4 La délicatesse de Pierre et le combat de Lucia

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4 La délicatesse de Pierre et le combat de Lucia Pierre s’affairait alors à concocter avec maestria des mets succulents à base de riz (le risotto), de poulets, de poissons frais, de légumes, de pâtes fraîches, d’œufs cocotte, d’escalopes de veau. Les plats étaient accompagnés de truffes, de morilles, de cèpes récoltés par sa moitié. Les œuvres culinaires étaient servies dans des assiettes blanches en porcelaine. Celles-ci étaient plates ou carrées, décorées de motifs de fleurs discrets. Ces derniers ajoutaient une note poétique et bucolique au déjeuner ou au dîner aux chandelles pris sous une tonnelle soutenue par des cerceaux autour desquels s’enroulaient des lianes de kiwi. Au centre de sa terrasse, qui s’avançait en saillie comme un promontoire en béton dans l’espace serti de verdure, Pierre aimait dresser lui-même la table ronde en chêne recouverte d’une longue nappe blanche, qui descendait sur ses pieds comme la traîne d’une robe de mariée. Avide de grands crus, Pierre au nez fin et entraîné, digne des meilleurs sommeliers, choisissait le millésime le plus approprié au repas dans sa cave à vin, où reposaient à une température constante de douze degrés des Brunello di Montalcino, des Vernaccia di San Giminiano, des Sangiovese, des Chianti, des Bolgheri, des Pomino et autres vins toscans réputés comme celui de Montecarlo. Des verres en cristal de Murano, des couverts en argent complétaient une présentation raffinée. Pierre n’était pas snob. Il estimait faire partie de ces personnes conscientes d’avoir trimé toute leur vie, et qui souhaitent profiter au maximum des plaisirs de l’existence. Épicurien dans l’âme, il l’était plus encore depuis les épreuves qu’il avait récemment traversées. Il était d’une prévenance rare envers Lucia. Un chevalier servant sans simagrées. Certes, il lui avait toujours fait montre d’une délicatesse extrême, mais cette déférence naturelle s’était amplifiée depuis la maladie de son épouse. Ses multiples attentions, témoignages d’un dévouement sans limites, forçaient l’admiration quand tant de couples explosent en plein vol, considérant - surtout l’homme - que la fidélité et le quotidien riment avec ennui. Lucia et Pierre mangeaient lentement, se délectaient de chaque atome de leur assiettée, vidaient au ralenti le contenu de leur verre aux larmes transparentes comme des perles s’écoulant sur leur paroi de cristal. Ils fermaient les yeux, les rouvraient, les fermaient à nouveau, les rouvraient plus grand encore tels des enfants émerveillés, pour mieux jouir de la flaveur des tanins variés et subtils qui composaient chaque verre de grand cru. Pour l’occasion, Lucia avait pour habitude d’enfiler une robe légère au décolleté plongeant. Le regard rutilant des yeux noirs de Pierre s’y enlisait fatalement, éveillant ses sens. Lucia savait jouer de ses charmes pour alimenter la flamme du désir de son mari. Son amour pour lui était incommensurable. Elle admirait cet homme cultivé, extrêmement intelligent, équilibré, à la voix grave et posée, parlant plusieurs langues, courtois, affable, curieux, doué de ses mains, apprécié, bon Samaritain à l’envi, ce qui déclenchait chez elle des crises de fous rires, amusée qu’elle était par ce trop-plein de prodigalité. Elle aimait l’ambition qu’il manifesta sans jamais ciller pour mener à terme ses projets. Elle aimait son humanité dont certains voulurent profiter. Mais Lucia veillait au grain et savait faire la part des choses, n’hésitant pas à faire regagner leurs pénates aux blancs-becs, aux flatteurs et aux hypocrites. Pierre était un honnête homme. Il ne voyait pas le mal. Sa grandeur d’âme n’avait nul besoin de la foi pour s’affirmer en toutes circonstances. Néanmoins, il n’était pas athée, juste agnostique à la différence de Lucia qui croyait au Ciel. Elle priait régulièrement à la lueur des étoiles au clair de lune ou dès potron-minet. Elle remerciait le magicien des cieux, comme elle le nommait, de l’avoir épargnée, de lui avoir laissé davantage de temps sur cette Terre meurtrie par la bêtise des hommes, et de lui