CHAPITRE 5 : Jeux de Pouvoir

1500 Mots
Une semaine plus tard. Si l'Enfer existe, je suis persuadé qu'il ressemble à une salle de réunion climatisée à 19 degrés, remplie d'hommes blancs de soixante ans qui pensent que le fax est encore une technologie d'avenir. Je me tenais debout au bout de la table en acajou de la salle du Conseil, ma présentation PowerPoint projetée sur l'écran géant derrière moi. Cela faisait quarante-cinq minutes que je parlais, décortiquant la stratégie d'acquisition du complexe hôtelier "Le Saint-Laurent". — En résumé, conclus-je en posant mes mains à plat sur la table, si nous n'achetons pas maintenant, le Groupe Zénith le fera avant la fin du trimestre. Ils ont des liquidités, mais nous avons l'influence politique pour faire rezoner le terrain. C'est un risque de 80 millions, mais le retour sur investissement est estimé à 150% sur trois ans. Le silence tomba dans la pièce. Douze paires d'yeux me fixaient. La plupart étaient sceptiques. J'étais le "jeune loup", le nouveau venu, l'intrus dans leur club privé. Mr. Leduc : C'est ambitieux, gronda Monsieur Leduc, le directeur financier, en ajustant ses lunettes. Voire téméraire. Vous parlez de raser un bâtiment historique pour construire une tour de verre. Les écologistes vont nous tomber dessus. La presse va nous massacrer. — La presse a besoin de vendre du papier, Monsieur Leduc, répondis-je calmement. Et les écologistes ont besoin de victoires symboliques. Nous allons garder la façade historique du bâtiment et intégrer un toit vert certifié LEED. C'est du marketing. On leur donne l'emballage vert, et on construit notre tour de verre à l'intérieur. Tout le monde gagne. Surtout nous. Un léger murmure parcourut la salle. J'avais réponse à tout. J'avais passé mes nuits à étudier ce dossier. Je connaissais chaque brique de cet hôtel. Au bout de la table, Victoria observait la scène sans dire un mot. Elle jouait avec son stylo Montblanc, le faisant tourner entre ses doigts manucurés. Son silence était le vrai test. Soudain, elle posa le stylo. Le bruit sec claqua comme un coup de feu. Les murmures cessèrent instantanément. Mme. St-James : Noah a raison, dit-elle d'une voix qui ne tolérait aucune contradiction. Leduc, débloquez les fonds. On lance l'offre demain matin à la première heure. Leduc ouvrit la bouche pour protester, croisa le regard d'acier de Victoria, et la referma aussitôt. — Bien, Madame. Mme. St-James : La séance est levée, annonça-t-elle. Les membres du conseil ramassèrent leurs dossiers et sortirent en file indienne, me jetant des regards mi-admiratifs, mi-jaloux. J'avais gagné. J'avais passé l'épreuve du feu. Je commençai à débrancher mon ordinateur portable, sentant l'adrénaline redescendre. La salle se vida. Il ne restait plus que nous deux. Mme. St-James : Beau travail, Noah. Victoria s'était levée et s'approchait de moi. Elle portait aujourd'hui une robe fourreau bleu roi qui soulignait sa silhouette impeccable. — Merci, Victoria. J'avoue que Leduc est un os dur à ronger. Mme. St-James : Leduc est un comptable. Il voit des risques là où je vois des opportunités. Vous... vous voyez comme moi. Elle s'arrêta à ma hauteur, si près que je pouvais sentir son parfum capiteux, un mélange de jasmin et de quelque chose de plus musqué. Elle tendit la main et épousseta une poussière imaginaire sur l'épaule de ma veste. Le geste dura une seconde de trop. Ses doigts s'attardèrent sur le tissu. Mme. St-James : Vous avez mérité un verre, dit-elle. Passez à mon bureau ce soir, après 19h. Nous devons discuter de la prochaine étape pour votre carrière. Il y a un gala de charité ce week-end. Je veux que vous m'y accompagniez. Une alarme sonna dans ma tête. Accompagner. Pas comme employé. Comme "Plus-One". C'était le début. Sam m'avait prévenu. Mme. St-James : Ce serait un honneur, dis-je en reculant imperceptiblement pour rompre le contact physique. Mais je dois d'abord finir le rapport pour l'équipe juridique. Je passerai vous voir si j'ai fini à temps. Elle sourit, amusée par ma tentative de fuite. — Vous finirez à temps, Noah. Vous êtes efficace. Elle sortit de la salle, me laissant seul avec mon ordinateur et mes doutes. Je venais de remporter une victoire majeure pour l'entreprise, mais j'avais l'impression d'avoir perdu du terrain sur le plan personnel. L'étau se resserrait. 