2 - Lettre première (deuxième partie) - Chez Mistress Brown (l’aventure du cabinet)-1

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2 Lettre première (deuxième partie) Chez Mistress Brown (l’aventure du cabinet)Je m’éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je m’empressai de m’habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu’elle ne me grondât de m’être levée si tard ; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m’équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon cœur dut s’enfler de joie à la vue d’un taffetas blanc broché d’argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d’un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l’avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l’on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J’étais d’une taille, avantageuse et faite au tour ; j’avais les cheveux blonds cendres luisants ; qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles ; la peau était d’un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité ; j’avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n’est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J’avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable ; mes dents, desquelles j’avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches ; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, dû moins, ma vanité m’empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d’un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d’autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m’enlever ce que j’avais de mieux dans ma personne et sur mon visage… En voilà trop, je l’avoue, beaucoup trop, en fait d’éloge de moi-même ; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j’omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux. Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m’avoir saluée, m’appuya sur la bouche un b****r dont je l’aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l’on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu’aux oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur. C’était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge. Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes charmes, Phoebe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d’avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu’on lui donnait le titre de beau parce qu’il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j’avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal. Tandis que Phoebe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j’ai ouï dire depuis, l’avait taxé à cinquante guinées pour la seul permission d’avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu’il obtînt l’accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu’il prétendit qu’on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n’étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu’il fallait tacher de m’apprivoiser avant de brusquer les choses ; que, timide et jeune comme je l’étais, on risquerait de m’effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles ; tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il patienterait jusqu’au soir. Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d’exalter le merveilleux cousin : « J’avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue… il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices… que je pouvais compter sur son honneur… que je serais au niveau des plus grandes dames. J’aurais un carrosse pour me promener… » Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables de tourner la tête d’une pauvre innocente telle que moi, si l’aversion insurmontable que j’avais pour lui n’eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l’assaut qui se préparait. La séance fut si longue qu’il était environ sept heures quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre ; le thé fut bientôt servi ; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable s****e. L’introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu’il fut desservi elle me dit qu’une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l’obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu’à son retour. « Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de l’affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point. » En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de l’escalier. Je m’attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m’embrasser ; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l’état où j’étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu’il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l’infâme m’étendit de mon long et eut l’audace de glisser une de ses mains sous mes jupes ; cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte. — Qui, moi, ma chère ? dit-il, vous faire insulte ! Ce n’est pas mon intention ; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que, je vous aime ? que je suis dans le dessein de … — Je sais cela, monsieur, interrompis-je ; mais je ne saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis… De grâce, laissez-moi… Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si vous voulez me laisser et vous en aller. C’était parler en l’air. Mes pleurs ne servirent qu’à l’enflammer davantage ; il m’étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain rit, en souillant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Cet bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant « qu’il ne me ferait pas l’honneur de s’occuper davantage de moi ; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon… qu’il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde… ; qu’il pensait bien que j’avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville ». J’écoutai toutes ces insultes avec d’autant plus d’indifférence que je me flattais de n’avoir rien à redouter de ses brutales entreprises. Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j’étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revint, il me rendrait son affection ; en même temps il se mit en devoir de m’embrasser et de porter la main à mon sein ; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m’étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu’il y avait, si le gentleman demandait quelque, chose. Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l’étais sans émotion. De sorte qu’elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe rajusteraient les choses à leur retour… qu’il n’y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite… qu’en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu’elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu’il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra, de son abominable figure. Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j’étais, que j’avais besoin de repos et m’offrit en conséquence quelques gouttes d’ammoniaque et de me mettre au lit ; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d’avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n’avaient eu aucune part dans la défense que j’avais faite ; elle provenait uniquement de l’aversion que m’avait inspirée la brutalité de l’horrible séducteur de mon innocence. Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l’esprit. Cependant elles se flattaient que ce n’était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché ; mais heureusement je n’en eus que la peur. Le lendemain au soir j’appris, avec une joie extrême, que l’homme en question, nommé M. Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d’être arrêté par ordre du roi, sous l’inculpation de s’être indûment approprié près de quarante mille livres par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n’avait puis le moyen de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n’était pas probable qu’il en sortirait de sitôt ; Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu’il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d’adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d’une troupe de filles qu’elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir. En effet, l’air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu’il me tardait d’être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j’avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil. Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu’à l’arrivée de lord B… de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu’on prise tant et que j’aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m’en débarrasser ; car dans le court espace que j’avais été livrée à mes compagnes, j’étais devenue si bonne théoricienne qu’il ne me manquait plus que l’occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n’avais encore entendu que des discours ; je brillais, de voir des choses ; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m’y attendais le moins. Un jour, vers midi, que j’étais dans une petite garde-robe obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j’entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C’était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d’un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats. Je n’osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, par mon imprudence, l’occasion d’un spectacle fort intéressant ; mais la paillarde avait l’imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s’était assise sur le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d’où je ne perdis pas un coup d’œil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l’air d’un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d’ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu’il soit possible de voir et qu’il n’est pas aisé de définir. Qu’on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d’un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d’un buisson épais de crin noir et blanc, on n’en aura encore qu’une idée imparfaite.
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