Première partie – La grande révolte-4

2026 Mots
Aimée ne savait pas où se trouvaient les Amériques. Elle avait contemplé une seconde les peupliers que le vent du soir courbait, puis elle avait demandé à Gustave : « Tu crois qu’il faudra aller si loin ? » Le fils du régisseur avait glissé une paille dans le coin de sa bouche, il avait soulevé sa casquette, s’était gratté la tête puis avait répliqué sentencieusement : « Il faut toujours aller plus loin pour vivre un grand amour. » Le pays des étangs ! Quel bonheur ! À l’automne, les grives s’abattaient sur les vignes, se saoulaient de raisins oubliés et criaillaient durant des heures. La nuit arrivait vite et elle n’espérait déjà plus qu’une chose : en finir avec l’hiver afin que le printemps fleurisse le vieux tronc de l’amandier qu’elle voyait de sa chambre et qui, à la fin du mois de février, éclatait de fleurs roses. Oui, tout cela était bien loin. Elle se souvenait du départ de Gustave juché sur la charrette du paire5, serrant la main de sa mère, Louise, qui pleurait à chaudes larmes. La vigne était malade ou détruite. Le phylloxéra avait ruiné le pays. Au village, le régisseur avait vendu la charrette et le cheval. Puis les Corbier avaient pris le train pour Marseille. En route pour l’Algérie ! Depuis ce jour noir où le vignoble venait d’être terrassé, Aimée n’avait jamais eu de nouvelles du petit Corbier. Était-il mort ? Avait-il épousé une belle indigène ? Peut-être avait-il acheté des hectares de terre qu’il avait plantés de belles vignes ? Aimée entendit Marie tousser. Le lin dans la casserole s’épaississait. Elle prit un linge doux, clair, sans déchirure qu’elle étala sur la table. Elle retira la casserole du feu et versa dans le liquide visqueux quelques grammes d’alcool camphré. Elle étendit la pâte sur le linge qu’elle arrosa d’eau sédative, fit couler une poignée de sel gris, mêla à la préparation ainsi obtenue de la moutarde, deux gousses d’ail broyées. Ensuite, elle replia les deux extrémités du linge. Lorsqu’elle appliqua le cataplasme sur le dos de sa fille, Marie poussa un cri : — Maman, ça brûle ! — Quand on est malade, on se soigne ! répliqua Aimée. Marie serra les dents. Elle fulminait. Elle ferma les yeux. Elle faisait tout pour penser à autre chose et oublier ce maudit cataplasme. Elle soupira. Dans quelques jours, elle pourrait courir les vignes, se perdre dans les chemins bas, rêver du bonheur qui l’attendait lorsqu’elle aurait dix-huit ans. Un jour, elle était passée avec la mère devant La Tamariguière. Le mas que le grand-père Debazeille – ruiné par le phylloxéra – avait vendu aux Daussargues avant de mourir, resplendissait. Les vignes étaient d’une impeccable propreté : pas un brin de chiendent, pas un seul chardon aux ânes. Les vieux amandiers de l’allée centrale fleurissaient. Les Daussargues avait agrandi la propriété : derrière le mas, s’étendaient les herbages et un enclos pour les taureaux. La mère avait rapidement tiré Marie par le bras et l’avait rappelée à la dure réalité. «Viens, ne restons pas ici, on nous prendrait pour des romanichelles. — Mais, maman, attends, je veux voir les taureaux… » Aimée, méchamment, avait secoué Marie : « Tu m’écoutes, oui ! » Marie avait adressé un furtif b****r à la vache qui meuglait. Au loin, elle entendit le hennissement d’une jument qui galopait. C’était Daussargues-le-Vieux, celui à qui le grand-père Debazeille avait vendu La Tamariguière, qui la montait. « Marche, avait dit la mère à Marie, et ne te retourne pas ! Parvenues à la vigne du Plantier-Long, elles s’étaient reposées, le dos contre un tas de souches mortes. Marie avait les joues en feu, Aimée avait du mal à retrouver son souffle. — Maman, le cataplasme est froid ! Marie s’échappait de ses pensées pour revenir au moment présent. Aimée toucha d’un doigt le cataplasme. — Cinq minutes encore. — Oh ! Maman ! Il ne fait plus d’effet ! Aimée préparait le repas. Le visage de Gustave lui apparut très lointain, dans une sorte de brume. Et si le fils du paire revenait ? Elle l’imaginait : riche, l’œil brûlant, la moustache fine. Elle serait encore capable de se jeter dans ses bras ! Oh, certes, il y avait Antoine et les enfants, mais l’Amérique promise par Gustave ne cessait de la tourmenter. Elle se voyait avec le fils du paire parcourant de vastes étendues, traversant la Californie, arrivant à Sacramento. Gustave le rêveur, le