1681
Mon fils,
Tu m’as demandé un jour pourquoi je répondais toujours à l’appel de la guerre, pourquoi je restais absent de longs mois loin de ta mère et de toi, pourquoi il te semblait que je ne m’intéressais pas à tes passions, à tes études, à tes voyages, à tes amis, à ta vie. Que pourrais-je te répondre au soir de la mienne si ce n’est que la souffrance qui animait mon corps était la seule mécanique capable de gérer mes peines et mes douleurs. La souffrance, je pouvais alors la voir, la dévisager, me reconnaître dans les visages torturés par les afflictions des soldats amis ou ennemis. Pendant ces longues périodes de conflit de par le monde, j’étais à la recherche du remède létal qui aurait mis fin à cette souffrance, une souffrance que je portais en mon sein depuis si longtemps, qui m’a vu grandir, vieillir puis mourir. Comme une espèce de malédiction sournoise. Non, les guerres incessantes n’ont pas eu l’effet escompté … je rentrais toujours plus vivant mais toujours un peu plus mort en dedans. Mon ami le duc prenait plaisir à dire à qui voulait bien l’entendre qu’une bataille n’était qu’une danse sans son accompagnement musical. Mais nous nous sentions n’être que des marionnettes au service de notre roi, et nous, les pauvres marionnettes, nous entendions malgré tout la musique sinistre des canons et de la poudre que nous faisions cracher. Il y avait bel et bien de la musique, une musique qui rendait encore plus terrible les silences … et dans ces moments de silence, la souffrance se louait elle-même aux cieux les plus noirs de haine. Et ma souffrance se nourrissait alors d’autres souffrances. J’étais vivant mais brisé. L’humanité est rongée de l’intérieur par elle-même ; les chasses aux sorcières, les guerres de religion et l’impérialisme conquérant seront notre empreinte sur le monde. Il faudra bien qu’un jour tout se paie et cela même au prix d’un quelconque salut. L’humanité toute entière va chuter comme le plus beau des anges.
C’est vrai mon fils que nous ne nous sommes que très rarement adressés la parole. Cela a dû probablement te manquer, mais j’avais et je renferme encore tant de souffrance que je n’aspirais qu’à mon décès terrestre. Je te voyais grandir, solitaire, parcourir l’Europe, apprendre, je t’ai vu souffrir à ton tour sans jamais avoir osé, ou pu te parler. Nous avons vécu comme deux étrangers sous un même toit. Je ne te connais pas tout comme ma femme, ta mère, ne me connaît pas. J’espère avoir le courage nécessaire de te remettre cette lettre. Je ne connais pas l’origine de cette souffrance qui t’a animé à ton tour, je le regrette. Puisses-tu expérimenter une passion assez forte qui puisse détruire les racines de ton mal, qui je sais te ronge depuis ton enfance.
Ton père, an 1681