Chapitre I-4

2133 Mots
* À la rentrée scolaire de septembre, en effet, Anne-Catherine Lamoulot avait déménagé pour Montluçon, emmenant ses filles jumelles et laissant son mari seul à Morlaix. Il devait diriger le commissariat jusqu’à la fin de l’année civile et rejoindrait ensuite sa nouvelle affectation, à la tête de la police de Montluçon, début janvier 2014. En haut lieu, on m’avait sollicité pour prendre sa place à Morlaix, et des conseillers du Ministère de l’Intérieur m’avaient joint à plusieurs reprises. La pression avait été forte, on m’avait même pratiquement fait du chantage, mais j’avais tenu bon, ferme sur mes principes. Je n’allais pas, à quelques années de la retraite, me laisser dicter ma conduite… D’ailleurs, je ne l’avais jamais accepté, ce qui m’avait coûté assez cher quelques années auparavant. Lamoulot m’avait prévenu. J’allais devoir prendre la tête du commissariat en attendant la nomination d’un titulaire, ce qui constituait un emploi fonctionnel, qui me revenait en principe, car j’étais au dernier échelon du grade de commandant de police judiciaire et aussi le plus ancien dans la fonction. Mais je ne me sentais pas trop une âme de chef, enfin pas comme on l’entend généralement, et surtout, je ne voulais pas passer mon temps enfermé dans un bureau à brasser des paperasses et à gérer des problèmes matériels et administratifs qui ne m’intéressaient nullement et sur lesquels je n’aurais probablement aucune prise. Je préférais l’action et le travail à l’extérieur, les enquêtes, les recherches sur le terrain et le contact avec la population. J’avais besoin de grand air et de relations humaines. De plus, je m’entendais bien avec la petite équipe de deux ou trois jeunes que je formais depuis quelques mois, et nous avions déjà fait du bon travail ensemble. Nous avions récemment résolu quelques affaires délicates et nous venions en particulier, quelques semaines auparavant, de mettre la main sur un tueur en série qui commettait ses forfaits dans les déchetteries du pays de Morlaix3. Il dormait désormais à la prison de l’Hermitage, en attendant de passer aux assises de Quimper. On n’eut, évidemment, aucun mal à retrouver le propriétaire du vieux Combi Volkswagen blanc, déco ré de deux larges b****s bleu layette, mangé de plaques de rouille et plutôt déglingué. Il avait suffi de consulter le service des cartes grises de la préfecture. Le véhicule appartenait à un certain Jérôme Léyec qui habitait à Saint-Pol-de-léon, cité des Acacias, sur l’ancienne route de Roscoff. Nous étions allés le chercher, vers dix heures, à son domicile… On l’avait réveillé, ce qui ne fut pas facile, et ramené à Morlaix. J’avais laissé l’individu en question entre les mains de mon équipe habituelle, les lieutenants Guy Millau et Joana Mélion. Ces deux jeunes policiers m’étaient sympathiques, ils étaient intelligents, travailleurs, ouverts et efficaces. En outre, ces deux-là s’entendaient on ne peut mieux et projetaient de se marier au printemps prochain. Joana m’avait même demandé d’être son témoin, ce que j’avais accepté avec joie… Nous étions déjà, en quelque sorte, une petite famille. Je leur avais désormais adjoint le capitaine Arsène Le Treut, jusqu’alors ivrogne, mouchard notoire, et désespérément paresseux. C’était donc la volonté de Lamoulot qui m’avait demandé de le prendre dans mon équipe et, pour ainsi dire, de le reprendre en main. Je n’étais pas ravi de l’avoir sur les bras et je me demandais vraiment ce que j’allais lui faire faire. Puis j’avais accepté la proposition comme une sorte de défi, de challenge, comme on dit aujourd’hui. Je voulais lui confier enfin une tâche utile et, comme je l’avais dit au légiste Michel Jeanne, je ne désespérais pas d’en tirer le meilleur. J’en avais vu d’autres et je savais que les hommes valent souvent mieux que leur apparence et les jugements hâtifs que l’on porte sur eux… Il faut surtout leur faire confiance, les accepter et les encourager à s’améliorer. Mon ami Michel Jeanne avait sans doute raison, j’étais irrécupérable et je devais continuer mon rêve éveillé… * Dans l’après-midi, j’allai voir Guy et Joana, mes jeunes collègues, qui interrogeaient Jérôme Léyec. Quand on l’avait récupéré à Saint-Pol, il avait proféré des injures, voué la police et les policiers à tous les diables et même esquissé une tentative de rébellion. Il avait vite fallu le maîtriser et, tout de suite, le menotter. Nous avions immédiatement avisé par téléphone le procureur de la République et nous l’avions placé en garde à vue. En passant, en coup de vent, par le bureau de mes équipiers, car j’avais d’autres affaires importantes sur les bras, j’avais vu le personnage en question, affalé sur sa chaise… Il s’était retourné furtivement quand j’étais entré