Quel dommage ! se désola Sweeney. Le volcan doit être juste là, devant nous, et l’on ne peut toujours pas le voir. Le géant sait se faire désirer… Mais ça ne fait rien ! Tout à l’heure, il faudra bien qu’il courbe l’échine, se promit l’Écossais. Pour se consoler, Sweeney ferma les yeux et il imagina la flèche insolente du Teide, encore invisible derrière les nuages, qui s’élançait majestueusement de la bouche édentée du cratère…
Au même instant, le véhicule des Tenerife Treks ralentit son allure avant d’aborder l’entrée du Parque Nacional del Teide. Un garde forestier en chemise et pull verts s’avança vers le minibus. Le conducteur abaissa sa vitre et, aussitôt, un froid mordant pénétra l’habitacle jusqu’alors douillet du Mercedes. « Brrr !… » frissonna Sweeney, et il s’empara comme par réflexe du shetland roulé en boule dans son sac.
Le chauffeur baragouina au fonctionnaire du parc quelques phrases en canarien. Rapidement satisfait, le garde fit signe au Mercedes de passer et, à la satisfaction de tous, la vitre se releva enfin.
Toutefois, l’invasion subite du froid avait eu le mérite de faire réagir les occupants du véhicule. La touriste allemande avait cessé de ronfler et, surpris par la température, les autres randonneurs s’étaient pour la première fois souri d’un air complice. Seule la jeune fille brune à l’arrière était demeurée impassible. Tout comme le conducteur, dont pas un des poils du torse n’avait paru ressentir la caresse cinglante du froid.
Le minibus reprit sa route. Il s’engagea sur la droite et franchit alors les imposants remparts de lave de la Caldera. Brusquement, en contemplant les murs décharnés du cratère qui se refermaient derrière lui, Sweeney eut la sensation désagréable de glisser inéluctablement dans la gueule du volcan…
Le Mercedes progressait à présent sur une chaussée rectiligne, soulevant des pans de brume toujours plus lourds. Cernés par la masse nuageuse qui stagnait dans le cratère, les voyageurs ne distinguaient qu’avec peine les abords de la route.
Mêlées à la noirceur de la roche, les pierres y déclinaient toute une gamme de bruns, d’ocres et de rouges. La Caldera était un royaume minéral, un royaume de mort et de silence. Pas une plante, pas un animal, rien d’autre que le roc, dur et froid… Sweeney frissonna de nouveau.
À l’issue d’une longue frange de malpaises, des crachats de lave durcie, inquiétants et infranchissables, les limites d’une vaste plaine s’esquissèrent dans le pinceau mal assuré des phares. Un sable grossier, de couleur jaune, couvert par endroits de larges plaques verdâtres – du soufre, devina Sweeney – s’étira alors pendant près de deux miles.
Puis, au terme de cette large plaine, on pénétra au cœur d’un véritable paysage lunaire… d’où surgirent soudain, brutales et sombres, des roches aux contours aussi acérés que des poignards. Ces lames de pierre semblaient émerger d’une couche de poussière grise, manifestement profonde. Seuls quelques fragments d’obsidienne, à la noirceur de jais, parsemaient encore çà et là ce tapis de cendres.
Et derrière elles, guettant à moins de vingt mètres, se dressait, encore et toujours, le mur obsédant du brouillard…
Pourtant, caché derrière cette paroi hostile, Sweeney le devinait déjà, là, tout près : le maître des lieux veillait. Le Teide les attendait… Même s’il dissimulait encore sa puissance sous cet insupportable masque de brume, l’Écossais pouvait en ressentir la présence, comme un regard… et subitement, son impatience d’en découdre avec le volcan supplanta la peur. Dorénavant, plutôt que de trembler, Sweeney brûlait de partir affronter le géant !
Enfin le minibus ralentit. À la sortie d’une large courbe, on aperçut un groupe de bâtiments fouettés par le passage incessant des nuages.
Le Mercedes quitta prudemment la route. En se rangeant sur le parking, on entendit des paquets de cailloux qui crissaient sous ses pneus. Les trekkers jetèrent un regard inquiet vers ces murs humides qu’ils devinaient à peine. Les lumières électriques, qui leur parvinrent par les fenêtres, finirent par les rassurer sur l’existence d’une présence humaine et sur sa chaleur.