permettre de savourer encore les caresses de Pierre. Le couple avait dépassé la soixantaine, mais quand ils faisaient l’amour, on eût dit deux jeunes amants qui découvraient leur corps pour la première fois. Sous un chapelet d’étoiles, grisés par le vin et par le faste de la féerie des lieux, ils s’abandonnaient au plaisir sur leur canapé, laissant libre cours à leurs fantaisies sensuelles. Quand il faisait plus frais, dans leur chambre aux murs immaculés, décorés de quelques cadres de photos familiales, ils s’offraient l’un à l’autre dans leur lit drapé de soie et aux oreillers à plumes d’oie. Durant des mois, quand l’état de santé de Lucia avait nécessité une hospitalisation à Bruxelles dans un service de cancérologie de pointe, Pierre réserva une chambre à proximité de l’hôpital. Il se rendit quotidiennement au chevet de son épouse, dont le très faible niveau de pression artérielle, les séances éprouvantes de chimiothérapie, la perte de poids vertigineuse, conséquente d’une inappétence chronique, firent longtemps craindre le pire. Pierre pleura, s’effondra maintes fois dans sa chambrette d’hôtel. Il essaya, et il y parvint, de ne jamais rien laisser transparaître de sa détresse, voire de sa résignation, auprès de sa Lumière qui semblait s’éteindre inexorablement. Les cancérologues tiraient leur tête des mauvais jours. Sur son lit d’hôpital, Lucia avait la peau du visage érodée par des crevasses de souffrance, les mains décharnées, le crâne dégarni et d’énormes cernes bleu foncé autour des yeux. Vieillarde famélique avant l’heure nourrie par sonde, elle semblait ne plus en avoir pour très longtemps. Un matin, au paroxysme du désespoir, on demanda à Pierre s’il acceptait qu’un prêtre se rende à son chevet pour qu’elle puisse recevoir l’extrême-onction. Pierre refusa catégoriquement qu’on lui administre les derniers sacrements. Même au comble de sa désespérance, il s’accrocha à l’infime souffle de vie qui filtrait encore des lèvres cyanosées entrouvertes de Lucia. Un souffle comme un ultime appel. Pierre se surprit à prier, à brûler des cierges dans les églises, à passer de longs moments à invoquer le ciel pour qu’un miracle se produise, lui dont la vision agnostique de la métaphysique et de la religion avait été une constante jusque-là. Lucia ne s’exprimait plus. C’était au-delà de ses forces. Mais dans leurs brefs échanges, les yeux dans les yeux, main dans la main, plus unis que jamais, Lucia et Pierre se parlaient, espéraient encore. Un échange sans la moindre parole, qui valait le plus beau des discours. Un ouragan d’espoir pour Pierre. Lorsque l’éminent professeur, médecin-chef de l’équipe chargée de soigner Lucia, lui proposa, en dernier ressort, de tenter d’expérimenter sur sa Lumière un nouveau traitement révolutionnaire : l’immunothérapie, Pierre, sans la moindre hésitation, donna immédiatement son accord. Il lui faisait entièrement confiance, convaincu par la solide argumentation du praticien expérimenté dont l’heure de la retraite approchait à grands pas. Pour sa plus grande satisfaction. Durant plusieurs décennies, avoir été confronté à la souffrance des autres l’avait à la fois endurci et fragilisé. Mais quand il s’agissait d’opérer, ses mains de chirurgien ne tremblaient jamais. ⸺ Bonjour Monsieur Dubois. C’est terrible cette épreuve ! Je sais ! Mais il y a peut-être un ultime traitement de choc que nous pourrions envisager pour enrayer l’évolution du cancer du sein de votre épouse. Cependant, je ne vous parlerai pas d’une guérison possible, mais plutôt d’un protocole qui permettrait de stopper la propagation des métastases. Même si nous marchons sur des œufs. En effet, nous n’en sommes qu’aux balbutiements de cette méthode de soin dont nous ne connaissons pas les effets à court, moyen et long termes sur les organismes gangrenés par cette saloperie de maladie qu’est le cancer. Je préfère être franc. Je sais que votre épouse est une combattante et malgré le fait, qu’à l’heure qu’il est, la situation semble désespérée, tant qu’il y a encore un souffle de vie, il ne faut jamais baisser les bras définitivement, fut avisé Pierre par le thérapeute dont le ton posé et