dans la pièce, et j’avais entr’aperçu son visage buté et maussade. Je le voyais maintenant de profil. Vingt-quatre ans, petit, brun de poil et de peau, il avait une petite voix fluette et un épouvantable accent léonard. Il était bras nus, et arborait sur les bras les tatouages inévitables pour un jeune de sa génération. Le plus remarquable représentait une toile d’araignée nichée dans le pli du coude, avec l’araignée tapie au fond de son repaire. Un dessin grossier et laid, un chef-d’œuvre de vulgarité. Jérôme Léyec prenait la pose, s’étirait, allongeait les jambes devant lui, poussant en avant des chaussures rouges d’une marque à la mode, ornées d’une virgule blanche. Il m’avait immédiatement fait l’effet d’une petite gouape antipathique, qui cultivait la provocation et l’irrespect systématiques. J’avais pris l’habitude, dans ce métier, et depuis si longtemps, de me fier à ma première impression, et elle me trompait très rarement. Puis, par curiosité, j’étais resté assister à l’interrogatoire et je m’étais collé au mur, au fond du bureau, appuyé dans l’encoignure de la fenêtre. Mes paperasses pouvaient attendre un peu et, je dois le reconnaître, le premier regard de ce petit voyou m’avait dérangé. Je supportais de moins en moins cet air narquois et ironique que prenaient devant nous, policiers, les individus de son espèce. Il paraissait si sûr de lui, prêt à toutes les provocations et désireux de tester et de défier l’autorité. Il en faisait, de toute évidence, un jeu… Pourtant, c’était, une fois de plus, le type même du petit parasite, un traîne-savates qui n’avait jamais fait grand-chose de ses dix doigts, incapable du moindre effort honnête et régulier, à part celui d’aller glaner et récupérer les aides qu’un système social, sans doute trop généreux, lui offrait sans contrepartie aucune. Sans la moindre gêne, la moindre gratitude et, pour ainsi dire, comme un dû. Un blaireau donc, et une petite crevure… Et, de surcroît, arrogant, imbu de sa petite personne et même prêt à donner des leçons de vie et de morale à tout le monde… Quand nous lui avions annoncé la mort de Charline, il n’avait pas manifesté beaucoup d’émotion. Je l’avais bien observé… Il avait éructé un chapelet de jurons et de grossièretés, manifesté une surprise de façade qui me semblait surjouée… Je n’avais pas trop le droit de le dire, mais j’en avais assez de ce type de personnage. J’en avais trop vu en plus de trente ans d’enquêtes. Je saturais… Qui sait, je devenais peut-être trop vieux pour ce métier… Nous avions, naturellement, conduit la garde à vue selon les règles légales. Nous avions fait venir un médecin qui avait examiné Jérôme Léyec et avait trouvé son état physique tout à fait compatible avec la situation. Tout au plus, avait-il relevé les marques d’une grosse fatigue, ou plus exactement d’une belle gueule de bois. Jérôme avait refusé de choisir un avocat et nous avions dû lui en trouver un, commis d’office, maître Josiane Mercier, qui arriva assez rapidement. Lourde et myope, empêtrée dans une jupe noire trop longue et qui balayait le sol, comme une danseuse de flamenco épuisée, elle avait les yeux continuellement fixés sur ses chaussures pointues, et s’installa devant le bureau, à la droite de Léyer. Elle ne semblait pas très heureuse d’être là, prenait continuellement des notes, sans jamais lever la tête, gardait un air renfrogné et revêche, et ne souffla mot tout au long de l’interrogatoire. Mes jeunes collègues demandèrent donc à Jérôme Léyec de décrire sa soirée du samedi au dimanche. Guy Millau attaqua le premier : — Où avez-vous rencontré Charline ? — Au “Chantilly”. — C’est quoi ? Précisez, s’il vous plaît… — Un bar-tabac-PMU à Saint-Pol. Tout le monde connaît… — Non, pas nous… — Pas étonnant. Il faut sortir de temps en temps, mettre vos culs à l’air et ne pas rester roupiller dans vos bureaux bien chauffés… J’observais le jeune homme. Il haussait les épaules, jetait les réponses d’un air désinvolte et insolent, le menton levé, le cou tors et la bouche cassée et pincée d’un petit rictus méprisant. Joana avait les mains dans le dos, serrait les poings, et je voyais les phalanges de ses mains se raidir et devenir blanches. Je devinais qu’elle se retenait déjà et qu’elle aurait volontiers mis son poing dans la figure de ce petit voyou qui nous prenait de haut, nous provoquait et qui ignorait que cette jeune fille si belle et d’apparence si fragile, avait les moyens, en un instant, de le réduire en bois d’allumettes… — L’adresse de cet établissement ? — Rue du Pont Neuf, juste à côté du lavoir… — Vous y allez souvent ? — Pas vraiment, de temps en temps seulement, car j’ai mes habitudes ailleurs. Je descends plutôt au “Refuge”, un petit bar, sur le parvis de la cathédrale… — Et