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L’aigle qui tombe17h01, quai Boisguilbert, Rouen
Olivier Levasseur s’était posté juste en face du Cuauhtémoc. Un peu en retrait de la foule compacte qui défilait. La plupart des femmes se retournaient vers lui, mais il ne le remarquait même plus. Il regarda sa montre. Maline Abruzze était en retard.
Il détestait attendre !
Il observa la file qui s’allongeait devant le Cuauhtémoc. Déjà plus d’une heure de queue pour avoir le privilège d’entrer sur le trois-mâts. Les gens prenaient leur mal en patience sans broncher : le jeu en valait la chandelle, le Cuauhtémoc était la vedette de l’Armada, le bateau le plus couru… Jusqu’à vingt mille visiteurs par jour…
Levasseur regarda à nouveau sa montre.
17h04.
Toujours pas de trace de journaliste à l’horizon. Il guettait : au loin, sur les quais, une image le fit sourire. Un ado à rollers slalomait entre les passants ! Il se fit la réflexion qu’il fallait être inconscient pour faire du roller au milieu d’une telle foule, ou bien être vraiment confiant en sa technique.
L’individu se rapprochait. Apparemment, l’ado maîtrisait son sujet. Levasseur écarquilla les yeux. Ce n’était pas un ado, c’était une fille ! La sportive se rapprocha encore. Elle était à moins de dix mètres quand Olivier Levasseur la reconnut.
Maline Abruzze !
La journaliste avait mis le paquet. Mini-short en jean moulant, jambes fuselées, petit bustier épousant sa poitrine gonflée, nombril à l’air, cheveux tirés en queue-de-cheval agrandissant son front et ses yeux rieurs.
La belle s’arrêta à quelques centimètres de lui.
— J’ai fait ce que j’ai pu pour être là à temps. Mais c’est l’heure de pointe…
Perchée sur ses rollers, elle gagnait en taille plus de centimètres qu’avec des talons aiguilles. Elle arrivait presque à la hauteur de la bouche du beau Réunionnais. Cela lui donnait encore un peu plus d’assurance.
— Ce n’est pas grave, bredouilla Levasseur.
— Vous êtes sur votre 31, commenta amusée Maline en observant la tenue d’Olivier Levasseur.
Malgré la chaleur, il arborait une veste et un pantalon parfaitement coupés, des chaussures de marque. Le tout devait coûter une fortune.
— Je vous rappelle que je suis le chargé de relations presse de tout cet événement, répondit sérieusement Levasseur. Je viens tout juste d’abandonner mes Canadiens.
Maline leva des yeux pétillants :
— Je vous préférais dans une simple serviette !
Olivier Levasseur ne releva pas, presque gêné.
— Mademoiselle Abruzze, expliquez-moi comment vous comptez monter sur le Cuauhtémoc avec cette tenue ?
La journaliste se recula et leva une jambe impudique :
— C’est moderne, regardez. Les roues se retirent. Je les mets dans mon sac à dos et le tour est joué. Toutes les jeunes filles font ça maintenant…
— Je parlais de vos habits, pas des rollers…
— Ma tenue ? Vous n’aimez pas ?
Elle s’approcha d’Olivier et chuchota à quelques centimètres de sa bouche :
— En général, les hommes adorent ce genre de tenue, je suis sûre que les marins mexicains aussi. Généralement, ça les rend assez bavards… On y va ?
Olivier Levasseur se réfugia derrière un sourire ambigu, se contentant d’afficher ses dents blanches en signe de trêve. Trop facile ! Maline n’arrivait pas à détecter s’il était vraiment agacé ou s’il dissimulait son amusement. Le chargé de communication glissa quelques mots en espagnol au matelot de garde sur le pont. Un autre cadet partit en trombe prévenir le capitaine.
— Impressionnant, glissa Maline. Ils se mettent en quatre pour vous. Vous parlez combien de langues, Olivier ?
— Six. Enfin disons entre cinq et dix. Cinq très bien et dix à peu près.
— Et comment on décroche un tel poste ? Chargé de com en chef de l’Armada ?
Olivier Levasseur se redressa :
— Par des agences spécialisées de chasseurs de têtes. Vous avez compris, le job consiste à parler aux médias du monde entier. Depuis le 4 juillet, j’en suis à vingtsept émissions de télé, dont dix-neuf étrangères… J’ai décroché le job devant trois cents autres candidats. Trois cents autres candidats comme moi, polyglottes avec une grosse expérience dans la marine. Vous savez ce qui a fait la différence, Maline ?