professionnel le rasséréna. ⸺ Merci pour votre franchise, Monsieur Janssens ! J’ai confiance en vous, vous savez, ainsi qu’en votre équipe remarquable d’efficacité et de disponibilité. Je vous donne mon feu vert pour mettre en place ce protocole de la dernière chance sur ma Lumière ! Néanmoins, pourriez-vous m’en dire davantage sur ce traitement miracle ? Merci ! réagit le restaurateur, à la fois fébrile et revigoré suite à cette nouvelle extraordinaire lancée par le médecin-chef dont le crâne glabre brillait comme une petite lune sous le faisceau lumineux d’un lampadaire halogène. ⸺ C’est normal que vous souhaitiez en savoir davantage sur ce traitement expérimental, cher Monsieur Dubois ! le rassura le professeur Janssens qui se garda bien d’insister sur la lourdeur de la médication. Comment allait réagir sa patiente ? Mystère ! Mais avait-il le choix ? Pierre Dubois buvait les paroles du spécialiste comme du petit-lait. Il essaya de lui cacher ses émotions. Or, en son for intérieur, il était terrorisé. Ses chaussures battaient la semelle comme s’il cherchait un moyen de se réchauffer les pieds. Ses doigts se raidirent comme les traits de son visage aux lèvres minces pincées et crevassées. Le dos collé contre le dossier de sa chaise, tétanisé, comme cloué sur place par l’importance de l’enjeu, Les poings serrés sur les cuisses, il tenta de se concentrer sur les précisions données par le docteur Janssens. On eût dit une statue de pierre. ⸺ Cher Monsieur Dubois, sachez que je suis en contact avec de prestigieux confrères aux États-Unis à la pointe de ce que l’on fait de mieux en matière de recherches et d’avancées médicales. Je vais m’efforcer d’être le plus clair possible en utilisant un vocabulaire basique pour vous faire comprendre ce dont il s’agit précisément. Vous n’êtes pas sans savoir que notre corps se compose d’une multitude de cellules et que, lorsque celles-ci s’y développent de manière anarchique, des tumeurs malignes apparaissent et prolifèrent. Votre épouse Lucia est atteinte d’un cancer du sein métastatique en phase terminale, pardon de vous le rappeler aussi brutalement en ces termes cliniques. Il y a quelques semaines, le docteur Austin Howard, un pionnier dans la recherche du développement des immunothérapies depuis plus de trois décennies, est parvenu avec son équipe californienne à mettre au point une technique de traitement révolutionnaire. Cette dernière a été testée sur une femme volontaire souffrant, comme votre épouse, d’un cancer du sein en phase terminale sur lesquelles les traitements conventionnels tels que la chimiothérapie et l’hormonothérapie ont échoué avec pour conséquence dramatique l’apparition d’autres cancers comme celui du foie. La méthode du docteur Howard, qui n’a rien d’une formule miracle, ne vous méprenez surtout pas sur le sens de mes propos car je ne veux pas avoir l’air, Monsieur Dubois, de vous donner de faux espoirs, consiste à sélectionner puis à prélever des lymphocytes T les plus virulents contre les cellules tumorales, qui seront cultivés puis multipliés avant d’être réinjectés par milliards, plus de quatre-vingt en général, dans le corps de la patiente. Les lymphocytes T, ou si vous préférez, les cellules T, Monsieur Dubois, sont responsables de l’immunité cellulaire de notre organisme. Vous voyez ? C’est comme si ces lymphocytes T soigneusement sélectionnés constituaient les soldats d’élite de notre système immunitaire. Le corps est une formidable machine, vous savez ! Conquérir cette forteresse n’est pas chose aisée pour ses ennemis les plus redoutables. Dans un premier temps, après plusieurs semaines de traitement dont je vous ferai grâce des détails, le docteur Howard a constaté que le volume des tumeurs cibles avait diminué de moitié chez sa patiente. La patience peut être une arme redoutable contre les pathologies les plus graves. Pour la première fois, un optimisme relatif prit le pas sur des diagnostics et des protocoles qui n’avaient, jusque-là, laissé aucune place à l’espoir. Ah ! l’espoir ! quel mot merveilleux, n’est-ce pas, Monsieur Dubois ? Essayez de vous détendre Monsieur Dubois. Au terme d’un peu moins de deux ans