Le conducteur stoppa le moteur. Il débarqua, la chemisette brinquebalée par le vent. Sans ménagement, il fit coulisser la porte latérale du véhicule, livrant d’un coup ses occupants aux attentions brutales du froid. Puis, la tête rentrée dans les épaules, le Canarien hurla :
– El Portillo ! Feliz Navidad a todos3 !
*
Sans hésiter, Sweeney s’empara de son sac, de sa canne de fortune, puis, imitant ses compagnons, il s’élança au-dehors.
Cueillis dès la sortie du Mercedes par des bourrasques glaciales, les randonneurs se précipitèrent vers le bâtiment que leur avait désigné le conducteur. En à peine quelques mètres, l’Écossais vit les cuisses dénudées de la touriste allemande virer du rose à l’écarlate.
Sweeney poussa le premier la porte du Centro de visitantes. Avec soulagement, il pénétra dans une salle bien chauffée, aux lumières vives, mais qui cependant semblait déserte.
Pas étonnant un vingt-quatre décembre, à huit heures du matin… se désola la barbe rousse.
Mais une voix venue de la gauche le fit aussitôt sursauter :
– Ah vous voilà ! s’exclama le timbre enjoué d’un jeune homme.
Sweeney tourna la tête et il reconnut alors le visage poupon de Frank, le guide des Tenerife Treks.
…L’Écossais l’avait rencontré à l’hôtel Flamingo, le jour même de son arrivée.
À grand renfort de photos ensoleillées, le jeune Belge, brun et bronzé, tirait profit de son sourire étincelant pour tenter de convaincre les nouveaux arrivants de l’exceptionnelle beauté de l’île et, plus encore, du caractère incontournable des randonnées organisées par les Tenerife Treks. Sweeney n’avait nul besoin d’être convaincu : à peine avait-il reconnu parmi les destinations proposées la cime enneigée du Teide, admirée une heure plus tôt à travers le hublot de l’avion, qu’il s’était empressé d’aller s’inscrire auprès du guide.
La bouille réjouie du jeune Belge lui inspirait confiance. Son teint hâlé, ainsi que la marque blanche des lunettes autour de ses yeux, témoignaient de son expérience des sommets. Et puis sa poignée de main, vigoureuse et franche, avait fini de lui rendre sympathique cet étonnant montagnard du plat pays, échoué sous les tropiques…
À l’arrivée du groupe de Sweeney, Frank se leva. Luttant sans effort contre le poids d’un sac à dos pourtant volumineux, la carrure du guide apparut plus athlétique encore.
Le Belge était entièrement vêtu de noir : bonnet de laine, blouson polaire, fuseau gore-tex, chaussures étanches. Frank avait poussé l’esthétisme jusqu’à porter un chèche de crêpe noir en guise de foulard.
Ses lunettes d’alpiniste relevées sur le front, il adressa au groupe un large sourire de bienvenue :
– Bonjour à tous ! Vous êtes à l’heure, c’est parfait. Le voyage s’est bien passé ? les interrogea-t-il. Avant de poursuivre aussitôt :
– Il fait un peu froid ce matin, et l’on ne voit pas grand-chose… Mais rassurez-vous : au-dessus des trois mille mètres, nous franchirons la mer de nuages. Et alors là… promit-il, avec des yeux dans lesquels se profilait déjà le sommet du volcan.
– Bonjour, répondirent enfin les randonneurs, encore engourdis par l’horaire matinal et le brutal écart de température avec Playa de las Americas.
Au même instant, Sweeney aperçut un second groupe de marcheurs qui s’avançait vers eux. Mais Frank reprit la parole :
– Si vous le voulez bien, je vais commencer par faire l’appel. Je voudrais m’assurer que toutes les personnes inscrites sont bien arrivées. Je commence par ceux qui viennent du sud de Tenerife : Mister Sweeney ?
– Oui, confirma la barbe rousse.
– Vous êtes Anglais, c’est bien ça ?
– Écossais, rectifia l’inspecteur.
– Bien, si vous voulez… sourit Frank.
– Mademoiselle Andersen ? Danoise ?
Avec intérêt, Sweeney tourna la tête vers la glaciale, mais très jolie jeune fille à la natte d’ébène. Kim Andersen, ses inamovibles écouteurs sur les oreilles, se contenta de lever la main avec nonchalance.
– Bien, merci… sembla se satisfaire le guide.
Frank continua :
– Jos Van Smert… et Nina Heeswijk. Vous êtes ensemble ?