19h15. La tour s'était vidée. Les lumières de Montréal s'allumaient une à une dehors, transformant la ville en océan scintillant. J'avais traîné le plus possible dans mon bureau, peaufinant des virgules inutiles sur mon rapport, juste pour éviter le "verre" avec Victoria. Je savais que c'était un jeu dangereux de faire attendre la reine, mais je voulais marquer une limite. Je n'étais pas à sa disposition. Je rangeai mes affaires, éteignis mon écran et sortis dans le couloir désert. Le silence était total. Oppressant. J'appuyai sur le bouton de l'ascenseur. Les portes s'ouvrirent. Et mon cœur rata un battement. Elle était là. Sabrina. Elle était adossée contre le miroir du fond de la cabine, les bras croisés, un casque audio autour du cou. Elle portait un legging de sport noir qui moulait ses jambes interminables et un hoodie "McGill University" trop grand pour elle. Elle me regarda entrer, un sourire narquois aux lèvres. Sabrina : Tiens, tiens... Le "salarié du mois" quitte le navire ? Je croyais que tu dormais sous ton bureau. Je devais prendre cet ascenseur. Je ne pouvais pas faire demi-tour. J'entrai et appuyai sur le bouton "Rez-de-chaussée". Les portes se refermèrent, nous enfermant dans cette boîte métallique de deux mètres carrés. — Bonsoir, Sabrina. Je ne savais pas que tu étais encore dans l'immeuble. Sabrina : Maman m'a coupé les vivres, soupira-t-elle. Je dois venir mendier en personne maintenant. C'est pathétique. Elle se décolla du miroir et s'approcha de moi. Dans cet espace clos, son énergie était envahissante. Elle ne sentait plus la vanille et le luxe. Elle sentait l'effort, la sueur légère d'après-sport, et c'était étrangement encore plus attirant. Sabrina : J'ai entendu dire que tu avais brillé au conseil aujourd'hui, dit-elle en jouant avec le cordon de son hoodie. Leduc a failli faire une crise cardiaque, paraît-il. — Les nouvelles vont vite. Sabrina : Ici ? Tout se sait, Noah. Les murs ont des oreilles. Et Maman a des caméras partout. Elle leva les yeux vers la petite caméra de sécurité dans le coin supérieur de la cabine. Elle lui fit un doigt d'honneur discret, puis reporta son attention sur moi. Sabrina : Elle t'a invité au Gala des Héros samedi, c'est ça ? Je me raidis. — C'est professionnel. Sabrina éclata de rire. Un rire sec. — "Professionnel". C'est mignon. Tu crois vraiment ça ? Elle fit un pas de plus. Nous étions presque poitrine contre poitrine. Je voyais les paillettes dorées dans ses yeux noisette. Sabrina : Tu es le troisième "Directeur Stratégique" en deux ans, Noah. Les deux autres ont fini par... comment dire... être transférés dans des filiales en Sibérie quand ils ont cessé d'être amusants. — Je ne suis pas comme les deux autres. Sabrina : C'est ce qu'ils disaient tous. "Je suis différent", "Je suis ambitieux", "Je peux la gérer". Elle tendit la main et attrapa le nœud de ma cravate. Ma fameuse cravate noire. Elle tira doucement dessus, m'obligeant à baisser la tête vers elle. Sabrina : Tu joues un jeu dangereux, le Loup. Ma mère ne partage pas. Si elle plante ses griffes en toi, tu ne ressortiras pas entier. — Et toi ? demandai-je, ma voix baissant d'une octave malgré moi. Tu joues à quoi, Sabrina ? À avertir les victimes ou à provoquer ta mère ? Son sourire s'effaça. Une lueur de vulnérabilité passa dans son regard, vite remplacée par cette insolence qui lui servait d'armure. Sabrina : Je ne joue pas. J'observe. Et pour l'instant, tu es le spectacle le plus divertissant de la ville. L'ascenseur arriva au rez-de-chaussée avec un tintement. Les portes s'ouvrirent sur le lobby en marbre désert. Sabrina lâcha ma cravate et recula, remettant son casque sur ses oreilles. Sabrina : Fais attention au Gala, Noah. Le champagne monte vite à la tête. Et ma mère a tendance à mettre des choses dans les verres de ceux qui résistent. Elle me fit un clin d'œil et sortit, sa démarche souple et féline résonnant sur le sol. Je restai planté là, dans l'ascenseur ouvert, la main sur mon nœud de cravate. Je venais de survivre à Victoria et à son conseil d'administration. Mais face à Sabrina, dans cet ascenseur... j'avais eu l'impression d'être une souris qui nargue un chat. Et le pire ? J'avais adoré ça. Mon téléphone vibra dans ma poche. Un message de Victoria : « Je vous attends toujours. Ne me faites pas languir. » Je regardai la silhouette de Sabrina disparaître dans la nuit montréalaise à travers les portes tournantes. Puis je regardai le bouton "35ème étage". Je soupirai. Je n'avais pas le choix. J'appuyai sur le bouton. Je remontais vers la lionne.
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