vagabond des champs et des vignes, avait toujours rempli sa besace d’histoires fabuleuses. Antoine entra. Petit, mais vigoureux. La moustache et les cheveux blancs, déjà. Des yeux de velours, la bouche gourmande. Il sortait d’une réunion avec les vignerons du village. Ils avaient évoqué, une fois encore, la surproduction, la chute du prix du vin, les trafics en tout genre. — Des fraudeurs, voilà ce qu’ils sont ! grommela le propriétaire. Il enleva son feutre, se mit à table. — Comment va Marie ? — Bien, répondit Aimée en soufflant sur les braises, va donc lui enlever son cataplasme ! Antoine Villeméjanne pénétra dans la chambre de sa fille. Elle gémit à peine lorsque son père lui retira le cataplasme. Il caressa d’un doigt le dos rougi, fit glisser le haut de sa chemise de nuit sur le creux de ses reins. Il sortit sur la pointe des pieds. Pierre était déjà à table et taquinait Barthélémy. Celui-ci était plus que jamais passionné par les inventions du siècle : l’aéroplane, le cinématographe, le vélocipède. Aimée servit la soupe. Bien vite, la discussion revint à la vigne et au vin. La situation des viticulteurs était épouvantable. Ne fallait-il pas que l’État intervienne et réglemente un marché livré à l’anarchie ? Antoine sentit que la colère montait chez son fils. — Il faut faire le coup de poing ou alors ce sera la ruine du pays tout entier ! Refuser de payer l’impôt, père ! Le jeune vigneron s’exaltait. Antoine était perplexe. Il ne croyait pas que l’on puisse gagner sa vie avec des méthodes pareilles. Cette révolte n’incitait-elle pas les hommes politiques de tous poils à se mêler à un débat qui n’était pas le leur ? N’avait-on pas vu royalistes portant œillet blanc à la boutonnière et étudiants de la rue Plantade à Montpellier se glisser dans les rangs des manifestants ? — Je suis un vigneron, continuait Pierre, mais je suis aussi avec ceux qui ont faim… En plus, on voudrait nous pousser à l’arrachage de nos vignes pour planter des betteraves ! Jamais ! Mais de qui se moque M. Clemenceau, père ? Antoine, tout en écoutant son fils, se versa un doigt de vin dans le fond de son assiette et fit cha-brot. Il essuya ses moustaches d’un revers de main, hocha la tête. — Oui, mon fils, je sais, répondit Antoine, c’est la misère noire… Dans les villages, la population était à bout de ressources et n’avait même pas de quoi se payer du pain. Les vignes, mises en vente, ne trouvaient plus d’acquéreurs car elles ne rapportaient plus rien. — La famine, à brève échéance, père ! intervint Pierre. La famine ! La misère guettait chaque foyer. La vigne morte, rayée de la plaine et des collines, c’était comme si l’on enlevait l’étoile du blason de la cité ou que les habitants ne noient plus Carnaval dans l’eau du port en chantant : Adieu pauvre Carnaval ! Ce jour là, c’était un dimanche, le soleil se leva au-dessus des garrigues dans un ciel d’un bleu limpide. Ils étaient trois cents à la gare pour aller manifester leur mécontentement. Antoine, qui avait eu une légère indisposition dans la nuit, avait délégué tous ses pouvoirs à son fils aîné. — Le vin de sucre, c’est une belle saloperie, s’exclamait un vigneron sous le nez de Marie qui, à tout prix, avait voulu suivre son frère, rien ne vaut le vin naturel ! Les grands possédants du village regardaient cette « jacquerie » avec beaucoup de prudence. — La populace se réveille, déclara un bourgeois assis dans un coin du wagon, gare à vos biens ! Marie n’aimait guère ce nanti qui les regardait monter dans la voiture avec arrogance. Ses yeux glauques de taupe dévisageaient les journaliers des pieds à la tête. La jeune fille alla s’asseoir avec son frère tout en se demandant pour quelle raison les gros bonnets du bourg venaient manifester avec les pauvres. Le train n’avait pas encore démarré que l’on se mettait à chanter sur l’air de L’Internationale : Vignerons, tous frères ! De la grève levons le drapeau Et refusons de payer l’impôt ! Un homme hirsute monta dans le wagon. Il semblait heureux. Il était sec comme un cep de vigne vieilli au soleil de la plaine. Son visage aux pommettes rouges respirait la fièvre de la révolte. Il jeta un regard oblique sur un bourgeois venu manifester qui, nerveusement, s’essuyait les mains et se mit à gueuler : — Allez, les gars, tous avec moi ! Il entama de sa belle voix de baryton un couplet de La Grève des Vignerons : … et parias traités