1679Je n’ai pas vraiment peur de grandir sous des millions d’étoiles. Leur lumière me fascine et me trouble en même temps. Mais il n’y a personne pour m’expliquer les étoiles et les lois qui les régissent. Personne pour me parler de la beauté de l’univers, de ses mystères. Et le disque lunaire demeure le seul témoin silencieux de mes jeux et sorties nocturnes. Une étoile filante, je la suis du regard mais elle se perd derrière une vallée. Quelle main gigantesque pouvait bien lancer une étoile à travers l’univers ? Sur son dos, un dragon crachant son feu immortel pour illuminer sa course. Les étoiles brillent et semblent danser, pour moi peut-être. Comme pour saluer mon amour de la nuit, l’approuver. Je m’allonge sur l’herbe sèche près de la rivière, le vent léger fait frémir les feuilles, j’entends un chat-huant, ses yeux bleus sont à la recherche de ses proies. Il m’est souvent arrivé de m’endormir sous le ciel étoilé. Moi aussi, j’aimerais être une étoile, rester inaccessible aux hommes, et surprendre le monde des passions sublunaires que je ne connais pas encore, ou ne connaîtrais jamais. Le murmure de l’eau vive, mon regard fixé sur l’infinie noirceur étoilée, je reste étendu par terre assez longtemps pour voir se déplacer les étoiles. Un doux venin m’aura été inoculé, et je suis alors sous l’emprise du ténébreux et magnifique firmament.
L’eau coule maintenant à travers moi, la nuit me pénètre encore à son tour, je quitte pour un temps l’univers de cette humanité pour rejoindre celui, plus propice à ma peine, de l’éternité démesurée dans lequel tout n’est que noire et savoureuse tranquillité. L’eau s’écoulera à tout jamais dans son lit de sable, d’herbe et de pierres et continuera à charrier les feuilles mortes de l’automne, à donner à boire aux animaux. Je ne sais pas combien de temps encore je pourrai jouer avec elle, y plonger la main et entendre son murmure. J’aimerais tant savoir profiter de chaque instant, les secondes qui décèdent sont autant de moments consommés même si l’on n’en a pas tiré profit, même si l’on n’a pas su tirer les sucs de l’existence. Savoir ne pas attendre demain car il sera trop tard, demain ne compte pas, seul, le moment présent a de la valeur ; aussi, je regrette de n’avoir pas vraiment vécu toutes ces secondes que j’ai laissé s’éteindre, peut-être … Et je me souviens du jour de notre rencontre, du temps qui s’était arrêté, de la vie elle-même qui renaissait par cette rencontre, d’un rêve …
Je me souviens, je sors de ma forêt, une nuit somptueuse avait couronné mon royaume et, ornée de ses étoiles, elle exaltait la nature ici bas. Alors, je contemplais la douceur de son incommensurable nébulosité. J’aurais tant voulu être une toute petite partie de ce voile ténébreux et beau. Et alors que j’écris mes derniers mots, la nuit est là qui me guide et me soutient, qui me donne sa force et partage mes larmes chaudes, qui me donne ses propres mots aussi ; elle m’avait tant inspiré, elle m’avait tant donné, elle m’avait tant appris sur moi-même. J’aime la nuit. Personne ne la voit comme je peux la voir, comme une amie, la seule confidente avec qui je pouvais me libérer pour un temps de mon chagrin, le faire taire le temps d’un regard à la nuit. Oui, j’aime la nuit et son infini. J’aime ses étoiles et sa lune blanche et lointaine, j’aime cet espace inaccessible, j’aime quand elle me surprend, j’aime … sa douceur, sa bienveillance … sa sérénité … j’aime son âme. Je n’arrive même pas à lui reprocher de ne pas me prendre avec elle pour toujours. Comme la nuit est belle … alors … emmène moi … saisis toi de ma main, libère moi de cette vie sublunaire et insipide que je vis … je t’en prie, sublime mon existence de ta ténébreuse beauté … je …