– Oui, répondit laconiquement le grand garçon à l’anglais rugueux.
– OK… Néerlandais ?
– De Rotterdam, précisa Nina, les bras repliés sur son séduisant pull vert.
– Bien, merci. Et enfin… madame Mitschke ?
– Fräulein Mitschke, corrigea avec insistance la vieille fille.
– Pardon mademoiselle, se reprit le Belge… Parfait, alors tout le monde est là, confirma-t-il dans un rapide sourire.
Puis Frank se tourna vers le groupe qui venait de les rejoindre :
– Laissez-moi vous présenter les autres personnes qui vont vous accompagner. Ils séjournent à Santa Cruz. Leur trajet était plus court, ils sont arrivés il y a déjà vingt minutes… À gauche, monsieur Jacques Galon, commença le guide des Tenerife Treks. Jacques est Français.
Un grand échalas barbu, la quarantaine sportive, les salua d’un brusque coup de menton. Les mains rivées aux bretelles de son sac, Jacques Galon semblait impatient de partir. Son équipement de trekker aguerri – bonnet, lunettes de montagne, veste et pantalon étanches, chaussures usées par l’expérience – lui donnait l’air d’un vrai baroudeur. De plus, les souvenirs multiples et colorés dont il avait surchargé son sac comme d’autant de trophées, laissaient entrevoir un homme rompu aux pistes himalayennes, à l’étroitesse des sentiers péruviens, ou bien encore aux pires déserts de cailloux africains. Quant à sa barbe, elle paraissait aussi stricte et disciplinée que celle de Sweeney était échevelée. D’ailleurs, d’un regard méprisant, le Français ne manqua pas de faire comprendre à l’Écossais toute la condescendance que lui inspirait le désordre de cette fichue barbe rousse, de même que son équipement approximatif de marcheur débutant.
Puis Frank annonça :
– Pete et Sharon Blake !
Sweeney se désintéressa des airs supérieurs de Jacques Galon pour observer ce nouveau couple.
– Nous sommes Anglais. De Manchester, crut bon de préciser Mister Blake.
L’inspecteur s’attarda tout d’abord sur madame Blake. Les cheveux coupés à la garçonne, la silhouette sèche et courte, sa quarantaine paraissait celle d’une femme sûre d’elle-même, énergique et décidée. Ses yeux noirs et attentifs, glissant sans cesse d’un randonneur à l’autre, confirmaient cette impression de vivacité. Ses vêtements de marche, modernes et parfaitement ajustés, dénotaient son évidente habitude de l’effort physique. Même son sac à dos, petit, ramassé, et visiblement très bien préparé, traduisait son goût prononcé pour l’efficacité.
Curieusement, Mister Blake ne ressemblait en rien à son épouse. Plus jeune d’environ dix ans, sa dégaine un peu mollassonne de gentleman avachi semblait mal augurer de ses capacités à gravir le Teide. Frêle et longiligne, le visage oblong coupé d’une fine moustache, son apparence le prédisposait plus aux discussions mondaines d’un club londonien, un verre de sherry à la main, qu’à l’ascension des pentes abruptes d’un volcan. Avec ses brodequins trop rigides, son pantalon de tweed plongé dans les chaussettes, un grossier pull-over à col roulé, et ses oreilles repliées sous les rebords d’un ridicule bonnet rouge, Pete Blake accablait encore son apparence d’un bâton de marche lourd et noueux. L’anachronisme de son équipement rappelait à Sweeney… les clichés de Sir Edmund Hillary, le vainqueur de l’Everest en 1953 ! s’amusa l’Écossais.
Il semblait d’ailleurs tout à fait étonnant que sa femme, si bien équipée, ait pu le laisser revêtir cet accoutrement grotesque et désuet.
Mais ce n’est pas si curieux que ça, après tout, raisonna Sweeney. Il est Anglais, tout simplement ! sourit-il.
Car en sa qualité de citoyen écossais favorable à l’indépendance, l’inspecteur s’était depuis longtemps fait son opinion sur les mœurs anglaises. Et il faut bien le reconnaître, cette opinion était fort peu charitable.
– Mister Hatchington ! Mister John Hatchington ! réclama soudain le guide en haussant le ton. Mister Hatch…
– Voilà, je suis là. J’arrive ! répondit d’une mine impatientée le dernier membre du groupe.