— Non…
Olivier Levasseur se pencha à son tour vers les lèvres de Maline :
— J’étais de très loin le plus sexy !
Maline se sentit à nouveau troublée. Cet enfoiré voulait reprendre le dessus !
Un cadet mexicain, sérieux comme un pape dans son uniforme bleu et blanc, la délivra. Il prononça des mots en espagnol qui devaient signifier quelque chose comme « le commandant va vous recevoir ».
Ils se hissèrent sur le pont, sous le regard passablement énervé des visiteurs piétinant dans la file d’attente depuis plus d’une heure.
Ils descendirent dans la cale par un escalier en acajou vernis. Maline n’avait jamais pris le temps, lors des Armadas précédentes, de visiter le bateau mexicain.
Le luxe intérieur la laissa sans voix.
Elle se retrouvait dans un univers de bois, un magnifique bois rouge, de l’acajou sans doute, mélangé à d’autres bois exotiques. L’éclairage jaune sur les parquets cirés, les lambris des murs, les larges tables et les chaises ouvragées, faisaient prendre aux pièces toutes les nuances orangées. Ils avancèrent dans un couloir. Maline ne put s’empêcher de laisser glisser sa main sur les poignées en cuivre étincelantes. Elle comprenait maintenant pourquoi on pouvait faire jusqu’à deux heures de queue pour pénétrer dans ces lieux.
D’après son sens de l’orientation, ils devaient se trouver à l’arrière du navire. Ils débouchèrent sur le carré, la vaste pièce de réception située à l’arrière des grands voiliers. Une nouvelle fois, la beauté de la pièce subjugua Maline. Une débauche d’acajou bicolore, du parquet au plafond. Au fond de la pièce, au-dessus d’un immense canapé en cuir noir, décoré de petits drapeaux mexicains, la lumière, filtrée de l’extérieur par les vitraux bleu turquoise, avait quelque chose d’irréel. Un aigle, aux ailes déployées, était représenté sur chaque vitrail.
Un aigle… Maline fit immédiatement le rapprochement. Le tatouage marqué au fer rouge sur l’épaule d’Aquilero. Comme tout le monde, elle avait pensé que l’aigle représentait Mungaray lui-même, à cause de son surnom, Aquilero. Mais l’aigle était également le symbole du Cuauhtémoc ! Elle regarda à nouveau les vitraux qui lui rappelèrent la figure de proue du Cuauhtémoc : le Dieu Cuauhtémoc, le corps nu, sculptural, peint à la feuille d’or… Et coiffé d’une tête d’aigle ! Elle se retourna. Dans un coin du carré, un imposant buste en bronze représentait Cuauhtémoc lui-même, le regard fier.
Olivier Levasseur suivit son regard admiratif :
— C’est Cuauhtémoc, expliqua-t-il. Le dernier empereur aztèque. Cuauhtémoc signifie en aztèque « aigle qui tombe ». A Mexico, en 1521, il résista soixante-quinze jours aux Espagnols. Cortès, avant de détruire définitivement la civilisation aztèque, le fit torturer pour lui faire avouer où il cachait son or, tous les trésors de son peuple. Cuauhtémoc reste pour le Mexique et toute l’Amérique latine le symbole suprême de la liberté.
Maline enregistrait les informations. Tout ceci avait forcément une signification.
Ils continuèrent à suivre le cadet mexicain, sans un mot, pour arriver dans le bureau du commandant. L’intérieur était tout aussi somptueux que le reste du voilier. Deux bibliothèques en acajou étaient séparées par un petit hublot rond. Le mobilier en cuivre semblait d’un autre âge : portemanteaux, baromètres, compas, téléphone… Le commandant était un petit homme aux traits sévères. L’uniforme bardé de galons impressionna Maline. En sentant le regard scrutateur du commandant sur sa chair nue, Maline regretta immédiatement sa petite comédie à rollers destinée à surprendre Levasseur.
Ils s’assirent.
Olivier Levasseur commença une courte conversation en espagnol puis se tourna vers Maline.
— Il est d’accord pour répondre à vos questions, même s’il dit qu’il a déjà tout raconté à la police. Il accepte le principe d’un article sur le jeune Mungaray, mais il demande à le lire avant qu’il soit publié. Apparemment la famille Mungaray est influente au Mexique. Et il tient à la réputation de son navire…
Maline acquiesça. Elle s’installa confortablement dans le fauteuil en cuir qui lui collait aux cuisses, tout en se disant qu’elle n’allait pas apprendre grand-chose de ce commandant qui devait pratiquer à merveille la langue de bois… d’acajou plus précisément.