Charline ? — Elle était toujours fourrée au Chantilly, le bar-PMU dont je viens de vous parler. Elle jouait aux courses, quand elle avait du fric évidemment, grattait des cartes de jeux et passait son temps à discuter et à picoler avec toute une b***e d’habitués, plus ou moins des potes à elle… Elle couchait avec l’un ou l’autre, et plutôt avec l’un et l’autre… Elle fréquentait aussi d’autres bars… — Vous la connaissiez bien ? — Comme tout le monde à Saint-Pol. Mais ni plus ni moins. Elle traînait dans tous les bars, je viens de vous le dire, on la voyait partout, et elle était connue comme le loup blanc… En fait, moi, je la connaissais depuis toujours, car j’habitais Plouénan quand j’étais gamin, j’ai joué au foot avec son frère et je suis souvent allé chez eux au Vieux Moulin… — Et ce soir-là ? — Quand je suis arrivé, en début de soirée, elle était seule au comptoir, son gros cul posé sur un tabouret, et regardait l’arrivée d’une course de chevaux à la télé. Le patron du bar et Virginie, son employée, discutaient entre eux, derrière la machine à café. J’ai tout de suite vu que Charline avait déjà un bon coup dans les naseaux, et je lui ai proposé de prendre un verre. Elle n’a pas refusé, évidemment… On s’en est même ensuite jeté quelques-uns, puis je lui ai proposé de changer de crémerie. — Et après ? — On a pris mon camping-car et on est partis pour Carantec. C’est Charline qui voulait y aller… Comme ça, je ne sais pas trop pourquoi… On s’est arrêtés au pont de La Corde et on a bu quelques verres au “Zigzag”, non loin du quai… Puis on est repartis, parce que Charline s’est pris la tête avec la patronne du bar et que celle-ci ne voulait plus nous servir… * Sur un signe de tête de Guy, Joana prit la suite de l’interrogatoire. Elle avait le ton sec et le menton pointu et hargneux. Son interlocuteur n’avait vraiment pas le don de lui plaire, et elle ne souhaitait même pas le cacher… — Vous étiez encore en état de conduire ? — Oui, je pense que ça allait… Aucun problème… — Difficile de vous croire, si vous aviez bu autant que vous le dites… Je suppose qu’il n’aurait pas fallu que vous tombiez sur un contrôle routier… Vous deviez sûrement être un danger sur la route… Vous avez donc repris la route pour Carantec… — Ben oui… On a essayé d’entrer dans tous les bistros ouverts, mais on s’est fait jeter de partout… Au bourg, au Kelenn et même au port. Il faut dire que Charline était complètement bourrée, délirait complètement et cherchait querelle à tout le monde. Après, elle m’a demandé de la conduire à l’île Callot. Je n’en avais pas très envie… Je commençais à en avoir marre de la traîner, saoule comme elle était, et surtout je ne connaissais pas l’horaire des marées pour ce soir-là. Je savais seulement qu’il y avait un gros coefficient et qu’il valait mieux que je me méfie… — Et vous y êtes allé quand même… Vous avez donc été bien imprudent, je dirais même tout à fait inconscient… — Oui, peut-être, mais Charline insistait. Elle ne me lâchait pas… Pénible… Le vrai crampon… Elle avait un gros coup de cafard et voulait revoir la petite école de l’île, où elle avait participé à une exposition de peinture, quelques années auparavant. Elle me disait que c’était un de ses meilleurs souvenirs, car elle avait eu une bonne critique dans Le Télégramme et avait vendu plusieurs tableaux. Elle peignait alors des aquarelles, des marines et des dessins de bateaux. Pour une fois, me disait-elle, qu’on parlait d’elle en bien et qu’on la considérait comme un être humain doué d’un certain talent… Maintenant, et depuis plusieurs années déjà, elle n’avait plus envie de peindre, elle ne savait pas trop pourquoi. À chaque fois qu’elle voulait s’y remettre, le pinceau lui tombait des doigts et elle avait fini par renoncer… Elle répétait qu’elle n’avait plus de goût pour rien… Puis elle s’était mise à chialer… Elle parlait de gens qui l’emmerdaient continuellement, la harcelaient nuit et jour et ne la laissaient jamais tranquille… C’était, si j’ai bien compris, des gens qui voulaient, à tout prix, lui ache ter sa maison du pont de La Corde, alors qu’el le refusait absolument de la vendre, car c’était la maison de sa mère et elle se raccrochait à ses souvenirs d’enfance… Elle disait que c’était tout ce qui lui restait dans la vie. Elle radotait, cette histoire revenait en boucle, et j’avais l’impression qu’elle avait peur… Puis, après avoir revu la petite école de Callot, elle a voulu aller à pied jusqu’à la chapelle qui était illuminée sur la colline et, après encore, marcher sur la plage, tout juste en contrebas. Elle ne savait plus trop ce qu’elle voulait… Elle tenait à peine debout… J’étais obligé de la soutenir, presque de la porter…
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