CHAPITRE 2 : L'Antre de la Lionne

1407 Mots
Le hall d'entrée d'Optimum Corp ressemblait moins à une entreprise qu'à un temple dédié au capitalisme. Des plafonds de dix mètres de haut, du marbre noir veiné de blanc au sol, et un silence religieux à peine troublé par le cliquetis des talons aiguilles sur la pierre. Même l'air semblait plus cher ici. Filtré, purifié, climatisé à la perfection. Je m'annonçai à la réception. La jeune femme me regarda, vérifia son écran, et son attitude changea instantanément. Réceptionniste : Monsieur Noah. Vous êtes attendu. Ascenseur privé, tout au fond. Dernier étage. L'ascenseur privé. Bien sûr. La montée fut rapide, trop rapide. Mes oreilles se bouchèrent légèrement. Je profitai du miroir pour vérifier mon nœud de cravate une dernière fois. « Reste calme. Regarde-la dans les yeux. Ne sois pas arrogant, sois confiant. » Les portes s'ouvrirent directement sur un immense bureau ouvert, baigné de lumière naturelle. Trois murs n'étaient que des baies vitrées offrant une vue imprenable sur Montréal à 360 degrés. On voyait le Saint-Laurent scintiller au loin. Au centre de cet espace immense, derrière un bureau en verre si épuré qu'il semblait invisible, se tenait Victoria St-James. Elle ne leva pas la tête immédiatement. Elle signait des documents avec un stylo plume qui devait valoir plus cher que ma voiture. Elle portait un tailleur pantalon blanc crème, une couleur risquée que seules les personnes qui ne prennent jamais le métro osent porter. Ses cheveux blonds étaient tirés en un chignon strict, mais quelques mèches savamment libérées encadraient un visage aux traits fins, presque aristocratiques. Elle avait la cinquantaine, mais une cinquantaine glorieuse. Pas celle qui essaie de paraître vingt ans, mais celle qui assume son pouvoir. Elle posa son stylo, ferma le dossier et leva enfin les yeux vers moi. Ses yeux étaient d'un gris acier. Froids. Analyseurs. Mme. St-James : Vous êtes à l'heure, dit-elle. C'est un bon début. Sa voix était calme, mais elle portait, résonnant dans l'immensité de la pièce. — La ponctualité est la politesse des rois, Madame St-James, répondis-je en avançant d'un pas assuré. Mme. St-James : Et des valets, rétorqua-t-elle du tac au tac. Elle se leva et contourna son bureau. Elle était grande. Avec ses talons, elle m'arrivait presque au menton. Elle s'approcha de moi, entrant délibérément dans mon espace personnel. Trop près pour un entretien d'embauche classique. Elle me tendit la main. Sa poigne était ferme, sèche. Mme. St-James : Asseyez-vous, Noah. Nous prîmes place dans un petit salon en cuir beige près de la vitre. Elle croisa les jambes, dévoilant des chevilles fines et des escarpins à semelle rouge. Mme. St-James : J'ai lu votre dossier, commença-t-elle sans préambule. Vos résultats avec la start-up "GreenTech" l'an dernier étaient impressionnants. +40% de croissance en six mois. — Le produit était bon. Il fallait juste savoir le vendre. Mme. St-James : C'est ce qu'on dit de vous, n'est-ce pas ? Que vous savez tout vendre. Elle me fixa, un léger sourire en coin. Mme. St-James : J'ai aussi fait quelques recherches plus... informelles. Votre nom revient souvent dans les soirées mondaines de Montréal. "Le roi de la nuit", "Le Casanova du Plateau". On dit que vous passez plus de temps à courir les jupons qu'à étudier les bilans financiers. Je sentis une goutte de sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale, mais je gardai mon visage impassible. C'était le test. — C'était une autre vie, Madame. J'étais jeune, j'avais soif d'expériences. Mais j'ai réalisé que l'éphémère ne construit rien. Aujourd'hui, je cherche la solidité. Je cherche un défi à la hauteur de mes ambitions, pas de mes distractions. Victoria ne cligna pas des yeux. Elle me scanna. Littéralement. Son regard descendit sur mes épaules, s'attarda sur ma poitrine, descendit jusqu'à mes mains posées sur mes genoux, puis remonta lentement jusqu'à mes yeux. Ce n'était pas le regard d'une patronne cherchant un employé. C'était le regard d'une acheteuse évaluant une œuvre d'art. Ou un cheval de course. Mme. St-James : Vous êtes un bel homme, Noah, dit-elle