***
Rosario Ayllón Torres astiquait les lampes en cuivre du carré du Cuauhtémoc tout en pensant à la fille qu’il avait vue passer avec ce grand mec en costume. Il avait entendu le commandant donner ses ordres. C’était une journaliste !
Tout à l’heure, c’étaient les flics qui étaient venus. Ils avaient interrogé tout le monde, fouillé la chambre d’Aquilero en mettant le bordel partout. Comme s’ils cherchaient de la drogue, ou quelque chose comme cela. De la drogue sur un bateau-école ! Qu’est-ce qu’ils croyaient ? Tout ça parce qu’ils étaient mexicains ? Cela mettait Rosario en rage.
Rosario attaqua une autre lampe. Ce flic avait une tête qui ne lui revenait pas, avec son chewing-gum dans la bouche et sa veste en cuir. A Mexico, dans son quartier de Nezahualcoyotl, on n’aimait pas trop ce genre de types qui se la jouaient à l’américaine. Surtout les flics.
Du bout des doigts, il joua avec le morceau de papier au fond de sa poche. Il hésitait. Il avait vraiment envie de faire quelque chose pour Aquilero. Il était son meilleur ami sur le Cuauhtémoc. Et quelqu’un l’avait buté, poignardé. Bien entendu, il devait faire quelque chose pour Aquilero. Mais parler aux flics, c’était hors de question ! Surtout au connard de tout à l’heure. Les flics ne comprendraient rien, de toutes les façons.
Il frottait avec de moins en moins d’énergie le chiffon sur les cuivres. Il repensait aux derniers mois avec Aquilero.
Il avait changé.
Avant, lorsqu’ils étaient cadets, Aquilero était un type insouciant, normal, branché foot et filles. Un petit côté fils à papa, c’est sûr. Ils ne venaient pas du même milieu, Aquilero et lui. La famille nombreuse de Rosario n’habitait pas du même côté de Mexico, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais l’armée rapprochait, elle servait à cela, au moins. Surtout la marine.
Aquilero était un chic type, avant. Avant que toute cette histoire de trésor ne lui monte à la tête. Toutes les nuits, dans la chambre, il lui parlait de l’histoire du Mexique, de la culture aztèque, de l’impérialisme occidental, du trésor de Cuauhtémoc et de tout le reste. Il était devenu bizarre. Toujours parti sur internet à faire des recherches. Sans parler de son plongeon dans la Seine du haut du mât de misaine, l’autre jour. Personne n’avait compris pourquoi il avait fait ça. Par pure provocation ?
Il regarda les trois aigles en or sur les vitraux du carré. Aquilero avait peut-être fini par se prendre véritablement pour un aigle ? Pour un héros national ? Pour Cuauhtémoc ?
En tous les cas, il avait bien réussi son coup : quatre jours de consigne. Au moins, pendant trois soirs, Aquilero ne leur avait pas fait d’ombre… Rosario repensa à son ami avec nostalgie. La dernière image qu’il conservait de lui était celle de la Cantina, hier soir : il dansait la salsa, entouré de filles. Elles adoraient son côté beau gosse de riches. C’était pareil dans tous les ports du monde. Les autres marins, lui en particulier, n’avaient droit qu’aux miettes.
Il toucha une nouvelle fois le papier au fond de sa poche. Aquilero le lui avait donné hier, avant de sortir en ville. « Au cas où il m’arrive quelque chose » avait-il dit. Rosario n’avait pas compris, sur le moment. Il ne comprenait toujours pas, d’ailleurs. Il était ennuyé.
Que faire avec ce morceau de papier, ce message morbide ? Il n’avait aucune envie de finir poignardé lui aussi. Il n’avait pas le même caractère qu’Aquilero. Aquilero se posait trop de questions sur tout, c’était comme cela, les fils de riches. Rosario, lui, voulait simplement prendre du bon temps. Voyager, voir des filles. Il avait grandi à Nezahualcoyotl, le plus grand bidonville du monde à ce qu’il paraît, au milieu de cinq frères et trois sœurs. Alors sa paye sur le Cuauhtémoc, il ne voulait pas la perdre !
Il frotta avec une énergie décuplée une nouvelle lampe. L’éclat du cuivre lui fit repenser aux reflets orangés de la lumière sur les cuisses de la belle journaliste, tout à l’heure, lorsqu’elle était passée. Le commandant devait être en train de se rincer l’œil.
La solution apparut, évidente.
Après, Rosario pourrait oublier toute cette histoire.