d’immunothérapie, le professeur Howard et son équipe ont constaté que les lésions avaient disparu au scanner ! Une victoire ! Après des mois de luttes, les soldats d’élite avaient accompli leur travail en repoussant l’ennemi. Inutile de vous dire que c’est un résultat sans précédent pour un cancer du sein à un stade aussi avancé. Depuis, sa patiente est rentrée chez elle et elle va très bien. Elle n’a été confrontée qu’à un syndrome grippal. Rien de grave. Est-elle totalement guérie pour autant ? Il semble que oui, mais la prudence s’impose toujours dans ce type de situation extraordinaire car unique. Je suis certain que vous me comprenez, Monsieur Dubois. Par contre, nous sommes au-delà du stade de la rémission. Tous les examens complémentaires effectués sur cette femme courageuse d’une quarantaine d’années qui n’a jamais baissé les bras, même quand elle était au plus bas, incitent le docteur Howard et son équipe à l’optimisme. Au moment où je vous parle, Monsieur Dubois, c’est comme si le cancer du sein de cette femme ne s’était jamais déclaré. L’espoir est donc de mise et merci pour votre confiance aveugle qui me touche ! Ça va, Monsieur Dubois ? Tenez ! buvez ce verre d’eau ! conclut-il ainsi son vibrant plaidoyer en faveur de cette technique novatrice. ⸺ Vous avez toujours mon accord, Monsieur Janssens, vous m’avez rassuré, même si j’ai bien compris qu’il n’y avait aucune garantie de succès. Mais vous avez raison, gardons espoir ! répondit timidement Pierre qui ne put contenir ses larmes. Lucia supporta miraculeusement ce nouveau traitement. Elle reprit pied progressivement avec une force et un courage formidables. Une résurrection. Des mois passèrent. Elle se porta de mieux en mieux. Cette épreuve la fit mûrir, lui fit prendre conscience de la nécessité de ne pas s’en faire pour des peccadilles, de profiter de ces petits riens qui sont autant d’invitations au bonheur. ⸺ J’ai toujours su que je m’en sortirais, affirmait-elle placidement à chaque fois. Elle comprit qu’il fallait savoir se délester du poids de la superficialité, d’avoir des amis sincères, de progresser dans la vie, animée d’un esprit de bienveillance, d’écoute, de partage, d’amour. Elle n’était pas une sainte, mais elle se sentait plus altruiste, moins personnelle, même si sa forte personnalité lui permettait de rester lucide en permanence, consciente des imperfections de la nature humaine, dont la sienne. Elle avait peu d’amies, encore moins d’amis, mais elle pouvait compter sur eux à n’importe quel moment de la journée et de la nuit. Lucia retrouva graduellement sa vitalité. Depuis sa guérison spectaculaire, elle ne s’était jamais sentie autant en forme. Elle affirmait qu’elle ne devait son salut qu’à l’amour et à la force des siens. Elle ne révéla jamais à Pierre qu’elle avait été minée par le chagrin, par l’inquiétude lors de la descente aux enfers de son mari deux ans plus tôt. Lucia encaissa, fit face, ne se découragea jamais. Elle fut celle qui permit à Pierre de se relever, mais à quel prix ! Chacun sait que les contrariétés engendrent des réactions incontrôlables, qui peuvent aller jusqu’à déclencher des maladies graves. Lucia ne vit pas venir son cancer. Elle aurait pu l’éviter, si elle n’avait fait preuve d’une négligence coupable. En effet, elle jeta régulièrement les courriers médicaux envoyés aux femmes à partir d’un certain âge afin qu’elles puissent effectuer des dépistages gratuits. Lucia ne souffrait pas. Lucia s’imaginait à tort qu’elle était trop jeune pour être confrontée au pire. Elle respirait la santé ! Et pourtant ! Quand on lui apprit que son cancer était déjà à un stade avancé, et qu’il était urgent qu’elle rentre à l’hôpital pour y être soignée, elle tomba des nues. Et si les parents de Pierre étaient encore en vie, en aurait-il été autrement ? Et si Pierre n’avait pas sombré dans la dépression, aurait-elle échappé à ce coup du sort terrible ? Ces questions revenaient régulièrement à son esprit. Elle ne pouvait que compatir à la douleur de Pierre quand il perdit brutalement son père Paul, en 2013, suite à une rupture d’anévrisme.
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