đ§ïž CHAPITRE 2 â Les Silences de la Nuit
(DĂ©but du chapitre â partie 1)
La tempĂȘte ne montrait aucun signe dâapaisement.
Le vent hurlait contre les volets, les rafales secouaient les vitres, et parfois un Ă©clair illuminait les couloirs du petit hĂŽtel comme un souffle venu dâun autre monde.
DerriĂšre le comptoir, Lina resserra son gilet autour dâelle.
Les nuits de tempĂȘte lâavaient toujours rendue nerveuse.
Mais ce soir⊠câĂ©tait diffĂ©rent.
Ce soir, il y avait cet homme.
Cet étranger aux yeux de métal.
Silencieux. Imposant. Indéchiffrable.
Elle nâavait pas lâhabitude de croiser des gens comme lui dans ce petit hĂŽtel perdu. Les clients habituels Ă©taient des voyageurs fatiguĂ©s, des familles modestes, parfois des routiers⊠mais lui ?
Il ressemblait Ă quelquâun arrachĂ© de son monde, prĂ©cipitĂ© dans le sien.
Et cela créait dans sa poitrine une sensation étrange, presque irréelle.
Elle ouvrit son livre, un vieux roman quâelle avait dĂ©jĂ lu vingt fois, mais ses yeux nâaccrochaient pas les lignes. Elle ne faisait que repenser Ă lui.
Ă sa voix profonde.
Ă la maniĂšre dont il lâavait regardĂ©e â comme sâil voyait vraiment.
Ă ce lĂ©ger frisson quand leurs doigts sâĂ©taient effleurĂ©s.
Elle secoua la tĂȘte, tentant de chasser cette pensĂ©e.
Elle nâavait pas le droit de rĂȘver.
Elle nâĂ©tait quâune servante dans un hĂŽtel de campagne.
Les gens comme lui vivaient dans un univers quâelle ne toucherait jamais.
PourtantâŠ
Un autre Ă©clair dĂ©chira le ciel, suivi dâun grondement qui fit vibrer les murs.
Puis un bruit sourd retentit derriĂšre elle.
Lina sursauta.
Le disjoncteur venait de lĂącher.
Les lumiĂšres clignotĂšrent, puis sâĂ©teignirent complĂštement, plongeant le hall dans lâobscuritĂ© totale.
â Oh non⊠pas maintenant, murmura-t-elle.
Elle chercha à tùtons la lampe de secours sous le comptoir. Le hall, autrefois calme, paraissait désormais immense, silencieux et inquiétant.
â Vous avez un problĂšme Ă©lectrique, dit une voix derriĂšre elle.
Elle se retourna brusquement, la lampe Ă la main.
Adrian se tenait lĂ , dans lâobscuritĂ©, une ombre haute et imposante.
Elle ne lâavait mĂȘme pas entendu descendre.
Il semblait presque faire partie de la nuit.
â M⊠Monsieur Hale, balbutia-t-elle. Oui, câest⊠câest frĂ©quent quand la tempĂȘte est aussi violente.
Il hocha lentement la tĂȘte.
â Vous ĂȘtes seule Ă gĂ©rer tout ça ?
â Oui. La propriĂ©taire habite Ă cĂŽtĂ©, mais quand il y a une tempĂȘte, elle⊠elle prĂ©fĂšre rester chez elle.
Elle alluma la petite lampe qui projeta un halo jaune autour dâeux.
La lumiĂšre vint se poser sur le visage dâAdrian : ses traits parfaits, sa mĂąchoire serrĂ©e, ses yeux qui semblaient toujours analyser, toujours peser.
Lina sentit son cĆur battre plus vite.
â Je vais aller rĂ©enclencher le disjoncteur, dit-elle en prenant une inspiration courageuse. Il est dans la cave⊠mais lâaccĂšs est parfois humide. Ce nâest pas trĂšs⊠agrĂ©able.
â Je viens avec vous, rĂ©pondit-il.
Elle écarquilla les yeux.
â Ce nâest pas nĂ©cessaire⊠vraiment.
â Je nâaime pas rester inactif, dit-il simplement. Et puis⊠descendre seule dans le noir pendant une tempĂȘte nâest pas prudent.
Elle sentit un frisson la traverser â pas de peur, non â mais dâĂ©motion.
Il se prĂ©occupait dâelle ?
Cet homme qui semblait incapable de chaleur ?
Elle hocha timidement la tĂȘte.
â TrĂšs bien. Suivez-moi.