par une clique De mercantis venus, on ne sait d’où Faire leur proie de notre République Attendons-nous à mourir sous les coups… Puis le train s’ébranla. À Gallargues, à Uchaud, on entendit des cris, des applaudissements. Les drapeaux flottaient. Les pancartes oscillaient au-dessus des canotiers. Enfin le train stoppa en gare de Nîmes. Marie avait la tête pleine d’espoir, mais aussi de chansons, de rires. Malgré la crise qui s’abattait sur le Midi, les voisins, les cousins se reconnaissaient, s’interpellaient, se donnaient l’accolade. Oui, on participait d’un même monde en lutte pour plus de justice, de fraternité. On ferait reculer la misère. Tout allait changer. Le gouvernement de Clemenceau devrait céder le pas. « Jamais homme noble ne hait le bon vin », avait écrit François Rabelais. Marie se souvenait de cette phrase lue dans Gargantua. Avec le vin, c’était toute l’économie de la région qui était touchée. Le raisin de table aux fruits juteux que l’on servait au dessert, le « trois-six » aussi réputé sinon plus que l’armagnac et le cognac. Sans compter tous les métiers qui vivaient de la vigne ! « La vigne est la plus grande industrie de la région ! » clamait Pierre lorsqu’il se mettait en colère. Pour l’heure, Marie chercha son frère des yeux. Dans la cohue de la descente du train, elle eut du mal à le trouver. Les drapeaux virevoltaient, les pancartes surgissaient de la foule sans cesse plus nombreuse. Elle réussit à se faufiler au travers d’un groupe, aperçut enfin Pierre, le rejoignit, lui prit la main. Il lui adressa un sourire plein de tendresse. Elle contempla une seconde son visage aux traits fins, ses épaules larges, son torse puissant. On arrivait devant les arènes. La presse avait envahi les rues tout autour de l’antique cirque à taureaux. Le docteur Crouzet, maire de Nîmes, juché sur une estrade de fortune, prit la parole. Dans le remue-ménage que faisait la foule, on l’entendit à peine. On crut comprendre qu’il disait : « Nîmes a fait son devoir et je suis heureux que la cité romaine, en ces circonstances, honore les viticulteurs. » L’aficion nîmoise prit place dans le cortège sous les applaudissements car elle avait renvoyé la corrida promise ce jour-là à plus tard afin de manifester avec les vignerons. On attendait bruyamment Marcelin Albert. De vieilles et robustes paysannes défilaient drapeaux en tête. Tous ceux que Louis Blanc, le rédacteur du Tocsin, nommaient « les Jacques, les proprios décavés et sans le sou » étaient là. Marie se souvenait de cette belle page du Tocsin qu’elle avait lue collée telle une affiche sur les murs du village en avril dernier. C’était un appel à tous les viticulteurs du Languedoc, un appel pour que « le vin vendu en France soit le produit exclusif de la fermentation du jus de raisin frais », pour que l’État intervienne et fasse la « chasse aux fraudeurs, en tous lieux et en tous pays ». La page tout entière n’était qu’un cri de détresse contre l’iniquité et la misère qui frappaient les gens de la vigne. — Le nom du vin est à nous, vignerons ! cria dans le dos de Marie une jeune femme en deuil qui portait le drapeau de la commune de Tuchan. Derrière elle, en chemisette de mousseline blanche, l’écharpe noire en sautoir, s’avançaient de jeunes et belles femmes. Marie crut lire sur leur pancarte qu’elles étaient de Carcassonne et elle pensa que l’écharpe noire symbolisait le commerce en ruine de cette ville. Il y avait aussi une délégation des marchandes des halles que l’on applaudit bruyamment. On était venu en musique avec fifres et tambourins. On avait chanté sur le parcours Janeta. Puis, lorsqu’on avait débouché devant les arènes, un vigneron avait attaqué La Fontaine de Nîmes. La foule avait repris le chant en chœur. Ce fut un moment de ferveur intense. Marie se laissait emporter par cette chanson que l’on attribuait à Gaston Phébus, comte de Foix. Il l’avait écrite pour celle qu’il aimait, Agnès de Navarre, qu’il aurait épousée ensuite. Les Languedociens la chantaient selon plusieurs variantes, mais La Fontaine de Nîmes était pour Marie la plus belle, la plus douce à son cœur. L’adolescente pensait qu’elle avait pour les révoltés le même sens, la même chaleur humaine, que Le Temps des cerises. Bélenguier, le père d’Alice, fredonnait souvent la chanson d’Eugène Pottier avec beaucoup de mélancolie.
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