doucement. La phrase flotta dans l'air, ambiguë, lourde. — Merci, Madame. Mme. St-James : Chez Optimum, nous vendons du prestige. Nos clients sont des milliardaires, des chefs d'État. Ils veulent être rassurés. Ils veulent être séduits. Elle se pencha légèrement vers moi. — J'ai besoin d'un Directeur qui a du charisme. Quelqu'un qui peut entrer dans une pièce et capturer l'attention de tout le monde avant même d'ouvrir la bouche. Votre passé de... séducteur... ne me dérange pas. Au contraire. C'est une compétence, si elle est canalisée au profit de l'entreprise. Je compris soudain. Elle ne m'embauchait pas malgré mon passé de playboy. Elle m'embauchait pour ça. Elle voulait utiliser mon charme comme une arme commerciale. — Je sais canaliser mon énergie, assurai-je. Mme. St-James : Tant mieux. Parce que je suis très exigeante, Noah. Je consomme beaucoup d'énergie chez mes collaborateurs. Ceux qui ne suivent pas mon rythme sont... éliminés. Il y avait un double sens évident. Une tension électrique s'était installée. C'était subtil, voilé par le décorum professionnel, mais c'était là. Elle me testait pour voir si j'allais rougir ou bégayer. Je soutins son regard. — Je ne fatigue pas facilement, Victoria. J'avais osé l'appeler par son prénom. C'était un coup de poker. Ses yeux brillèrent. Elle aimait l'audace. Elle se leva brusquement, mettant fin à l'entretien. Mme. St-James : Vous commencez lundi. Le salaire est celui indiqué dans l'annonce, plus 20% de bonus si vous atteignez vos objectifs trimestriels. Mon assistante vous fera signer les papiers en bas. Je me levai à mon tour, un peu sonné par la rapidité de la décision. — Merci. Je ne vous décevrai pas. Elle me raccompagna jusqu'à l'ascenseur. Au moment où les portes allaient se fermer, elle ajouta : Mme. St-James : Ah, et Noah ? Mettez des cravates plus sombres. Le bleu marine fait ressortir vos yeux, mais le noir... le noir vous donnera l'air dangereux. J'aime le danger. Les portes se refermèrent sur son sourire énigmatique. Le soir même, Appartement de Noah & Sam. Sam : Elle t'a dit ça ? Sérieux ? "J'aime le danger" ? Sam était écroulé de rire sur le canapé, une bière à la main, des miettes de chips sur son t-shirt. J'avais desserré ma cravate et enlevé mes chaussures. J'étais vidé. L'entretien avait duré vingt minutes, mais j'avais l'impression d'avoir couru un marathon mental. — Je te jure, dis-je en prenant une gorgée de ma propre bière. Cette femme est terrifiante. Elle m'a déshabillé du regard, Sam. Mais pas comme les filles au bar. Comme si elle voulait vérifier mes dents et mes muscles avant de m'acheter. Sam : Mec... c'est le jackpot ! s'exclama Sam. Tu te rends compte ? T'es le Directeur d'Optimum Corp et ta patronne est une MILF milliardaire qui a envie de toi. C'est le scénario parfait. — Non, c'est le terrain miné parfait. Je veux ce job pour ma carrière, pas pour devenir le toy-boy de la PDG. Je dois rester pro. Sam leva les yeux au ciel. Sam : "Pro"... Tu vas tenir combien de temps ? Deux semaines ? Un mois ? Elle va t'inviter à un "dîner d'affaires" tardif, il y aura du vin à 500 dollars, et hop... adieu la résolution de l'Homme Nouveau. — Tu es un ami de m***e, tu sais ça ? — Je suis réaliste. T'es Noah. Le mec qui a séduit la prof de socio en deuxième année juste pour avoir un A. Tu ne peux pas lutter contre ta nature. Je lui lançai un regard noir, mais au fond, une petite voix me disait qu'il n'avait pas tort. La tension dans le bureau de Victoria était grisante. Dangereuse, mais grisante. — Je vais me coucher, grognai-je. Lundi, je commence. Et je vais porter une cravate noire. Juste pour lui montrer que je peux être dangereux aussi, mais à ma façon. Je laissai Sam ricaner dans le salon et m'enfermai dans ma chambre. Je regardai mon costume suspendu à la porte du dressing. J'avais le job. J'étais entré dans la cour des grands. Mais je ne savais pas encore que le vrai danger n'était pas la lionne qui dirigeait l'entreprise. Le vrai danger allait entrer dans mon bureau lundi matin, avec un sourire innocent et des yeux capables de mettre le feu à ma nouvelle vie bien rangée.
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