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Le couloir menant Ă la cave Ă©tait Ă©troit, presque entiĂšrement plongĂ© dans lâombre. Seule la petite lampe de Lina dessinait un chemin de lumiĂšre tremblant.
Adrian marchait juste derriĂšre elle, silencieux mais prĂ©sent, comme une force solide dans lâobscuritĂ©. Ă plusieurs reprises, elle sentit son souffle se rapprocher lorsquâelle sâarrĂȘtait pour vĂ©rifier oĂč mettre les pieds.
Elle ouvrit la porte de la cave, libĂ©rant une bouffĂ©e dâair froid et humide.
â Attention Ă la premiĂšre marche, dit-elle doucement. Elle est un peuâ
Adrian posa sa main sur son avant-bras pour la retenir.
â Vous allez tomber.
Son contact la figea.
Ses doigts Ă©taient chauds contrairement Ă lâaura glaciale quâil dĂ©gageait.
Elle releva les yeux vers lui.
Durant une seconde, leurs regards se croisĂšrent.
Intense.
Silencieux.
Troublant.
Elle dĂ©tourna rapidement le visage, le cĆur battant.
â Merci, murmura-t-elle.
Ils descendirent lentement lâescalier, la cave rĂ©sonnant de lâorage. La petite lampe balayait les murs humides, les vieilles boĂźtes, les traces de poussiĂšre.
ArrivĂ©s devant le panneau Ă©lectrique, elle posa la lampe sur une caisse et tenta dâouvrir le boĂźtier.
Sa main tremblait lĂ©gĂšrement â de froid, de fatigue⊠ou parce quâelle sentait sa prĂ©sence juste derriĂšre elle.
â Laissez-moi, dit Adrian dâune voix basse.
Il passa devant elle avec calme et ouvrit le boĂźtier en quelques secondes.
Il observa lâintĂ©rieur, repĂ©ra les disjoncteurs, et identifia le problĂšme avec la prĂ©cision mĂ©thodique dâun homme habituĂ© Ă contrĂŽler chaque dĂ©tail.
Il enclencha le bouton principal.
Le bruit du courant qui revient résonna comme un souffle de vie.
La lumiĂšre se ralluma dans le hall au-dessus.
â Merci, souffla Lina.
Adrian referma doucement le boĂźtier, puis se tourna vers elle.
â Vous ne devriez pas faire ça seule, dit-il. Câest dangereux.
Elle hocha la tĂȘte, embarrassĂ©e.
â Je suis habituĂ©e. Il nây a que moi pour gĂ©rer tout ça, alorsâŠ
â Vous mĂ©ritez mieux, rĂ©pondit-il.
Elle releva ses yeux, surprise.
â Comment ça⊠?
Il la regarda un instant.
Longuement.
Comme sâil voyait Ă travers elle.
â Vous nâĂȘtes pas faite pour rester ici, dit-il simplement.
Elle sentit sa gorge se serrer.
Personne⊠jamais⊠ne lui avait dit quelque chose dâaussi Ă©trange et vrai Ă la fois.
â Bonne nuit, Lina, conclut-il dâune voix lente, presque douce.
Il remonta les escaliers sans bruit, la laissant debout, tremblante, dans la cave silencieuse.
Elle respira profondément.
Cet hommeâŠ
ce regardâŠ
cette phraseâŠ
Tout en lui était un mystÚre qui la dépassait.
Elle ne savait pas encore que cette nuit Ă©tait le premier fil dâune histoire qui changerait sa vie.
Et que ce fil, le destin le tirait déjà .
**Chapitre 2 â Partie 2
La BrĂšche dans lâArmure (suite)**
Lina resta immobile un long moment aprĂšs son dĂ©part, ses mains tremblant encore autour du plateau vide. Elle avait lâimpression dâavoir traversĂ© une tempĂȘte silencieuse. Le PDG⊠timidement aimable ? Impossible. SurrĂ©aliste. Pourtant, ses mots flottaient encore autour dâelle comme un parfum inattendu.
Elle secoua la tĂȘte, posa le plateau sur la table de service et retourna au travail. Mais une drĂŽle de sensation lui pressait la poitrine : une Ă©trangetĂ© douce, dangereuse.
Elle détestait ce sentiment.
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De son cĂŽtĂ©, Adrian descendit les escaliers plus lentement quâĂ lâhabitude. Ses pas rĂ©sonnaient contre le marbre, Ă©chos de pensĂ©es qui sâentrechoquaient dans un chaos quâil ne montrait jamais.
« Je suis désolé. »
Jamais il ne disait ça.
Ă personne.
Encore moins à une employée.
Il passa une main nerveuse sur sa nuque.