En dépit des cheveux blancs qui dépassaient de sa casquette de golf, John Hatchington arborait une soixantaine énergique.
Son visage anguleux, sa silhouette émaciée, presque tranchante, ne trahissaient aucune fragilité. Bien au contraire : sous une chemise de trappeur qui se voulait débonnaire, John Hatchington ne parvenait cependant pas à dissimuler le meneur d’hommes, autoritaire et froid, qu’il paraissait être. Aux yeux de Sweeney, sa suffisance et son peu d’empressement à rejoindre le groupe n’étaient pas feints. Il lui semblait que l’homme devait avoir acquis ces travers au cours d’une âpre carrière de décideur.
Lorsqu’il s’approcha, Frank lui posa une question sibylline :
– Si ma mémoire est bonne, ce sera déjà la quatrième, Mister Hatchington ?
– Oui Frank, exactement. Ça fait bien quatre ans, comme à chaque veille de Noël. Toujours fidèle au Teide.
– Nous sommes heureux et fiers de votre confiance, Mister Hatchington. Je vous en remercie, ajouta le Belge.
Sweeney s’étonna de cet échange de politesses. Mais le guide poursuivit :
– Pardon Mister Hatchington : votre blessure, là, ça ne risque pas de vous gêner ?
L’inspecteur remarqua soudain la cicatrice encore fraîche qui barrait l’arête du nez de John Hatchington.
– Oh ça ? Ce n’est rien, le rassura le vigoureux sexagénaire. Un accident, il y a deux jours. J’avais loué une voiture, un problème de freins. Ça peut arriver… Je rentrais à mon hôtel, le Bahia del Duque, quand les freins ont lâché dans la descente. D’un seul coup plus rien, de la flotte ! Par chance, je roulais derrière un bus, une guagua comme disent les Canariens. Mon 4x4 est allé le percuter, et j’ai pu ainsi m’arrêter. Mon nez a quand même heurté le pare-brise, et je vous avoue que j’ai eu chaud… Mais bon, ça aurait pu être pire ; je ne me plains pas, relativisa John Hatchington. Puis, tapant sur l’épaule de son guide, il conclut d’un sourire carnassier :
– Alors Frank, on y va maintenant ?
– Euh… Oui, bien sûr, répondit le jeune Belge… Parfait, puisque nous avons la chance d’avoir un groupe international, nous allons commencer par nous mettre d’accord sur une langue commune pour la durée de la randonnée. OK ? Alors : l’anglais, l’espagnol, l’allemand ?… Mademoiselle Andersen, j’ai lu sur votre fiche que vous étiez professeure d’allemand. Est-ce que vous voulez nous apprendre ? plaisanta Frank.
– ‘Suis en vacances ! rétorqua sèchement la Danoise.
– Dommage, intervint Hatchington. Moi, j’aurais bien pris des cours… ajouta-t-il en lorgnant d’un air lubrique sur les courbes alléchantes de la jeune femme.
Le regard vert et glacé qu’elle lui adressa en retour réfrigéra d’un coup les ardeurs de l’entreprenant John Hatchington.
– Si cela vous convient, intervint Frank pour réchauffer l’atmosphère, je vous propose que nous choisissions l’anglais. Ce sera plus simple, d’accord ?
Des hochements de tête affirmatifs vinrent saluer l’idée du Belge.
– Très bien, se réjouit-il. Maintenant, quelques derniers conseils avant que nous ne partions. Tout d’abord, nous sommes dix. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois. Il y a de la brume ce matin, et je ne suis pas sûr de toujours réussir à apercevoir le dernier dans la file. Je vous demande donc de veiller à ne pas étirer le groupe inutilement, et de me prévenir si vous constatez que l’un d’entre vous est décroché. OK ?… Toujours à propos du brouillard : les nuages qui stagnent dans la Caldera vont nous accompagner jusqu’à environ trois mille mètres d’altitude. Il va par conséquent faire assez froid pendant les deux premières heures de marche. N’hésitez pas à vous couvrir si vous sentez que… « Fräulein Mitschke ! » s’interrompit brusquement Frank, en observant les cuisses rougies de l’Allemande. Je vous déconseille vivement le short. Vous devez avoir un pantalon dans votre sac, non ? Il faudrait…
– Bien sûr que j’ai un pantalon ! tonna la dame. Mais je n’ai pas besoin que l’on me dise quand le mettre. Lorsque j’aurai froid, j’aviserai ! et son regard courroucé rabroua définitivement les velléités du jeune guide.
