11. Caméras cachées

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11 Caméras cachées9h31, commissariat de Rouen, 9, rue Brisout-de-Barneville Les bras de Lanchec retombèrent d’un coup, ballants. Comme ceux d’un pantin sans fils. Aucun des trois inspecteurs dans la pièce n’osa prendre la parole. Le commissaire dut se résoudre à se lancer, à contrecœur. A nouveau, il sentait le bas de son dos se glacer. — Tu… Tu es certain de ton coup, Jean-François ? Le médecin légiste regarda le commissaire avec un air désolé : — Certain Gustave. Comme je te l’ai dit. Je peux refaire toutes les analyses dix fois si tu veux, je trouverai la même chose ! Le cœur de ce type s’est arrêté de battre à deux heures du matin, et son corps n’a commencé à donner des signes de mort, à se putréfier, se raidir, que trois heures plus tard. — Et il peut y avoir une explication rationnelle ? s’aventura timidement l’inspectrice Cadinot. Cela s’est déjà vu, un tel cas de figure ? Lanchec prit une expression mystérieuse et agita à nouveau ses bras comme des ailes de moulin : — Je vais réfléchir. Il y a forcément une explication, c’est sûr. Je vais me renseigner… Appeler des collègues. Ça fait à peine deux heures que l’on m’a apporté le corps. Le commissaire Paturel sentit que le médecin légiste avait une idée derrière la tête, mais qu’il n’en dirait rien tant qu’il ne l’aurait pas vérifiée. Sans doute une hypothèse de pure folie. Comme toute cette affaire qui glissait à une vitesse vertigineuse dans un précipice d’irrationalité, sans que le commissaire ne puisse rien maîtriser. Tout allait trop vite. Rien n’avait de sens. Il lui fallait arrêter cet infernal enchaînement d’événements incompréhensibles. Comment ? — OK Jean-François. Tu peux retourner au labo. La « salle grise » apparut soudain sinistre au commissaire. Comment d’un quartier général aussi miteux pouvait bien naître une quelconque solution, une quelconque protection pour les millions de visiteurs de l’Armada ? Le commissaire avait l’impression que quelque chose de terrible se tramait dans l’ombre, comme un complot gigantesque, et qu’il allait être absolument incapable de lui opérer la moindre résistance. Il ne comprenait rien. La voix de l’inspectrice Cadinot le tira de son vertige. — Gustave ! on y va ? Tu lèves la réunion ? Le commissaire Paturel hésita. Face à lui, l’inspecteur stagiaire Mezenguel leva la main. — Oui Jérémy ? — Une idée comme ça. Vous y avez sûrement déjà pensé. Je suppose qu’il y a des caméras de surveillance sur l’Armada. Le commissaire se tapa le front et le sourire satisfait de ce jeune inspecteur, un peu trop cow-boy à son goût, ajouta encore à sa rage. Avec toutes ces emmerdes accumulées, il n’avait même pas eu le temps de penser aux caméras de surveillance ! Il y en avait une dizaine installées sur les quais, sur les deux rives. Bien entendu, il fallait les visionner. Visionner chaque minute de dix caméras qui avaient tourné toute la nuit, si l’on ne voulait rien laisser au hasard. Un nouveau casse-tête allait se poser. Celui du manque de flics disponibles ! En tous les cas, cette idée des caméras lui avait redonné un espoir. Les caméras pourraient parler… Du moins si l’assassin n’était pas un fantôme… — Colette, ordonna le commissaire. Tu te débrouilles pour me trouver au moins trois agents disponibles et tu me les colles en priorité devant les films de la nuit dernière de toutes les caméras de surveillance fixées sur l’Armada… — Mais, protesta l’inspectrice. Où veux-tu que… — Tu rappelles des collègues en congé ! Plutôt que de se mater des DVD dans leur canapé, ils vont se taper « Une nuit sur les quais ». Mezenguel esquissa un sourire. Il fut le seul. On frappa à la porte. Sarah Berneval entra. « Aucun répit », soupira Paturel pour lui-même. — Excusez-moi commissaire. Le laboratoire m’a demandé de vous porter ça. Elle tendit au commissaire un téléphone portable. Paturel reconnut celui de Mungaray. — A ce qu’ils m’ont dit, commenta Sarah, il a reçu un nouveau message, provenant du même numéro que ce matin. — Merci Sarah. La porte se referma sur la secrétaire. Le commissaire attrapa le téléphone du mort les doigts trempés de sueur. Il lut sur l’écran, puis répéta à voix haute, dans un accent incertain : « No puedo permanecer lejos ti más mucho tiempo. » Un silence assez long s’ensuivit. Stepanu, qui n’avait rien dit depuis longtemps, parla le premier. — Mezenguel, vous pouvez nous traduire ça ? L’inspecteur stagiaire se racla la gorge sans élégance : — Plus ou moins. Ça doit vouloir dire quelque chose comme « tu es loin de moi depuis trop longtemps ». A mon avis, sur ce coup-là, il n’y a pas de quoi paniquer. Il s’agit juste d’une de ses poules qui ne sait pas encore que Mungaray est mort… Le commissaire était plutôt d’accord. En face du monceau d’énigmes auquel il devait s’attaquer, ce SMS d’une amoureuse pouvait apparaître comme parfaitement anodin. Il se trompait sur toute la ligne, pourtant !
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