CâĂ©tait quoi, ça ?
Il avait perdu le contrĂŽle pendant une seconde. Une seconde trop longue. Cette fille⊠Elle avait quelque chose. Pas une beautĂ© flamboyante, mais une prĂ©sence. Une douceur brute. Une simplicitĂ© qui tranchait avec tout ce quâil connaissait. Et il dĂ©testait perdre le contrĂŽle, mĂȘme pour un battement de cils.
Dans le hall, Marc, son bras droit, sâapprocha avec un dossier.
â Vous avez vu la nouvelle ? demanda-t-il.
Adrian releva les yeux, froid Ă nouveau.
â Quelle nouvelle ?
â La servante⊠Lina. Câest son premier jour, je crois. Ils disent quâelle a pris deux postes supplĂ©mentaires pour payer des dettes. Elle travaille depuis cinq heures du matin.
Il sâimmobilisa une seconde. Une seconde seulement.
â Pourquoi me parlez-vous de ça ?
â Parce que vous dĂ©testez quâon engage des employĂ©s non qualifiĂ©s, etâ
â Elle fait son travail, coupa-t-il sĂšchement. Câest suffisant.
Marc fronça les sourcils.
Le PDG nâavait jamais dit ça. Jamais.
â TrĂšs bien. Je note.
Adrian prit une inspiration lente. Pourquoi son cĆur avait-il lĂ©gĂšrement accĂ©lĂ©rĂ© Ă la mention de son nom ? CâĂ©tait absurde. Il se dĂ©tourna.
â PrĂ©pare la salle de rĂ©union, dit-il pour clore le sujet.
Mais en avançant, une pensée, minuscule mais tenace, refit surface :
Elle a peur de moi.
Et il dĂ©testait ça plus quâil ne lâaurait avouĂ©.
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Dans les couloirs du personnel
Lina rangeait les lits fraßchement faits quand une collÚgue plus ùgée, Amalia, entra en soufflant.
â Alors ? Il paraĂźt que tu tâes faite remarquer dĂšs ton premier jour ! lança-t-elle en riant.
Lina sursauta.
â Pas du tout ! Je⊠il a juste⊠enfinâŠ
â Tu tâes retrouvĂ©e dans la mĂȘme piĂšce que le PDG. Ăa suffit pour quâon parle ! Moi, ça fait sept ans que je travaille ici, je ne lâai croisĂ© que deux fois. Et toi, il tâappelle dĂ©jĂ dans son bureau ! Tu rĂ©alises ?
Lina rougit.
â Ce nâest pas⊠ce nâĂ©tait pas ce que tu crois. JâĂ©tais juste maladroite. Et lui⊠lui, il estâŠ
Elle chercha un mot.
"Terrifiant" ?
"Glacial" ?
"Impressionnant" ?
â Intense, finit-elle par murmurer.
Amalia éclata de rire.
â Ăa, on le sait toutes ! Mais ne tâinquiĂšte pas, tant que tu fais bien ton travail, il ne sâintĂ©resse Ă personne ici. Il vit dans un autre monde⊠son monde.
Lina hocha timidement la tĂȘte. Elle espĂ©rait sincĂšrement quâelle avait raison.
Pourtant, ce que la servante ignorait, câest quâau mĂȘme moment, au dix-huitiĂšme Ă©tage, un homme au visage de marbre retenait un soupir chaque fois que son esprit retournait vers un regard brun innocent.
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Plus tard dans la journée
La sonnette dâappel retentit.
Lina sursauta. CâĂ©tait le 18e Ă©tage. LâĂ©tage du PDG. LâĂ©tage oĂč elle ne voulait plus retourner de sitĂŽt.
Elle avala sa salive.
â Je⊠jây vais, dit-elle malgrĂ© la petite panique dans sa gorge.
Amalia la regarda, désolée mais impuissante.
â Courage, ma petite.
Lina monta les marches doucement, essayant de ralentir le battement de son cĆur. Elle toqua. Personne ne rĂ©pondit. Elle entrouvrit lĂ©gĂšrement la porte du bureau.
Adrian était là .
Debout devant la baie vitrée.
Plongé dans les lumiÚres de la ville.
Il se retourna en entendant le bruit. Leurs regards se croisĂšrent. Et pendant une fraction de seconde, quelque chose passa entre eux.
Quelque chose quâaucun dâeux ne comprenait encore.
â Entrez, dit-il simplement. Sa voix Ă©tait posĂ©e. Plus douce que ce matin.
Lina inspira.
Et fit un pas.