– Euh… D’accord, se contenta de balbutier Frank. Jugeant inutile d’insister, il abandonna le sujet.
Plus conciliant, le Belge poursuivit :
– Quand nous sortirons de la mer de nuages, la situation va brutalement changer. À ce moment-là, nous rencontrerons la neige, et un soleil d’altitude. Il nous faudra marquer un temps d’arrêt avant d’aller plus loin, car nous devrons impérativement nous protéger. Je vous demanderai donc de porter un bonnet, des lunettes, ainsi qu’une crème solaire. C’est indispensable. N’oubliez pas que nous sommes sous les tropiques. Sous cette latitude, le soleil peut occasionner de très graves brûlures. Dernier point, notre planning : il nous faudra entre trois et quatre heures de marche pour atteindre le sommet. À mi-parcours, nous effectuerons un premier arrêt et nous prendrons une collation. Et puis enfin, une fois le sommet atteint, nous redescendrons en un peu plus de deux heures jusqu’à notre point de départ… Est-ce que ça vous va, des questions ? conclut Frank.
Sweeney, auquel l’intervention du jeune Belge avait paru fort claire, observa ses compagnons. Tous semblaient partager le même point de vue.
– Bien. Alors nous partons, vamos4 ! les invita leur guide.
À cette annonce, l’Écossais ajusta une dernière fois les bretelles de son sac, épaula son club de golf, et il se prépara mentalement à affronter le froid. Emboîtant le pas décidé du Belge, Sweeney franchit le seuil du bâtiment.
Après quelques mètres, l’inspecteur observa la roche sous ses chaussures. Elle était grise, granuleuse. Cette détestable semoule minérale s’affaissait à chaque pas, fragilisant les appuis. Au même instant, comme s’il voulait finir de leur rendre hostile cette caillasse volcanique, Frank se retourna vers le groupe et recommanda :
– Dans le Parc National, il est interdit de ramasser la moindre pierre. Pas de souvenirs… Ne souriez pas, Mister Blake. Il existe des amendes en cas d’infraction… Dites-vous que, chaque année, des millions de touristes visitent le Parc. Alors, si chacun ramenait son morceau du volcan…
Amusé par cette information étonnante, Sweeney tenta de s’imaginer la masse colossale que devaient représenter le pic du Teide et son immense cratère. Il jugea la mesure des autorités canariennes tout à fait ridicule : Voyons… Même si chaque visiteur repart avec son caillou dans la poche, il faudra bien… oui, au moins trois à quatre millions d’années avant d’aplanir le volcan ! Tu parles, d’ici là l’office de tourisme a le temps de voir venir !… Mais bon, qu’ils se rassurent, réfléchit encore Sweeney. Je les laisse volontiers là où ils sont leurs cailloux. Le Teide, je me contenterai de lui marcher sur la tête, ça suffira à mon bonheur. Je n’ai aucune envie de le sentir contre moi, là, dans ma poche. Je préfère tenir le volcan à distance, bien calé sous la semelle de mes chaussures, raisonna l’Écossais.
L’ensemble du groupe finit par sortir du bâtiment.
– Cette brume, ça me rappelle le Népal, commenta aussitôt Jacques Galon.
– Ah bon ? releva d’un ton moqueur John Hatchington.
– Faites attention en traversant la route, les alerta encore Frank. Avec cette purée de pois, on ne voit rien venir.
– Effectivement, ce serait stupide d’avoir un accident moins de vingt mètres après le départ, plaisanta Pete Blake.
Dès que tous eurent franchi l’obstacle du ruban de goudron, le Belge leur demanda :
– Est-ce que vous apercevez cette grosse pierre gravée, sur la gauche ? C’est le début du balisage du chemin. Il n’y a plus qu’à le suivre. En route, le Teide nous attend !
Alors Sweeney prit sa place dans la colonne, directement derrière Frank. Ce dernier fit un geste du bras et, à son signal, le groupe de randonneurs s’ébranla, s’enfonçant lentement dans la mer de nuages. Happés par le silence, les dix trekkers finirent par disparaître, l’un après l’autre, dans un long et mystérieux couloir blanc…
1 Guten Morgen : Bonjour
2 « Fils de p… ! »
3 « Joyeux Noël à tous ! »
4 Allons-y !