Une estrade avait été construite à la va-vite dans la cour intérieure du palais entre deux parterres de fleurs. Plusieurs conseillers et gardes étaient installés autour d’une table et notaient sur un registre les garçons désireux de tenter leur chance pour les élections des Tenshins.
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