**Chapitre 2 â Partie 3
La BrĂšche dans lâArmure (fin)**
Lina sâavança, ses pas feutrĂ©s sur le tapis Ă©pais. Elle tentait de paraĂźtre calme, mais son ventre Ă©tait nouĂ©. Adrian la fixait, impĂ©nĂ©trable, mais il nây avait plus cette froideur tranchante de leur premiĂšre rencontre. Seulement une curiositĂ© quâil dissimulait mal.
â Vous avez sonnĂ©, monsieur ? demanda-t-elle en gardant les yeux bas.
â Oui.
Un simple mot, mais prononcĂ© avec une retenue Ă©trange, presque⊠hĂ©sitante. Comme sâil pesait chacune de ses syllabes.
Il se tourna complĂštement vers elle.
â Approchez.
Elle obĂ©it. Pas trop prĂšs, par prudence ; pas trop loin, par respect. Juste une distance oĂč elle pouvait respirer sans craindre de le dĂ©ranger.
Adrian la détailla une seconde. Pas de maniÚre lourde ou déplacée. Non.
PlutĂŽt comme un homme qui observe un phĂ©nomĂšne quâil ne parvient pas Ă expliquer.
â Ce matin, dit-il lentement, je vous ai parlĂ© avec une⊠impatience inutile.
Lina cligna des yeux.
Il allait vraiment sâexcuser ?
Lui ?
Lâhomme dont tout le personnel disait quâil prĂ©fĂ©rait avaler des Ă©clats de verre plutĂŽt que reconnaĂźtre une faute ?
â Je ne voulais pas vous mettre mal Ă lâaise, poursuivit-il.
Elle sentit sa gorge se serrer.
â Ce nâest rien, monsieur. Câest moi quiâ
â Non, la coupa-t-il calmement. Ce nâest pas vous. CâĂ©tait moi.
Silence. Un silence qui vibrait, fragile, délicat.
Lina serra ses mains derriĂšre son dos.
â Je vous remercie, murmura-t-elle simplement.
Le regard dâAdrian sâadoucit imperceptiblement. Ses Ă©paules semblĂšrent se dĂ©tendre de quelques millimĂštres.
â Vous travaillez ici depuis combien de temps ?
â Aujourdâhui⊠câest mon premier jour, rĂ©pondit-elle timidement.
Il hocha la tĂȘte, comme sâil sâen doutait dĂ©jĂ .
â Vous semblez⊠consciencieuse.
Lina Ă©carquilla lĂ©gĂšrement les yeux. Ătait-ce⊠un compliment ?
Elle sentit ses joues chauffer.
â Je fais de mon mieux, dit-elle avec sincĂ©ritĂ©.
Pendant une seconde, Adrian la regarda comme si ces mots lui rappelaient quelque chose quâil avait perdu depuis longtemps : la simplicitĂ©, la modestie, la vraie persĂ©vĂ©rance.
Puis il se racla la gorge, dĂ©jĂ mal Ă lâaise avec ce quâil ressentait.
â Je ne vous retiens pas plus. Vous pouvez disposer.
Elle acquiesça et se retourna pour partir. Sa main était sur la poignée quand sa voix retentit derriÚre elle :
â Mademoiselle ?
Elle se figea.
â Oui⊠monsieur ?
â Votre nom. Je ne vous lâai pas demandĂ©.
Elle se tourna de cÎté, une mÚche brune tombant devant son visage.
â Lina.
Un nom doux. Délicat.
Adrian répéta intérieurement : Lina.
â TrĂšs bien, dit-il avec une neutralitĂ© feinte. Bonne fin de journĂ©e.
Elle sortit enfin, refermant la porte derriĂšre elle⊠juste au moment oĂč Adrian passait une main sur son front, profondĂ©ment troublĂ©.
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Dans le couloir
Lina inspira longuement, comme si lâair lui manquait. Elle leva les yeux au ciel.
« Pourquoi mon cĆur bat aussi vite ? »
Elle nâavait jamais rĂ©agi ainsi Ă quelquâun.
Encore moins Ă un homme comme lui.
Elle descendit les escaliers, essayant de chasser son trouble, sans savoir quâau mĂȘme moment, derriĂšre la porte close, Adrian murmurait pour lui-mĂȘme :
â Câest ridicule.
Ridicule de penser encore Ă elle.
Ridicule de ressentir quelque chose.
Ridicule que ce simple prĂ©nom continue dâĂ©choer dans sa tĂȘte.
Lina.
Il frappa du poing contre son bureau, frustrĂ© par ce quâil ne contrĂŽlait pas.